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Article d'édition
Édition : Bookclub

Joseph Pulitzer (1847-1911), précurseur du journalisme indépendant

C’est une vie peu commune que celle de Joseph Pulitzer, authentique incarnation du rêve américain, aventurier intrépide devenu journaliste puis propriétaire du plus grand journal américain de la fin du 19ème siècle, The New York World. C’est l’objet de la biographie complète et très détaillée que James McGrath Morris a consacré à ce symbole du journalisme américain dont le nom a été donné à une récompense annuelle de la meilleure investigation.

L’auteur aura bientôt soixante ans, il a grandi et étudié à Paris et à Bruxelles, avant de s’installer dans l’état du Nouveau Mexique. Il a été successivement journaliste de presse écrite et de radio, avant d’enseigner le journalisme, de produire les livres des autres et finalement d’écrire lui-même.

La biographie de Joseph Pulitzer est son troisième ouvrage, après Jailhouse Journalism: The Fourth Estate Behind Bars (éditions Transaction, 2001) et The Rose Man of Sing Sing: A True Tale of Life, Murder, and Redemption in the Age of Yellow Journalism (Random House, 2004). Son prochain livre, Eye on the Struggle: Ethel Payne’s Journey Through the Civil Rights Revolution — Ethel Payne (1911-1991) fut la première journaliste noire américaine de la presse écrite et la première, également, à travailler pour une chaine de télévision importante, en l’occurrence CBS à partir de 1972 — doit être publié dans les premiers mois de 2014.

Le titre complet de la biographie de Joseph Pulitzer est Pulitzer: A Life in Politics, Print and Power, littéralement, une vie dans la politique, la presse écrite et le pouvoir, ce qui résume parfaitement la vie de cet américain singulier. McGrath Morris a divisé la vie de JP en trois périodes : 1847-1878, 1878-1888 et 1888-1911.

I – 1847-1878 :

Joseph Pulitzer naît en 1847 dans la petite ville hongroise de Mako, quatrième enfant de Fülop, commerçant juif spécialisé dans les graines et semences, et Elise, catholique d’origine allemande. Les Pulitzers viennent de Moravie et font partie de la minorité juive de Mako, petite communauté essentiellement agricole. La prospérité de Fülop va permettre à la famille de s’installer à Budapest, où la vie est plus agréable et tolérante, grâce à la propagation des idées de la révolution de 1848, et où le jeune Joseph va apprendre le français et l’allemand.

Mais, en 1858, Fülop, qui a connu des revers de fortune, meurt et laisse sa famille sans aucune ressource. Le jeune Joseph, qui, noblement, ne veut pas être à la charge de sa mère, tente de s’engager dans l’armée impériale, mais, déjà, ses problèmes de vue, qui vont être le cauchemar de la troisième période de sa vie, l’en empêchent. Au début de l’été 1864, Joseph ment sur son âge aux recruteurs américains venus du Massachusetts, embarque à Hambourg et s’engage du côté de l’Union dans la guerre de sécession.

En 1865, à la fin de la guerre pendant laquelle il a servi sous les ordres de Sheridan dans la First New York Lincoln Cavalry et a commencé à apprendre l’anglais, JP s’installe à St Louis, Missouri, y pratique bon nombre de métiers pour survivre et finit par écrire et travailler pour le journal de la communauté allemande, le Westliche Post. En 1869 il prend la direction du journal, qu’il rachète pour 5.000 dollars qu’il a économisés et empruntés à deux amis, et est élu représentant à l’assemblée de l’état du Missouri, après avoir une nouvelle fois menti sur son âge, puisque pour être élu il aurait dû avoir 24 ans et n’en avait que 22.

Il sera battu lors des élections suivantes deux ans plus tard et cette période est des plus tumultueuses et marquée par des hésitations nombreuses dans tous les domaines : JP ouvre le feu sur un entrepreneur local, Edward Augustine, furieux d’avoir été accusé de corruption dans un article du Westliche Post — délit pour lequel JP ne sera jamais inquiété - ; il retourne en Hongrie puis revient aux Etats-Unis, hésite entre les républicains libéraux, étiquette sous laquelle il a été élu, et ses nouveaux amis démocrates, devient membre rémunéré du comité de la police de St Louis, tout en continuant son métier de journaliste, et, finalement, revend le Westliche Post, en 1873, pour 30.000 dollars, six fois le prix initial qu’il a payé.

