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Hegel revivifié

Edition : Bookclub

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Les philosophes, que Freud comparait à des enfants apeurés avançant à tâtons dans un couloir obscur, pleurent-ils? Parfois, répond Olivia Bianchi, auteure d'une thèse consacrée à Hegel (1) qui signe, avec l'artiste Édouard Baribeaud (2), Les Larmes de Hegel, dernier-né de la collection «Le sens figuré» aux éditions Ollendorff & Desseins (3), citant les cas bien connus d'Héraclite et Nietzsche.

 

Ni mélancolie ni folie dans le cas de Hegel, et pas non plus d'apitoiement sur le sort des hommes. Les larmes que lui prête le titre sont celles de «l'épopée douloureuse de la conscience en ses différentes figures», elles n'apparaissent pas, du moins directement, dans les extraits que l'ouvrage donne à lire. En revanche, coulures blanches ou noires, elles sont bien là et insistent dans le déroulé d'images qui accompagne le texte. Des images où dominent des gris expressifs, le «gris sur gris» de la célèbre conclusion de la préface aux Principes de la philosophie du droit ayant été à la fois source et ligne directrice pour l'artiste (4).

 

Bien que reliées aux textes correspondants, ces images s'en détachent. Refusant toute visée illustrative, Édouard Baribeaud les a conçues comme des évocations avec lesquelles il n'hésite pas à convoquer notre contemporanéité. Notamment le cinéma.

 

La référence qui vient à l'esprit dès l'image de couverture – une saisissante confrontation entre les forces du progrès et celles de la nature fait instantanément penser au suspens hitchcockien mettant la raison humaine aux prises avec des forces qui la dépassent – est confirmée avec humour dans la dernière planche où un «THE END» souligné d'un noir relief s'affiche dans un surcadre blanc au format cinématographique sur un fond tourmenté de montagnes foncées et de ciel zébré de gris.

 

Entre ces deux images, planent les ombres portées de l'expressionnisme – le travail sur les oppositions, les contrastes –, du surréalisme – le surgissement alogique du rêve –, celles aussi d'Eisenstein – le cinéaste de l'idée – et de l'art polonais de l'affiche – l'imparable impact visuel de l'ironie, par exemple dans les représentations de Socrate affublé d'un long nez conique ou de Spinoza en superhéros.

 

De page en page, l'imagination du lecteur-regardeur est sollicitée au même titre que sa pensée.

 

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Les intertitres des brefs paragraphes, souvent eux aussi pimentés d'une pointe d'ironie, font également appel à l'image : «Un squelette qui a du souffle», «Sauter n'est pas philosopher», «Le bolet d'Athènes», «Éloge du polisseur d'Amsterdam», «L'absolu mis en bouteille»...

 

La pensée est dans les images, l'image est dans le texte. Par moments, planches et texte semblent aller indépendamment les unes de l'autre, ce qui rend encore plus fulgurante l'évidence poétique de leur rencontre, exactement comme lors de la marche du père et du fils qui ouvre le film de Pasolini Uccellaci e uccellini/ Des oiseaux petits et gros.

 

Le découpage et le montage rigoureux opérés par Olivia Bianchi suit un fil qui va de La Raison dans l'Histoire au Cours d'Esthétique en passant par la Phénoménologie de l'Esprit, les Leçons sur la philosophie de l'Histoire, etc.

 

L'arbre de l'hégélianisme se déploie, avec ses concepts fondamentaux, de la distinction entre l'en-soi et le pour-soi («Botanique hégélienne») à la dialectique («Une dialectique sans tabou»), sa tension entre Nature et Histoire, ses racines grecques et ses prolongements les plus actuels.

 

C'est ainsi que l'auteure n'esquive ni le mésusage fait de la pensée de Hegel lors d'un certain discours de Dakar («Les larmes de Traoré»), ni son essentialisme machiste, ce qui donne lieu à un paragraphe particulièrement réjouissant («Philosophie du pot de fleur»).

 

Texte et images sont autant de jalons animés, d'ouvertures lumineuses qui, sans céder en rien sur la densité de la pensée, permettent d'aborder de manière très vivante une œuvre à juste titre réputée aride.

 

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Olivia Bianchi & Édouard Baribeaud, Les Larmes de Hegel, Ollendorff & Desseins, coll. Le sens figuré. Format 16 × 21 cm, 182 pages, 24 euros.

 

Il est possible de télécharger deux extraits en pdf, le premier allant des pages 48 à 63, le second des pages 134 à 143, sur le site de l'éditeur.

 

 

(1) Hegel et la peinture, Éditions L'Harmattan, 2003.

Olivia Bianchi, qui enseigne les Lettres et Arts à l'université Paris 7, a également publié La Haine du pauvre, Éditions L'Harmattan, 2005, et Le rire sans tableau, Éditions Circé, 2011.

 

(2) Voir le site de cet artiste franco-allemand ici.

 

(3) À propos de cette même collection, on peut lire dans Mediapart l'article de Patrice Beray sur Nietzsche l'Éveillé.

 

(4) «Quand la philosophie peint son gris sur gris, c'est qu'une figure de la vie est devenue vieille, et l'on ne peut pas la rajeunir avec du gris sur gris, mais on peut seulement la connaître ; la chouette de Minerve ne prend son vol qu'à la tombée du crépuscule.»

Édouard Baribeaud raconte comment le fait de lire certains textes de Hegel en allemand, «presque comme une poésie abstraite», a permis à son «imaginaire de se développer à la façon de la chouette de Minerve qui prend son envol la nuit venue».

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