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Article d'édition
Édition : Bookclub

Abel et Ötzi, nos pères agricoles

Le néolithique est-il le grand mal aimé du passé humain? Pris entre la préhistoire paléilothique, qui s'auréole d'un mythe paradisiaque, et notre temps historique, il est en tout cas méconnu. Et pourtant quel moment extraordinaire et émouvant que celui du basculement d'une humanité de chasseurs-cueilleurs en une autre, faite d'agriculteurs et d'éleveurs! Certes, la transition fut disparate et si étalée dans le temps qu'il est bien difficile d'en fixer les limites. Mais elle n'en eut pas moins lieu en maints endroits à travers le monde, comme en font foi les traces conservées sur la plupart des continents. Grand spécialiste du néolithique, Jean Guilaine convie à la découverte de cette étape décisive de l'histoire des hommes dans un ouvrage magnifique.

Première question, qui mobilise sa fine dialectique: comment expliquer cette mutation bouleversante? Différentes thèses s'affrontent, résume Guilaine, qui incitent à combiner plusieurs explications. Le point de vue le plus commun est démographique et met en avant un accroissement des populations rendant insuffisantes les ressources alimentaires usuelles. Puis vient la thèse écologique qui met en avant un réchauffement climatique fixant les chasseurs en des lieux d'abondance végétale.

Mais c'est la thèse culturelle qui est la plus séduisante. Elle dit à peu près qu'une maturation «idéologique» s'est produite dans l'espèce, donnant à l'homme et à la femme conscience de leur supériorité sur la nature. Forts de ce sentiment, ils l'auraient donc exprimé dans la domestication des animaux et des plantes en même temps qu'ils se fixaient dans un espace réservé de maisons et de villages. Énorme révolution, comme on voit. Mais, ce faisant, hommes et femmes n'auraient pas vu que, dans le même mouvement, ils se rendaient dépendants du système culturel mis en place. C'est ce que met en évidence et déplore certaine écologie d'aujourd'hui.

Partant de ce qu'ont révélé aux archéologues les lieux d'implantation du néolithique, Jean Guilaine va par ailleurs dresser un état de ce que nous pouvons savoir aujourd'hui de l'immense période. Les villages sont au centre de la mutation. Entre eux, les humains circulent peu. Et l'auteur de parler à ce propos d'effet de matrilocalité: les femmes qui font les enfants et gouvernent la maison acquièrent plus de pouvoir que des hommes agissant au dehors. Autre est la question de savoir comment naît une stratification en ce type de société. Les figurines conservées attestent de ce que des élites ont tôt émergé et de ce que des subalternes existaient qui étaient peut-être en esclavage.

Les deux chapitres qui rendent le plus sensible la dette que nous avons envers le néolithique sont ceux qui concernent les techniques et l'alimentation. Sont alors apparues les céréales de base qui sont encore les nôtres. Pour les traiter, faucille et fléau sont inventés. Par ailleurs, beaucoup de nos animaux domestiques sont déjà là, qui procurent leur viande. Mais le chien –la plus ancienne conquête de l'homme– ne se mange pas et se pose d'emblée en «animal de compagnie». L'homme néolithique connut la bière et l'alcool. On a également la preuve de ce qu'il pratiqua les soins du corps. Chez des défunts mis au jour dans une tombe, on trouve trace d'une espèce de traitement des dents carriées à la mèche de silex (aïe !). Et la liste des «inventions» ainsi se poursuit.

L'ouvrage de Guilaine a cela d'excitant que, mariant admirablement l'informationnel et l'hypothétique, il slalome avec une finesse jamais démentie entre ce dont on est sûr –et qui est peu en un sens– et ce que l'on peut en inférer par reconstitution et raisonnement. De là, le beau titre du livre qui marie le légendaire et le (presque) réel. Caïn, Abel, Ötzi y forment tryptique, soit deux héros bibliques et une sorte de survivant d'époque, cet homme retrouvé congelé dans le massif de l'Ötztal.

Tout cela nous vaut une évaluation finale, dans laquelle Guilaine fait la juste part des choses, en réponse à ceux qui tiennent le néolithique pour l'origine de tout ce qui par la suite fut destructeur d'un ordre naturel. «Accuser le néolithique, c'est se tromper de coupable, écrit Guilaine. L'homme, en effet, reste l'unique acteur de ses propres dérives, le responsable de ses choix économiques et sociaux» (p. 260). Et puis encore: «L'homme n'est pas entré de plain-pied dans la production, il en a ouvert insensiblement la porte, avec de longues transitions, sans percevoir immédiatement les effets à moyen terme sur la matière vivante.»

À la lecture, l'ouvrage ne cesse de charmer. Certes, c'est le néolithique lui-même qui, par tout ce qu'il a surprenant, enchante. Mais ce riche matériau est inséparable de l'élégance d'une pensée et d'une écriture. Un livre à lire cet été sur la plage ou... en pleine nature.


Jean Guilaine, Caïn, Abel, Ötzi. L'héritage néolithique, Paris, Gallimard, 2011. 26 €.

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