Il rachète presqu’aussitôt le Staats-Zeitung, autre journal de langue allemande de St Louis, le revend quelques mois plus tard, en engrangeant de nouveau un bénéfice monumental. JP devient avocat et investit une partie de sa nouvelle fortune dans une entreprise de chemin de fer. Avocat, journaliste, militant républicain ou démocrate, JP ne sait plus trop. Son frère Albert le rejoint aux Etats-Unis et devient journaliste au New York Herald. JP participe activement à la campagne présidentielle du candidat démocrate, Samuel Tilden, en1876, mais c’est Rutherford Hayes, le républicain, qui est élu. JP retourne à St Louis, échappe de peu à la mort dans l’incendie de l’hôtel où il réside, le Southern Hotel. Sa mère meurt brutalement le 26 avril de cette même année, à Detta en Hongrie. Seul Albert qui voyage en Europe pourra assister aux obsèques. JP est informé trop tard et en conçoit un vif chagrin pour cette mère qui l’a initié à la culture et fut son étoile polaire.

Déchirements et hésitations, entre son Europe natale et ce Nouveau Monde, — dont il va suivre l’explosion de la guerre de sécession et être un des acteurs de la reconstruction —, entre St Louis et New York, entre républicains et démocrates, se prolongent jusque dans la vie sentimentale de JP, qui éprouvait quelques difficultés à choisir entre Nannie Tunstall, fille d’un juge de Virginie, et Kate Davis, fille d’un confédéré du Mississippi. JP épousa, en 1878, la seconde, avec qui il aura sept enfants, bien qu’il ne fût pas vraiment accueilli à bras ouverts dans la très antisémite famille Davis. Ce choix de stabilité apparente va marquer le début de l’ascension de Pulitzer.

II- 1878-1888 :

En décembre 1878, JP a remboursé ses créanciers et rachète successivement le St Louis Dispatch, puis le Star et commence à bâtir un empire local de la presse écrite, d’autant qu’il a racheté les parts de son unique associé, Dillon. Mais la passion de la vie politique ne s’est pas éteinte et JP se lance, une fois encore, avec ardeur dans la campagne de soutien au candidat démocrate à l’élection présidentielle, James Garfield, qui est élu en 1880. La roue tourne donc. JP est riche, c’est un journaliste au talent reconnu et redouté, il est marié, père de deux enfants, et ses choix politiques, cette fois, ont été les bons. Certes mais, nanti de tels succès, St Louis devient trop petit pour toutes ses ambitions.

Circonstance aggravante, son jeune frère Albert, avec qui les relations ont toujours été tendues, rêve, lui aussi d’une carrière de journaliste et achète, en 1882, le moribond New York Morning Journal, ce qui exacerbe la jalousie de Joseph. Lequel se précipite à New York et rachète The New York World, et s’en va débaucher, avec succès, tous les bons journalistes qui font la renommée du Morning Journal de son frère Albert. Bassesse peu fraternelle et indélébile pour ce dernier qui restera fâché avec son aîné jusqu’à son dernier souffle. Malgré cet épisode peu glorieux, l’aura et l’empreinte Pulitzer s’étendent sur la presse et la société américaines.

Nous sommes en 1883, il y a 1.028 journaux en Amérique à cette époque, et JP n’a que 36 ans — il est arrivé sur le sol américain dix-huit ans plus tôt en ne parlant pas un mot d’anglais —, le tirage du World a triplé en six mois et ses idées très fermes et très nobles sur son métier le font désormais entrer dans la légende. Dans le domaine de la gestion humaine, JP devient également un pionnier en payant journalistes, typographes et livreurs beaucoup mieux que tous ses concurrents et en instituant de nombreux cadeaux pour les mariages, naissances et fêtes de fin d’année. Il trace d’ores et déjà, alors qu’il est encore à St Louis, ce que doit être la vigilance et la méfiance d’un journaliste.

