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Initials SG

Edition : Bookclub

90754097initiales-jpg.jpgSerge Gainsbourg aurait eu 80 ans cette année. On l’imagine mal, cependant, atteindre cet âge respectable, eu égard à sa diététique à rebours, à base de nicotine et de 102... N’en demeure pas moins l’avalanche de livres publiés ou réédités à cette occasion, hommages, témoignages, décryptages de l’œuvre et de la vie d’un chanteur devenu star et mythe national.

Parmi ces textes, deux publications sur lesquelles nous nous focaliserons, choix subjectif et assumé parce qu’elles représentent deux manières totalement opposées, et néanmoins complémentaires, d’aborder l’homme à la tête de chou.

La Javanaise
Le premier, Gainsbourg par Arnaud Viviant est un album, un recueil de photos, certaines extrêmement connues, d’autres plus rares et intimes qui (re)construisent, telles un kaléidoscope, le Gainsbourg médiatique, pop, glamour, icône d’une époque, de plusieurs époques devrait-on dire, Saint-Germain des Prés, les années Bardot, les années Birkin, le reggae, les années Bambou. Arnaud Viviant épelle Gainsbourg, nous proposant un dictionnaire de l’homme et de l’œuvre, de A comme Alcool (forcément, qui lui a permis de vivre comme… de mourir) à V comme Vian.

Des mots, des photos, retraçant, par lettres, citations, touches et images somptueuses, un parcours de l’homme de la décadanse, de l’anamour, aquaboniste, artificier des mots, artiste de la discispleen - pour reprendre le joli néologisme d’Arnaud Viviant - de la provoc’ et de la démesure. Viviant dresse le portrait de l’artiste, du personnage, en un dictionnaire vivant : Gainsbourg n’achetant une Rolls que pour en conserver le bouchon de radiateur… transformé en cendrier, Gainsbourg peintre déraciné et refoulé, « artiste sans art », se tournant vers la chanson par dépit, presque, excellant dans un art qu’il considère comme mineur, fécondant sa laideur en beauté, ses faiblesses en forces, usant des mots comme de couleurs, nous offrant des chansons abstraites, des esquisses, Gainsbourg fils de pub, réalisateur incompris, mettant à mal les tabous, en un tournoyant rock around the bunker, de l’inceste à l’impudeur vocale de ses interprètes féminines.

« Né sous une bonne étoile. Jaune ».

C’est le Gainsbourg paradoxal que nous rend Arnaud Viviant : misogyne et féminin, provocateur et enfantin, sentimental et cynique. Ce livre est un tombeau, dans son sens littéraire, un hommage, un à la manière de. Un tombeau à l’éternité du style Gainsbourg. Affirmatif.

 

6298448tombe-jpg.jpg

Gainsbourg sans filtre est davantage un essai, mené de main de maître par Marie-Dominique Lelièvre, auteur, en début d’année, d’une biographie remarquée de Françoise Sagan (Sagan à toute allure, Denoël, janvier 2008). Il s’agit de la réédition d’une bio publiée en 1994, agrémentée d’une préface inédite.

Au-delà des révélations propres au genre (Gainsbourg se faisant vomir après chaque repas pour demeurer svelte malgré ses excès en tous genres, la liaison ininterrompue, pendant près de 40 ans, avec sa première femme, Elizabeth Levitsky), le propos se veut sociologique : il s’agit de montrer en quoi une enquête sur Gainsbourg, son parcours, ses provocations, ses chansons et sa personnalité est aussi une enquête sur la société française, ses tabous, ses avancées, ses peurs ou ses blocages. Ce faisant, Marie-Dominique Lelièvre interroge le statut et la stature de l’homme public, voit dans la star non « une personne mais un phénomène optique » (p. 16) et décortique la manière dont se façonne, volontairement comme à son corps défendant, une image médiatique qui sert le succès, joue des failles et forces intimes et finit par phagocyter Lucien Ginzburg, devenu Serge Gainsbourg puis Gainsbarre, caricature de lui-même, excessif, hyperbolique, aboutissement d’une quête esthétique dans le naufrage personnel, au terme d’un processus suicidaire à coups de pastis-Gitanes. Un faux-semblant ou véritable artifice, tragique et ridicule, parade dans un gouffre d’illusions : « devenir une star, c’est déjà mourir » (p. 25).

Gainsbourg sans filtre porte également un discours ethnographique et anthropologique, Marie-Dominique Lelièvre s’attachant à démontrer que Gainsbourg s’est sacrifié pour l’ordre social et en est mort :

« Durant trois ans, j'ai visité sa maison, exploré sa bibliothèque, bu son champagne en compagnie de ses amis, consulté ses archives de famille, ausculté son oeuvre, pisté ses ex-fiancées. Peu à peu, la fumée s'est dissipée. Serge Gainsbourg n'existe pas. C'est une apparition. Un reflet de la société française. Un homme attachant nommé Lucien Ginzburg lui a fait don de son corps. Il en est mort. »


La vie de Gainsbourg revisitée par les théories de Frazer ou Girard sur le bouc émissaire, en somme. Pourquoi pas ? 1957 est dès lors présenté comme son « année suicide » (p. 130), celle du Poinçonneur des Lilas, du premier divorce, celle où Lucien Ginzburg « abandonne son prénom et trafique son patronyme comme on change d’existence ».

