Mer.
20
Aoû

MEDIAPART

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Et après?

Tu as fini de te caler les fesses sur une sorte de planchette coulissante et inconfortable, de relever en arrière tes bras, l’un est douloureux là où tu as été opérée et tu réprimes à chaque fois un petit soupir de douleur, de tourner la tête vers la gauche, et de rester là sans bouger pendant 5 minutes, tu entendais les bruits de réglage automatique de la machine, mais tu ne sentais rien, et c’était bien là le plus dérangeant, la chimio agressive au moins tu avais appris à l’apprivoiser mais la radiothérapie reste froide et altière, inexplicable. Où vont ces rayons ?  quels sont-ils ? s’enfoncent-ils en toi ? restent-ils à la surface ? ta peau va-t-elle brûler, cloquer, tomber ? tes poumons vont-ils trinquer ? tes artères durcir ? tu ne sais pas car le radiothérapeute qui te reçoit chaque semaine minimise les effets que tu ressens et te dit le minimum légal.

Voilà c’est fini. 7 interminables longs mois de soins, en comptant l’opération, la chimio, la radiothérapie. Le cancer a perdu la bataille, apparemment. Apparemment car tu n’en sais rien. Tu dors mal depuis une dizaine de jours car un mot s’insinue dans les méandres de ton sommeil agité, depuis que tu as lu des statistiques qui t’ont alarmée sur le pourcentage de récidive et de rechutes après un cancer soigné, dans un magazine consacré au cancer censé te rassurer. Récidive…  Pourquoi balancent-ils ces chiffres sans les moduler ? Pour les soignées, à peine sorties des soins, cela peut être dévastateur.

Depuis quelques semaines, tu ne disais plus que tu avais un cancer , tu disais que tu as eu un cancer , tu ne disais plus que tu es malade, tu disais que tu étais en soin. Tes soins sont finis alors quel mots vas-tu prononcer ?

Une sorte de fin duvet pousse timidement sur ton crâne, tes sourcils fabriquent quelques nouveaux poils, les cils se font attendre, tu as perdu un peu de ton côté bouffi dû aux corticoïdes, les douleurs dans les cuisses et les mollets semblent refluer, ta peau n’est plus grisâtre et pelée, tu rotes beaucoup moins, le goût est revenu tu manges mieux, tu peux cuisiner de nouveau, tu marchottes de plus en plus loin, tu peux marcher un kilomètre sans être ratatinée de fatigue, mais … tu serais  … guérie ??

Tu n’es pas sûre que tu le sois. Un grand vide s’est installé en toi. Pendant 8 mois, en comptant le temps du diagnostic, tu as été chouchoutée, attendue, soignée, consolée, espérée, soutenue, rassurée, dans ces rendez-vous médicaux incessants. Tes parents, tes amis t’ont aidée, assistée, aimée, ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour te faciliter la vie quand tu n’avais plus beaucoup de vie dans tes veines. Tu as loué l’accueil, la compétence et la gentillesse du personnel de l’institut où tu as été prise en charge. Mais maintenant que tout est fini, tu te sens abandonnée, seule, sans tonus. 8 mois c'est le temps d'une gestation, tu t'accouches, de qui accouches-tu ? A qui va ressembler ce bébé que tu prends dans tes mains ? Ce bébé faible, tu devras lui apprendre à marcher ? Vertige de cette mise en abime .. tu ne veux plus être abimée. Tu fais le grand écart entre deux terres, sous un pied  c’est marqué maladie, sous l’autre pied, c’est écrit guérison, tu es entre les deux  un équilibre impossible. Ou bien as-tu déjà passé le deuxième pied sur la terre de la guérison sans le savoir ? Quelle terre vas-tu choisir ?


Tu iras voir pendant 6 mois, à Rouen,  le psychologue qui te suit et tu  t’es inscrite dans un nouvel atelier de sophrologie. Tu étais incapable de faire tout ça pendant la phase de chimio, cela t’aurait beaucoup aidée pourtant. Tu découvres que tu ne peux tout simplement pas couper, pour l’instant,  ce lien fort que tu as développé avec l’institut, ni avec cette ville que tu ne connaissais qu’à travers les vitres de ton ambulance et que tu as appris à découvrir, dans toute sa nonchalante beauté quand tu as pu, pas à pas, peu à peu, la parcourir.

Tu as traversé un champ de mines, tu es la rescapée de ta guerre contre ton cancer, tu lèches tes plaies, tu regardes le soleil, tu cajôles tes arbres, tu nourris la chatte, tu cuisines, tu écris des haïkus, tu t’es offert un nouveau foulard coloré emmaillotant  ta promesse de cheveux, tu te maquilles un peu les yeux, tu as ressorti des jolies et longues boucles d’oreille brillantes, tu ne savais plus que tu avais un joli teint, tu  regardes quelques hommes dans la rue et tu leur souris quand ils te regardent avec bienveillance, tu recommences à imaginer d’envisager des projets minuscules. Tu sais, au plus profonds de cette douleur inscrite dans le plus profonds de ton corps,  que maintenant ta vie va être la plus lumineuse et la plus généreuse qui soit. Après t’être recroquevillée en ta souffrance, il est temps de t ‘ouvrir pour ne plus jamais te refermer. N’aie pas peur du vide. Abandonne-toi à lui.

© @Carlotta Ikeda/ Laurencine Lot

Sur ces nouveaux chemins, tu ne peux te servir de bornes, d’indices, de conseils, tu n’as pas de papiers ni de visa, tu marcheras librement, sans savoir où tu t’en vas et tu t’en fous. Tu vas écrire de nouvelles pages et tu ne connais pas ce nouvel alphabet que tu vas inventer. Tu sais qu’il ne faut pas remplir ce vide ou s’en inquiéter, que ce temps de vide est bienfaiteur et salvateur car il laisse la place au renouveau, au nouveau, à l’heureux nouveau. Tu danses. Tu as encore mal sous le bras et  près du coude, mais ton corps veut danser.  Mets de la musique, la belle, et danse le buto. Danse le chemin, danse le temps qui t’est donné, danse l’air frais des montagnes, danse les dauphins, danse l’espoir, danse la vie.

Chaque jour se fait fête, ce sera Noël chaque jour, tu te le promets, la vie t’attend, immense, épanouie, heureuse. Tu es guérie. Après le cancer, c’est maintenant.

Tu cours vers ta lumière.

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