L’occasion lui en est donnée, en 1881, alors que le président Garfield a reçu deux balles de revolver de la part d’un illuminé et va inéluctablement mourir et que son entourage tente de faire croire inexorablement qu’il va survivre, voilà ce qu’il écrit sur les bulletins officiels ancêtres de la langue de bois (p-193) : they exaggerate and embellish to the uttermost every favorable and utterly ignore every unfavorable sign of the case, ce qui signifie, ils (les bulletins officiels) exagèrent et embellissent à l’extrême tous les signes favorables de la situation et ignorent totalement tous les signes défavorables.

Quant à sa conception globale du journalisme, voilà une déclaration de principe que ne renieraient pas les pères-fondateurs de Mediapart (p-195) : The cardinal principle of the paper and the chief ambition of its owner and conductor has been to achieve and maintain an absolute independence, financially, politically, personally and morally. We have absolutely no master, and no friend but the great public. Le principe cardinal et l’ambition première de son propriétaire et chef a été d’accomplir et de maintenir une indépendance absolue, financièrement, politiquement, personnellement et moralement. Nous n’avons d’autre maître, d’autre ami que le grand public.

A ce principe fondamental il convient d’ajouter ce que McGrath Morris appelle la formule Pulitzer (p-213), que ses journalistes étaient invités à mettre dans l’esprit des lecteurs : it was a story written so simply that anyone could read it and so colorfully that no one would forget it. C’était un article rédigé si simplement que tout le monde pouvait le lire et de façon si pittoresque que personne ne l’oublierait. En 1884, Cleveland, le candidat démocrate que Joseph Pulitzer a soutenu, est élu président et JP entre à la chambre des représentants, élu dans le 9ème district de New York. The New York World a désormais le plus gros tirage quotidien du pays. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

En 1885, JP lance, par l’intermédiaire du World,  une souscription pour offrir à la statue de la liberté de Bartholdi un piédestal, souscription qui recueille plus de 100.000 dollars. Mais, malgré les nombreux sujets de satisfaction, quelques signes avant-coureurs annoncent le début du déclin à l’horizon. Tout d’abord, miné par la mort de sa fille Katherine à l’âge de deux ans, JP se réfugie dans le travail et devient rapidement insupportable aussi bien chez lui qu’au travail. Comme il passe le plus clair de son temps dans son bureau du World, JP se voit contraint de démissionner de son mandat de représentant, fait unique dans la jeune histoire politique puisqu’aucune élection partielle n’a été prévue. Par ailleurs, en 1887, sur la côte ouest un richissime fils-à-papa, William Randolph Hearst Jr, achète le San Francisco Examiner, menace professionnelle, parce qu’il va bâtir un empire, et personnelle, en raison de son antisémitisme avéré (p-252) : The World is, because of the Jew that owns it, a nasty, unscrupulous damned sheet, Le World est, à cause du juif qui en est le propriétaire, une méchante et satanée feuille de chou sans scrupules. Enfin et c’est la plus grave nouvelle, les premiers signes de l’inexorable cécité de JP apparaissent.

III – 1888-1911 :

Journaliste impitoyable, patron de presse indépendant, JP est également devenu un nabab qui est invité à la célébration des cinquante ans de règne de la reine Victoria, rencontre fréquemment le premier ministre Gladstone, passe son temps dans les capitales européennes et dirige le World à coup de télégrammes. Comme JP a de l’argent, beaucoup d’argent, il crée une fondation pour permettre aux meilleurs lycéens de New York d’aller à l’université. Et puis comme la folie des grandeurs rôde, il fait édifier, sur fonds propres quand même,  un immeuble neuf de treize étages, nouveau siège du World, qui sera pendant des années le premier bâtiment que verront les immigrés arrivant en bateau dans le port de New York.