Enfin, et c’est là sans doute la part la plus convaincante de ce livre, Marie-Dominique Lelièvre s’attache au processus de création de Gainsbourg, à sa manière de coller à l’air du temps en le devançant légèrement, à son talent pour porter sur les ondes françaises ce que la pop anglaise fabriquait de mieux : les concept-albums, l’écriture automatique – deux marques de fabrique d’un Bowie, par exemple – l’autocitation, dans les textes comme dans la musique. Ainsi Initials BB dont Gainsbourg emprunte le motif à la Symphonie du Nouveau Monde de Dvořák, se samplant lui-même dans Ford Mustang. Gainsbourg creuset, dépositaire de génie, usant et abusant de la « variété », y insufflant des inspirations picturales, littéraires, symphoniques. Il n’est pas étonnant que la musique anglo-saxonne se plonge depuis quelques années dans son répertoire, le cite, le vénère, comme Beck reprenant des plages de Melody Nelson dans Sea Change ou April March et Quentin Tarantino dans la BO de Death Proof, avec Chick Habit, version échevelée de Laisse tomber les filles :

Chick Habit
Marie-Dominique Lelièvre voit ainsi en Gainsbourg un avatar contemporain du des Esseintes de Huysmans. Le 5 bis rue de Verneuil est sa « Thébaïde raffinée », enfermant, comme un écrin, « comme un calice à sa beauté », une bibliothèque noire, où figure, emblématiquement, un exemplaire d’A Rebours. Mais si Gainsbourg, comme le personnage romanesque, est un être de papier (glacé), Lucien Ginzbourg paiera de sa vie une quête esthétique entre ironie et spleen, artifice et esthétique.

 

Dans ce livre qui mêle biographie, témoignages et analyses, le discours est brillant, malgré une tentation permanente du bon mot, de la phrase d’auteur, à ce point systématique que cela en devient irritant, le propos est passionné et passionnant dans sa subjectivité revendiquée, ses choix à l’emporte-pièce, ses convictions dérangeantes : Boris Vian à « l’éclectisme vide », « pipeau », qui n’aurait rien compris au rock ; Jane Birkin aujourd’hui au « physique d’aide soignante asexuée, type de nurse maigre (…) auquel ressemblent en se fanant David Bowie et Mick Jagger », Gainsbourg post 69 dont Marie-Dominique Lelièvre goûte peu l’orientation musicale, jugeant l’album Melody Nelson, « nunuche » (p. 199).

69, année érotique pourtant, signerait le déclin de Gainsbourg, selon la biographe. Gainsbourg se perd artistiquement, « la musique lui importe moins que la célébrité. Son répertoire, au fond, est secondaire : son œuvre, c’est lui-même ». Il devient une star et distille de la variet’ facile à un public, subjugué par son numéro, qui ne remarque pas que « ses chansons sont tartes » (p. 200). Ecce homo. Ce sera bientôt l’ère Gainsbarre, exhibition d’un éthylisme qui n’est pas une pose mais une « discipline » (p. 249), comme le paquet de cigarettes s’affiche, dans la main gauche repliée. Gainsbourg cherche « en vain le mot exit » tandis que la société française fabrique sa victime sacrificielle, qu’elle vénèrera après sa mort, le 2 mars 1991.

Comme le déclarait Gainsbourg, en mai 1990, dans le Nouvel Observateur, « rendre l’âme, d’accord, mais à qui ? ». Iggy Pop, citant Flaubert, repris en exergue du chapitre 14 de Gainsbourg sans filtre, a une partie de la clé : « les bourgeois ne se doutent guère que nous leur servons notre cœur. La race des gladiateurs n’est pas morte. Tout artiste en est un. Il amuse le public avec ses agonies ».

Ces deux livres nous offrent donc deux approches de « l’hyperhéros hexagonal » comme le nomme Marie-Dominique Lelièvre et illustrent la manière dont Serge Gainsbourg a accompagné, parfois devancé, souvent forcé, les mutations de la société française. On n’a qu’une envie en refermant ces deux livres : se replonger dans sa musique. Serge forever

CMGainsbourg vu par Arnaud Viviant, Hugo & Cie, collection « Phare’s », 320 p., 25 €

23114597viviant-jpg.jpgGainsbourg sans filtre, Marie-Dominique Lelièvre, Flammarion, « pop culture », 288 p., 18 €

32276858gainsbourg-sans-filtre-reeditionProlonger : Expo Gainsbourg 2008, à la Cité de la Musique, Paris, jusqu’au 1er mars 2009.

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