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May

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Fées et dits

Il y avait les mots, mais aussi la façon de les prononcer. Elle ne supportait pas de nous entendre dire « rase » pour « rose », « jane » pour « jaune », elle voulait pour nous un accent « français » impeccable et envoyait à des cours de diction les aînées qui, au retour, en faisaient profiter les plus jeunes.

 

Mais quand nous voulions nous moquer gentiment d’elle, nous lui demandions de prononcer certains mots avec l’accent de sa région natale et nous nous esclaffions en l’écoutant dire « des Harrricots », h aspiré et r impeccablement roulé, comme lorsqu’elle chantait des romances désuètes en s’accompagnant au piano : « Si, tu-u m’aimes-eu-heu, si tu soupi-i-rrres, ô-ô mon gen-en-til pastourrr… »

 

C’est peu dire qu’elle était originale, et nous nous efforcions – chapeaux de feutre l’hiver et capelines de paille ornées de rubans l’été déposés en catimini dans une maison compatissante avant d’arriver à l’école et repris au retour – de neutraliser ce qui risquait de trop nous distinguer des autres enfants de la banlieue peu huppée que nous habitions.

 

Tout ce travail dans la maison et ces heures passées en courses pour nourrir tant de monde, en plus de prendre soin des fleurs et puis des chats, chiens, poules, canaris, perruches, tourterelles, les mots lui échappaient souvent, les prénoms aussi, s’adressant à l’un de nous, elle les déroulait dans le désordre et terminait invariablement par un « Toi !», le doigt pointé sur l’intéressé, elle n’était plus capable de dire sans se tromper nos jours et années de naissances, au grand dam des directrices d’établissements scolaires qui ne sauraient jamais ce que c’est que d’être mère de famille nombreuse et de surcroît grand-mère à tout juste quarante ans.

 

Les mots souvent lui échappaient, et quand il lui arrivait d’en chercher un dans le dictionnaire, nous l’entendions dire tout bas : « A, Beu, Keu, Deu… » Elle n’était pas allée très longtemps à l’école, sa mère avait eu besoin d’elle pour glaner et l’aider à vendre poussins et canetons sur les marchés, tout le reste, piano, chant, violon, couture, pâtisserie, elle l’avait appris plus tard, des fées négligentes avaient dû lancer sans conviction leurs présents pour la fille du château, le goût de la beauté et le sens du raffinement avaient ricoché sur les grilles avant de retomber devant la maison la plus pauvre du village.

 

Il arrivait aussi quand un mot résistait qu’un autre, impromptu, le remplace. S’il plaisait, nous l’adoptions avec joie, définitivement. C’est ainsi que nous passâmes l’opuscule à pampilles sur les meubles cirés et que les chewing-gums de mes sœurs séchèrent sur le fil à linge. Quand aucun remplaçant ne s’était présenté, il restait encore la ressource du « vistemboir », mot sorti, comme je l’appris plus tard, d’un recueil de nouvelles de Jacques Perret. N’importe quoi pouvait être appelé « vistemboir », comme une préfiguration des schtroumpfs dans le monde des objets.

 

Il fallut un jour l’hospitaliser, A, Veu, Keu, mais ce n’était pas comme ça que l’on disait, à l’époque. L’immobilisation forcée rompit les chaînes de son imaginaire : sa voix, ses mots, son souffle devinrent ceux d’un prophète. Qui pouvait l’entendre ?

 

Elle décida de ne plus parler.

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