Warhol, triptyque - 1
Comme l’écrit Alain Cueff en ouverture de son Warhol à son image (objet du second volet de ce triptyque), « les artistes les plus célèbres sont souvent les moins connus. Entretenue avec un enthousiasme aveugle, leur réputation occulte ce à quoi ils la doivent, l’effet superficiel détruit la cause originale, l’histoire disparaît sous la chronique ». Retour sur Andy Warhol, donc, en trois temps, avec une biographie, un essai et un roman, peu après l’exposition Le Grand Monde d’Andy Warhol qui s’est tenue au Grand Palais de mars à juillet 2009 dont on peut encore lire le superbe catalogue.
Une biographie inédite d’Andy Warhol paraît directement en poche, en collection Folio. Ecrite par Mériam Korichi, docteur en philosophie, elle a le mérite de ne retracer de la vie que les pans éclairant l’œuvre. Une vie paradoxale puisque Warhol demeura volontairement secret, cultiva mystère et amnésie, se voulut fils des USA, niant une part de son héritage.
Le projet est donc une réelle gageure : dénouer les fils, remonter les origines, trouver la part de réel, de vérité d’une vie paradoxalement vouée au spectacle, mais une vie recomposée, reconstruite par l’artiste lui-même pour faire d’Andrew Warhola, fils d’immigrés d’Europe Centrale, Andy Warhol, pape de la pop, personnage, produit d’une œuvre comme son œuvre est un produit. Une vie conçue comme une fiction.
« J’ai toujours pensé que j’aimerais avoir une tombe sans rien dessus. Pas d’épitaphe. Pas de nom. J’aimerais, en fait, qu’on écrive dessus : fiction ».
Découvrir Warhol revient à traverser la vie américaine, politique, artistique, sociale, des années 20 à la fin des eighties. Une fresque passionnante donc, retraçant une vie, une époque, donnant les clés d’une œuvre pas si simple à aborder, si l’on refuse les clichés et les interprétations univoques.
Tout commence dans un village rural et reculé d’Europe Centrale, Miková, qui abrite d’ailleurs depuis 1991 le Warhol Family Museum of Art. Les parents, Ondrej et Julia Warhola, en sont originaires. La région change trois fois de nationalité au cours du XXème siècle, austro-hongroise, puis tchécoslovaque, slovaque enfin. Un « non-lieu » qui explique une envie d’ailleurs, l’émigration aux USA, « une histoire qui commence avec un saut géographique qui créera un écart irréductible, un gouffre ». Les Warhola s’installent à Pittsburgh, la « Steel City », ville industrielle, machinique et Mériam Korichi plonge dans le quotidien de cette famille pauvre, travailleuse, le père qui s’use pour subvenir aux besoins des siens, la mère artiste, la religion orthodoxe, la radio.
Bitter years, années de privations et de pauvreté, expliquant pour une part l’obsession de l’artiste pour l’argent, le dollar, et pas seulement pour des raisons graphiques. Warhol, l’ami des stars, leur portraitiste – 25 000 dollars pour un portrait sérigraphié à partir d’un polaroïd –, fut pauvre, fils d’émigrés, il connut, aussi, la société vue d’en bas. Warhol restera silencieux sur ses origines, « il mit souvent un point d’honneur à tromper tout le monde là-dessus. Il inventait. Tantôt le lieu de sa naissance. Tantôt la date de sa naissance. Il exagérait, ou alors il se taisait ».
Warhol, né à Pittsburgh le 6 août 1928, se veut américain, dans ce que ce pays signifie de brassages, de renaissances possibles, de combat pour exister. Il aime la culture comme la sous-culture américaines, la pub, les hot-dogs, les stars. Il l’écrira dans Ma Philosophie de A à B et vice versa :
« Ce qu’il y a de formidable dans ce pays, c’est que l’Amérique a créé la tradition où les plus riches consommateurs achètent la même chose que les plus pauvres. Vous pouvez regarder la télévision et voir Coca-Cola, et vous pouvez savoir que le président boit du Coca, Liz Taylor boit du Coca, pensez donc, vous aussi, vous pouvez boire du Coca. Un Coca est un Coca, aucune somme d’argent au monde ne peut vous procurer un meilleur Coca que celui au coin de la rue. Tous les Coca sont pareils, et tous les Coca sont bons. Liz Taylor le sait, le président le sait, le clochard le sait, et vous le savez ».
