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Article d'édition
Édition : Bookclub

Avant l'histoire

L’œuvre de l’anthropologue Alain Testart est en train de prendre toute son ampleur – 17 ouvrages scientifiques à ce jour. Quelque peu dans l’ombre démesurée de Lévi-Strauss, dont on ne finit pas d’ériger la statue, publication après publication, il finit tout de même par imposer son empreinte d’anthropologue évolutionniste en montrant que le mot « évolution » ne doit plus être le tabou conceptuel qu’en ont fait les structuralistes.

Dans cet ouvrage, publié dans une des belles collections de Gallimard, l’auteur prend le temps de l’explication et de la démonstration. Il prend le temps aussi de poser les jalons méthodologiques qui lui permettent d’exposer clairement une démarche plus scientifique qu’intellectuelle, c’est-à-dire qui ne s’interdit aucune hypothèse et qui n’élabore pas à partir d’idées mais bien de faits, et de faits avant tout archéologiques et ethnologiques, voire ethno-historiques. Car Testart a ceci de particulièrement intéressant qu’il ne reste pas prisonnier de sa discipline : comme il est en quête de sens, il n’y a pas de limite prédéterminée à sa recherche.

L’ouvrage est trop conséquent pour en tenter un résumé. Il suffit de dire que l’auteur explique l’homme avant l’histoire, donc l’homme préhistorique, du paléolithique au néolithique, mais il explique surtout les sociétés, défaisant les idées habituelles qui relient trop directement sédentarité et agriculture – que l’on récolte, que l’on sème, que l’on cueille, que l’on chasse, l’important réside dans le stockage de la nourriture –, proposant une explication raisonnée de l’art pariétal puis du mégalithisme – donc bien de Lascaux à Carnac –, et montrant comme la richesse n’est aucunement liée aux échanges à l’origine. On y retrouve aussi ses réflexions sur la naissance de l’État qui détermine l’apparition de la ville et l’usage de l’écriture – et non le contraire –, État naissant au Proche-Orient mais absent très longtemps de l’Europe et qui émergea sous une forme non despotique mais démocratique.

C’est sur ces aspects que l’auteur conclut son livre en esquissant le profil de sociétés lignagères, aux liens de parenté complexes et rigides, conduisant spontanément à des formes de royauté comme en Afrique, tandis que d’autres, non organisées en lignages, s’organisaient en démocraties primitives. Or, conclut-il, ce n’est sans doute pas un hasard si l’Europe moderne redécouvrit un système basé sur la souveraineté du peuple car elle était structurellement là – avant l’histoire, les sociétés ont eu une très longue préhistoire qui a indubitablement intégré leur « génome ».

En refermant l’ouvrage, on peut alors songer à un parallèle avec le récent livre d’Emmanuel Todd sur L’origine des systèmes familiaux, car ce que l’on croit le plus récent parce que le plus moderne parce que le plus libéral – la démocratie et la famille nucléaire – est en fait fort ancien, voire premier. C’est dire si nous devons revoir nos conceptions évolutionnistes pour enfin considérer correctement les évolutions d’une humanité unique et plurielle – le passage du service pour la fiancée au prix de la fiancée puis à la dot, de la propriété usufondée à la propriété fundiaire créatrice de misère (p. 417-418), etc. Ce livre nous invite à comprendre ces évolutions en nous méfiant des idées toutes faites et en nous enlevant nos naïvetés concernant une humanité d’avant l’histoire, qui n’était pas moins violente ni plus égalitaire, et il le fait de belle manière, comme une invitation au voyage dans le temps et dans l’espace.

Alain Testart, Avant l’histoire. L’évolution des sociétés, de Lascaux à Carnac, (Bibliothèque des Sciences humaines), Gallimard, Paris, 2012, 549 p., 25 €.

À écouter : http://www.franceinter.fr/emission-mots-et-merveilles-alain-testart-l-evolution-des-societes-depuis-le-paleolithique

À lire : http://blogs.mediapart.fr/edition/bookclub/article/250910/le-mythe-du-matriarcat

À découvrir : http://www.alaintestart.com/

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