Sun.
27
May

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Fermer

Warhol, triptyque – 2. A son image

Edition : Bookclub

Kiss, Blow Job - Andy Warhol© Andy Warhol
Aller contre le mythe, les partis-pris et idées reçues, « les réductions si acharnées de la critique et de la vulgate » : tel est le propos de l’essai d’Alain Cueff, historien de l’art, commissaire de l’exposition « Le Grand Monde d’Andy Warhol » (au Grand Palais à Paris en 2009). Refuser les écrans qui masquent la réelle pertinence, la véritable révolution de son œuvre, picturale comme cinématographique.

 

 

Andy Warhol by Robert MapplethorpeAndy Warhol by Robert Mapplethorpe
Aller vers Warhol contre Warhol lui-même, l’image qu’il s’est donnée d’un artiste médiatique, creux, en surface :

 

« Andy Warhol a voulu devenir une célébrité quand il a compris que c’était la seule ruse acceptable par ses pairs et son public pour accomplir ce dont il voulait s’acquitter, pour se défaire au mieux de son époque. Pour se soustraire à elle, il lui fallait se surexposer aux lumières mal réglées du spectacle ».

 

Warhol a, de fait, cultivé les postures lui permettant de se déprendre : le choix des USA non comme un eldorado, une « terre promise », mais « un territoire inédit où pouvait se désintégrer l’obsession des origines », les séries d’images populaires (publicitaires, cinématographiques, politiques, médiatiques, policières), extraites de leur contexte, projetées dans un espace pictural complexe. Il a multiplié les déclarations contradictoires non pour mentir, (se) perdre, mais parce que cette complexité est au cœur même de son œuvre, admettant les contradictions pour les dépasser, dans le sens le plus philosophique de l’ironie.

 

 

Dépassant les idées reçues, Alain Cueff plonge alors au centre de l’œuvre, témoin de toutes les périodes artistiques de Warhol, observateur attentif et critique ouvert : il trouve des liens, des ponts, propose, discute, met en regard les techniques warholiennes avec celles de ses prédécesseurs comme de ses contemporains (Jasper Johns, Lichtenstein, Rauschenberg, Joseph Beuys) et lit (lie aussi) l’ensemble de la production du pape de la pop selon un axe, celui du sacré. L’œuvre de Warhol est une « contemplation des vanités » : nourriture, corps, mystères de l’incarnation, icônes…

 

 

Andy Warho; SkullsAndy Warho; Skulls

Peu perceptible dans les premières années de sa production, cette esthétique devient explicite dans les dernières années (les crânes, les croix, le camouflage), « tout se passe comme si l’œuvre ultime constituait l’exégèse de son travail antérieur ». La ruse de Warhol est de jouer d’une dialectique dissimulation vs révélation, masque vs dévoilement. Par la répétition, la sérigraphie, Warhol démultiplie les apparences, les démonte, il les dénonce tout en les dépassant, créant de nouveaux mythes, warholiens cette fois. Ainsi la série des Mao, qui reprend la propagande politique chinoise, l’image tout aussi stéréotypée de l’Occident, la déconstruit, la refonde. Un discours critique sous l’apparente duplication, mais un discours critique implicite, sans ostentation.

 

 

Warhol, MaoWarhol, Mao

Les images de Warhol partent du lieu commun – un imaginaire culturel, publicitaire, cinématographique, politique qui nous est imposé – pour fonder de nouveaux lieux communs, définition même du génie selon Baudelaire. La modernité de Warhol se dit dans le refus d’une image unidimensionnelle. Sa modernité se trouve dans le sériel, le citationnel, dans son ironie iconique. Car Warhol ne se contente pas de reproduire, il choisit dans le flux permanent les images les plus immédiatement lisibles par tous, puis il coupe, recadre, extrait l’image de son contexte, la place sur un fond uniforme, l’isole. « Son œuvre est tout entière fondée sur la soustraction et le retrait ».

 

 

Warhol, KnivesWarhol, Knives

Le génie de Warhol est d’avoir inventé un langage. Qui, comme toute langue authentique, n’indexe pas le sens mais déploie les possibles, « laisse deviner la superposition des horizons ». Ce qui explique la multiplicité des lectures possibles de son œuvre : sociale, politique, purement artistique (si de telles différenciations ont un sens). L’image est pour Warhol un « véhicule », un « mouvement ». Un jeu sérieux, serio ludere. Un « mouvement » que rien ne peut circonscrire, puisque tout – du plus haut au plus bas, du plus élitiste au plus populaire, du plus traditionnel au plus moderne – peut entrer dans son œuvre, se voir soumis à son « inquiétude amusée ». Et Alain Cueff place, là encore, Warhol dans la lignée de Baudelaire, dont le Peintre de la vie moderne est « dans le nombre, dans l’ondoyant, dans le mouvement, dans le fugitif et l’infini ».

 

 

L’art de Warhol est dans la ruse, la « métis » des Grecs, mais aussi la « méchané », celle d’un artiste qui aurait voulu « être une machine »… Warhol enregistre, filme, sérigraphie, ses caméras, magnétoscopes, magnétophones mettent à distance, la machine signe le refus du sentimentalisme, de l’intériorité psychologisante. Warhol déconstruit notre regard sur les choses, le monde, les êtres.

 

Tout est screen test, espace de la ruse et de la fiction, comme le montre Alain Cueff dans son analyse remarquable du film Blow Job, incarnant cette déconstruction de la « phénoménologie du regard » : un homme s’expose face caméra, tandis que cinq hommes, hors-champ, pratiquent sur lui une fellation. Il grimace, semble en proie à la lassitude et non au plaisir. Il allume une cigarette et surjoue. Et si, demande Alain Cueff, ceci n’était pas une pipe ? « Si, dans le fameux hors-champ si savamment théorisé, il ne se passait rien ? Si ce hors-champ curieusement aménagé n’était que l’espace de la pure fiction ? Une parfaite absence d’action qui est en effet l’aliment de la fiction et de la pensée ».

 

 

Andy Warhol, Blow Job (stills)Andy Warhol, Blow Job (stills)

Warhol a tout défié : les codes du portrait, les lois médiatiques et cinématographiques, la représentation de l’artiste, la réception de l’œuvre d’art. Provoquant, ironique, dévastateur. Un génie qui a lui-même imposé ses codes, ses représentations, sa langue.

 

 

 

Alain Cueff restitue dans cet essai un Warhol de l’équivoque, de l’oxymore, une traversée passionnante et passionnée de son œuvre, d’un mouvement et d’un siècle, comme lui fasciné par le sacré et la mort. « La mort est pour Warhol un sujet en tant qu’elle est un pivot du système de représentation contemporain. C’est moins la mort elle-même qui devient son sujet que l’énigme de son usage médiatique ». A travers sa critique de l’œuvre warholienne, c’est à une stimulante (re)lecture du siècle que nous invite Alain Cueff.

 

CMAlain Cueff, Warhol à son image, Flammarion, 233 p., 23 €

 

Newsletter
Je m'identifie