1949. Andy a 21 ans, il s’installe à New York, travaille dans la publicité, révolutionne son graphisme, collabore à des magazines, se donne ainsi une indépendance financière qui lui permet une liberté totale d’exploration formelle, lui laisse le champ large pour produire ce qu’il veut, sans souci de galeries ou de ventes. Il commence une série de collaborations artistiques qui trouveront leur aboutissement dans « la Factory », ces immeubles – la Factory déménagera quatre fois – dédiés à la création picturale, cinématographique, lieux de rencontres et de brassages artistiques. Des usines. Non plus l’atelier du peintre, intime, personnel, mais une entreprise, collective, technique. Espaces du pop, « pop » comme une petite explosion, « pop » comme populaire, pop comme le « nouveau point de contact entre le monde des artistes et le monde de la société contemporaine, éclatée, technique et pluraliste ». Faire du quotidien l’enjeu de la représentation, un quotidien mis à distance par le collage, la série, la couleur.
Warhol expose, explose, vend, se vend. Ses portraits de 32 variétés de soupe Campbell (Los Angeles, juillet-août 1962) sont les « Joconde des temps modernes », une série, une diffraction, un art du présent, empiétant sur la culture de masse. Un art de la surface en tant que refus de la psychologie, de la subjectivité, de l’intériorité, de l’introspection en art, un refus du dessin. Warhol remet en question les définitions de l’art, renouvelle le rapport de l’artiste comme du public à l’œuvre. « Fini, le dogme de l’unicité de l’œuvre d’art. Révolues, les idées de génie personnel et de principe créateur individuel ».
Tout le propos de Warhol, intime comme artistique, sera de faire croire qu’il n’y a rien sous la surface. Aucune profondeur, rien à chercher. Pourtant, sous l’apparente évidence, un discours, sociologique, politique, artistique, qui bouleversera, profondément, l’esthétique du XXème siècle. Warhol absorbe, observe, travaille comme un forcené. Il a étudié l’art à l’Université, dessine remarquablement et fera le choix de la sérigraphie, du calque, de la mécanisation de la reproduction, parce que ces méthodes sont de notre temps, disent l’époque, en sont l’expression.
Warhol est en marge, timide, peu assuré, parlant dans un murmure, d’une santé fragile, cultivant une certaine insensibilité, il est la marge, celle qui donne le sens, le perçoit pour le rendre, réagit, met en scène, décale. On souligne peu l’aspect ironique de son œuvre, sa provocation ludique qu’il s’agisse de peinture ou de cinéma. Warhol est en rupture, radicale, il dérange et l’une de ses œuvres est lui-même. Mise en scène physique (perruque argentée et hirsute, lunettes noires, perfecto, maigreur cultivée), sociale, médiatique. Warhol est partout, musées, salles de cinéma, magazines (il crée Interview), musique (le Velvet Underground qu’il produit, les pochettes d’album mythiques pour Lou Reed ou les Rolling Stones). Tout entre dans son œuvre, lui-même, les media, les stars, les accidents de la route et exécutions sur la chaise électrique (Death and Disasters), Marilyn, « incarnation idéale depuis août 1962 de la proximité d’Eros et de Thanatos ».
Mériam Korichi suit le parcours d’un artiste unique et bizarre, provocant et irrévérencieux, « camp », des origines mystérieuses à la célébrité mondiale, des couleurs pop aux vanités des dernières œuvres (Shadows, Skulls, Camouflage). Elle s’attarde sur l’attentat « féministe » de Valérie Solanas, le 3 juin 1968 – nous y reviendrons avec le roman de Sara Stridsberg –, analyse ses répercussions sur le travail de Warhol, les ruptures qu’il inaugure. Elle décrypte une œuvre et une vie, en informant sans déformer, en explicitant sans réduire les interprétations.
Son Warhol est une fresque, un pan vivant de notre culture. Passionnant.
CM
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Mériam Korichi, Andy Warhol, Folio Biographies, n° 59, 336 p. (dont un cahier central de photographies et reproductions), 7 €. A venir :Alain Cueff, Warhol à son image, Flammarion, 233 p., 23 €.
Sara Stridsberg, La Faculté des rêves, traduit du suédois par Jean-Baptiste Coursaud, Stock, 416 p., 22 € 50.