Le 16 octobre 1890 les tourments commencent pour Joseph Pulitzer, qui, sur le conseil insistant de ses médecins, doit, alors qu’il est presque complètement aveugle, abandonner totalement la direction de son journal, qu’il confie à une équipe rédactionnelle, chargée également de la gestion. JP fait partie des cinquante plus riches américains, le World est le premier journal américain, mais sa détresse est immense, car il ne peut plus lire qu’avec une extrême difficulté, il ne peut plus écrire ses éditoriaux si finement ciselés, attendus et redoutés, car seul ce pouvoir-là l’intéresse. Va suivre une vie d’errance et de fuite en avant. Il parcourt les mers sur le yacht qu’il a acheté, The Liberty, ou se cache dans sa maison de Jekyll Island sur la côte de Géorgie. Mais JP n’a pas totalement abdiqué.

En 1895, le rival de toujours, Hearst, inventeur de la Yellow Press, en raison des titres tapageurs imprimés de cette couleur, rachète le quotidien de son frère Albert et entame une véritable guerre contre le World, guerre qu’il perdra mais qui mettra à mal les réserves du journal de JP. Par ailleurs, en 1898, le World, sous l’injonction de JP, s’engage pour éviter une guerre entre les Etats-Unis et l’Angleterre, ce qui lui vaudra les félicitations du duc d’York, du prince de Galles et de Gladstone. Néanmoins le gutter journalism initié par Hearst le consterne et accentue le désarroi profond lié à la mort de sa fille Lucille, frappée par la typhoïde à dix-sept ans, en 1897.

La dernière partie de sa vie est marquée au sceau de l’agacement perpétuel, de l’insatisfaction permanente, signes d’une santé dégradée et d’une vue de plus en plus faible. La direction de la rédaction du World va vivre au rythme des ordres et des contre-ordres, tout comme sa famille, avec qui il prend de plus en plus de distance. Le seul éclair de bonheur dans cet univers devenu si triste sera la création, en collaboration avec l’université de Columbia, de son vœu le plus cher, un centre de formation pour journalistes en 1903. Initiative qui vaudra à Pulitzer les éloges appuyés de son concurrent le New York Times, sous la plume de son fondateur, Adolph Ochs (p-380): Whatever may be said of the ways of the World, it will be universally admitted that it has done the State some service and has fought with notable vigor and unflagging zeal for the triumph of many good causes. Entendez : Quoi que l’on puisse dire des méthodes du World, on admettra de façon universelle qu’il a rendu service à l’Etat et qu’il s’est battu avec une admirable vigueur et un zèle infatigable pour le triomphe de nombreuses bonnes causes.

Joseph Pulitzer meurt le 29 octobre 1911 à soixante-quatre ans, à bord de son yacht The Liberty dans le port de Charleston, en Caroline du Sud, non sans avoir dû livrer une dernière bataille farouche avec le président Theodore Roosevelt, furieux que le World ait publié un article fort documenté sur un versement illégal de 40.000 dollars fait par le gouvernement américain à la société française du canal de Panama. Roosevelt va remuer ciel et terre pour tenter d’envoyer Pulitzer en prison et faire condamner le World. Fort heureusement, il n’y avait pas d’équivalent américain du juge Courroye et les magistrats sollicités opposèrent un refus catégorique à cette odieuse tentative d’utiliser la justice pour assouvir une vengeance personnelle. The New York World ne survécut que vingt ans à son propriétaire et cessa de paraître en février 1931.

L’ouvrage de James McGrath Morris est une somme de recherches impressionnante. C’est une biographie dont les nombreux détails déroutent d’abord, puis apparaissent rapidement et clairement pour ce qu’ils sont, les multiples traits d’un portrait très juste, celui d’un homme qui fut, tout au long de sa vie, animé par une seule passion : écrire, après avoir enquêté minutieusement, et n’avoir ensuite d’autre maître que son lectorat. Une leçon de jouvence, d’espoir et d’humilité, le mot d’ordre de Pulitzer a ses journalistes était : Don’t tell stories about me. Keep them until I am dead.

 

James McGrath Morris, 2011, Pulitzer : A life in politics, print, and power, 559 p., New York : HarperCollins, $29.99. 

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