Vous avez dit RADICAL ? *
Alors que la campagne bat son plein, à l'heure de toutes les exaspérations, l'adjectif RADICAL prolifère. Son emploi est désormais indissociable des promesses de changement : il fonctionne comme indice de volontarisme et garantie contre le mensonge.
Mais... comme la plupart des termes par trop médiatisés, RADICAL a un sens incertain qui fluctue selon les circonstances, comme vidé de sa substance. Autrefois norme contraignante qui organisait le réel et la communauté, la langue est devenue flottante, une série de signifiants creux n'indiquant rien d'autre que l'errance générale et l'absence de repère. Voyons néanmoins ce que recouvre ce mot conquérant si chargé d'histoire. Si son contenu (le référent, le réel désigné par le mot) s'est quelque peu dissout, on le doit certes au détournement publicitaire des concepts, mais aussi sans doute au fait que le parti du même nom se soit progressivement déplacé de l'extrême gauche à une mouvance centriste de l'UMP : effacement des frontières, brouillage, non sens.
Dans son sens étymologique de "fondamental", "absolu", "définitif" (de radix, "racine"), l'adjectif est assez mal vu, en ces temps de consensus obligé et d'aboulie politique. Il n'est pourtant pas tombé en désuétude, on l'entend ici et là, dans certains contextes autorisés : en étiquette, accolé à "parti", il est noble, il connote l'action énergique et rappelle vaguement certaines valeurs républicaines ou jadis anti-monarchiques (liberté d'expression, égalité, laïcité...) ; en campagne électorale, il est fort, promettant le changement et mimant le volontarisme. Mais en dehors de ces emplois "officiels", il n'est pas bon, non, d'être radical. Les antonymes "pragmatique", "nuancé", "progressif", "transitoire", et même "démocratique" ont bien meilleure presse, surtout après les élections. Dans le débat citoyen, prôner une action radicale, c'est être idéaliste, au mieux un doux rêveur, au pire un révolutionnaire attardé, mais dans tous les cas immature, et potentiellement dangereux. Apparemment, le mot est réservé au pouvoir... serait-il dangereux, qu'il faille le récupérer ? est-ce à dire que ce pouvoir serait seul capable de contrôler les effets de la radicalité ?
Car s'attaquer aux racines du mal ne va guère sans violence ; être RADICAL, c'est prôner l'arrachement, donc accepter la possibilité du désordre, c'est bien sûr prendre un risque, ce que notre post-modernité préventive et mutli-assurée déconseille formellement. Et surtout, évidemment, cela nuit à la bonne marche des affaires, comme au confort individuel. Pourtant, existe-t-il un changement digne de ce nom qui ne soit pas radical et donc potentiellement violent ? Comment s'attaquer aux fondements sans faire vaciller l'édifice ? comment réorienter le réel sans le trouer ? comment s'emparer de son destin, sans s'engager, corps et âme ? C'est même très exactement le prix de la dignité : être capable de faire prévaloir une idée, par delà le risque personnellement encouru. "Radical", accolé à "action", c'est la manifestation même du courage, dont le paradigme est le suicide protestataire.
Qu'on ne se méprenne pas, il ne s'agit pas ici de prôner la violence, mais d'en conjurer l'épouvantail et de rappeler ce qu'elle est quand il s'agit de renverser l'ordre établi : non pas une fatalité, mais un potentiel qui signe négativement les phénomènes d'oppression. La violence politique n'est haïssable et monstrueuse que quand elle se trouve instrumentalisée par le pouvoir, quand elle est organisée au niveau institutionnel et devient outil de gouvernement. A noter au passage que les mensonges et les injustices qui font aujourd'hui la substance de la cuisine politique sont une forme de violence invisible, mais autrement plus délétère et oppressive que certaines formes de violence physique. Enfin, on rappelle qu'il existe des modèles de révolte non violente : Gandhi, Martin Luther King, qui n'ont pas moins mis leur vie en jeu ni tout à fait empêché les heurts.
Un changement radical suppose donc moins la violence que le courage, et le courage suppose que l'on n'ait pas peur d'avoir peur.
Hélène Genet
(illustration : Le Bernin, David, 1624)
* cet article est paru dans mon blog en août 2011, au moment de l'appel d'Edwy Plenel...
