Bob Dylan, une biographie
Comme l’explique Sylvain Bourmeau dans sa présentation de L’Incendie du Hilton, c’est à l'occasion d'une commande de France Culture, que François Bon s'est lancé dans un «cycle d'exploration mythographique» des années 1960 et 1970, en un triptyque, les Stones, Bob Dylan, Led Zeppelin. Le volume central, Bob Dylan, une biographie, vient de paraître en Livre de Poche.
« Dylan comme masque obscur de nous-mêmes.
Des vies comme celles de Bob Dylan sont des dépôts où condense toute une époque, un miroir des questions que se pose une société sur elle-même, mais qui ne se révèle que rétrospectivement ».
L’objet de ce livre est double, il est un croisement de l’Histoire des Etats-Unis, sociale, politique (la guerre froide, le mouvement des Droits civiques) et de celle d’un homme, Robert Zimmerman devenu Bob Dylan, un homme qui est une « énigme », donnée à lire à travers un « portrait d’artiste ».
« Dylan a constamment séparé sa vie privée et sa vie de musicien, mais c'est où elles interfèrent qu'il faut chercher comment il a su tant catalyser de ce que nous ne savions pas dire ».
Le travail de François Bon est, à proprement parler, archéologique. Il repose tant sur des documents publiés (les disques de Dylan, ses Chroniques qui explorent un itinéraire personnel et musical, des biographies existantes, des articles et interviews, le film de Scorsese) que sur des archives plus souterraines et des « blancs ».
Comme le redit François Bon dans la Postface inédite de cette édition, avec l’énigme Dylan, « il faut inventer ». Là est l’autre pan, extraordinaire, de cette « biographie » : un travail poétique, en ce qu’il explore l’œuvre d’un chanteur qui est aussi un écrivain, au-delà du songwriter, et en ce qu’il commente une construction en devenir, celle du livre que nous tenons entre nos mains, avouant les tâtonnements, les hypothèses, croisant les réponses potentielles aux blancs qui demeurent dans l’itinéraire de Dylan.
Interrogeant les hommes mais aussi les détails et les objets. Les signifiants, donc. Un portrait de François Bon, écrivain, cernant Dylan, écrivain. L’incipit donne une clé : « c’est soi-même qu’on recherche ». Un double laboratoire, donc, d’une densité poétique rare, une double recherche identitaire à travers une histoire sociale, politique, littéraire. Triple, si l’on veut être complet, car ce « soi-même » désigne aussi le lecteur, compris dans le « on » récurrent sous la plume de François Bon : on, Dylan, Bon et le lecteur. Une génération, une époque, des itinéraires qui se croisent, se cherchent.
« Avec Dylan, il y a toujours au bout une zone blanche. Ce qu’on peut disposer par l’écriture, c’est le puzzle de l’ensemble des éléments dont on dispose, aller les chercher (le plaisir, c’est l’enquête), et les reconstruire ».
Car Dylan construit sa vie comme une fiction. Volontairement. Il la met en texte, la mystifie, la transforme. La modèle encore dans ses Chroniques, en 2002, brouillant définitivement les pistes. Ment. Maquille. Cache. Pour préserver sa vie privée bien sûr, comme dans la longue histoire qui le lie à John Baez, mais aussi, comme le montre François Bon, pour faire de cette identité en construction une aventure du sens. François Bon écrit la biographie d’un processus, d’un mouvement perpétuel. Rien n’est figé.
« Je suis Bob Dylan quand j'ai besoin d'être Bob Dylan.
- Et le reste du temps vous êtes qui ?
- Moi même. »
La biographie de Dylan pourrait tenir en 9 pages, des dates, des faits bruts, listés des pages 458 à 466 :
« 24 mai 1941 : naissance de Robert Allan Zimmerman à Duluth, Minnesota.
7 décembre 1941 : Pearl Harbor
Etc. »
Une vie qui croise l’Histoire et s’en fera l’écho musical, littéraire. François Bon s’intéresse, lui, aux blancs entre les lignes, aux rapports délicats et nuancés, creuse, invite à « démêler l’arbitraire et les hasards ». Bob Dylan est né dans une ville « au carrefour de plusieurs routes », il est « scruffy » (dépenaillé, en désordre). Et François Bon écrit sous ce signe, lui aussi : il avance par questionnements, croisements, modalisations. Il suppose, évalue, recoupe, tisse les éléments, joue de prolepses, analepses, arrêts sur image pour trouver sinon une unité, du moins un fil, dire le scruffy, le rendre dans son infinie labilité.
Bob Dylan, une biographie commente la genèse d’une écriture (les influences, essentielles, de Rimbaud, Brecht, Ginsberg), les débuts vers le succès planétaire que l’on connaît, les textes qui peu à peu construisent une voix, singulière, 63 comme année charnière, puis les retraits, les refus, l’à venir. Un parcours à fouiller, défricher, en gardant en en tête, cette phrase sublime offerte dès les premières lignes du Dylan : « le réel n’existe qu’à condition qu’on le raconte ».
« Pour me comprendre, il faut aimer les puzzles », ironise Dylan. Celui qu’offre François Bon à ses lecteurs a de quoi convertir les plus réfractaires. Indispensable.
« Rares sont les points focaux qui vous ouvrent la totalité du présent. Ce qu’on aurait tendance à dire, après le voyage Dylan : lui non plus n’en a pas la clé. Lui aussi, s’il continue, c’est qu’il s’interroge. Restent ces merveilles sur la route : la musique est un tunnel aussi bien vers soi-même que vers ce premier moment où on la découvrirait. A nous de nous en saisir, et pour cela, aller y voir de près, le plus près possible ».
CM
François Bon, Bob Dylan, une biographie, Postface inédite de l’auteur, Le Livre de Poche, 478 p., 6 € 95.
Prolonger :
Son dernier roman, L’Incendie du Hilton, présenté par Sylvain Bourmeau. Et Rock’n Roll, un portrait de Led Zeppelin.
Bob Dylan, Chroniques, trad. par Jean-Luc Piningre, Fayard, 316 p.
