Les Insupportables
Le bandeau rouge vous avertit dès la couverture du livre : Certains sont vos amis. L’illustration de Dupuy-Berbérian pointe vers des visages familiers. L’épigraphe sous le signe des Caractères de La Bruyère finit de vous alerter. Il pointe vers le « ridicule », mis en lumière de manière à plaire et instruire. Le sérieux sous couvert de dérision.

Sven Ortoli et Michel Michel Eltchaninoff, déjà co-auteurs d’un Manuel de survie dans les dîners en ville (Seuil, 2007), dressent quarante portraits, hauts en couleurs et en fiel, de ces Insupportables que nous croisons et que nous sommes, reconnaissons-le. Chaque fois, un titre mettant en lumière un type de personnage (la nouvelle égoïste, le surréac, la stalinette, le stratège de la lose…), un court paragraphe en italiques définissant un caractère puis un portrait individualisé, une tranche de vie, de comportement.
Le volume se donne comme la réécriture contemporaine du Livre des Cent-et-Un (1831-1832) ou des Français peints par eux-mêmes (1840-1842), encyclopédie morale du dix-neuvième siècle par les plus grands auteurs de l’époque (Balzac, Gautier, Nerval), identifiant les personnages clés de la comédie sociale, fixant près de trois cents « types », offrant un panorama du tissu social, entre justesse du trait et caricature, observation et satire. Depuis Walter Benjamin (Paris, capitale du XIXe siècle. Le Livre des passages, trad. Jean Lacoste, Paris, Editions du Cerf, 1993), on appelle « littérature panoramique » ce type de texte offrant des physiologies et autres tableaux de mœurs, dans la lignée du Tableau de Paris de Louis-Sébastien Mercier (1781-1788). La saisie d’une société en pleine mutation, dans ses rites et ses codes. Les Insupportables s’inscrivent dans cette lignée.
Les Français sauce Dupuy-Berbérian, version bobo et néo. On y croise la reine du monde, une mère de famille qui traverse les boulevards tel un panzer, « c’est son ordalie. Elle est Moïse et la poussette est son bâton ». L’analysant qui psychanalyse sauvagement ses collègues et amis pour mieux aborder « ce qui l’intéresse vraiment : ses problèmes à lui ». Les Parisiens qui vivent Rive droite mais adorent la Rive gauche, c’est leur « côté intello »… On (re)découvrira le paresseux d’entreprise, « ninja de la flemme », « Napoléon de la cosse » ; la villageoise chic qui a quitté la ville pour « déménager dans des lieux où la solidarité n’est pas un vain mot ». Ceux qui pensent voyager sans être des « touristes » - Les Voyageurs en Moleskine -, celles qui voudraient tout contrôler, tout maîtriser et pourtant être protégées. Les nouveaux garçons qui assument leur part de féminité, les fuckfriends, le pater familias (recompositas)…
Les Insupportables est un véritable panorama de la société contemporaine, dans ses tics, ses mutations, ses tendances, qu’il s’agisse de sexe, de famille, de relations, de travail, de mode de vie. Les familles recomposées, le bio, le virtuel, rien n’échappe à la sagacité des auteurs. Nos narcissismes, nos frustrations, nos volontés pathétiques de singularité. A la lecture de ces nouveaux Caractères, on rit, on reconnaît son voisin, ses amis, on frémit de se retrouver, on grimace. Certains néologismes risquent, c’est tout le mal qu’on leur souhaite, de passer dans le langage courant, comme le surréac ou l’autosexuel.
Les Insupportables est un livre intelligent, drôle et méchant. On attend la saison 2, qu’on espère aussi caustique.
CM
Sven Ortoli, Michel Eltchaninoff, Les Insupportables, saison 1, Seuil, 176 p., 15 €.

