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Trajets militants à Ouaga

A bord du bus remontant vers Ouagadougou, la savane au dehors, lecture des derniers chapitres d'A quand l'Afrique, livre d'entretien de Joseph Ki-Zerbo avec René Holenstein (Editions de l'Aube, 2003). Plus de deux ans après sa mort le 4 décembre 2006, «JKZ» reste l'une des grandes figures au Burkina - avec, disons, le révolutionnaire Thomas Sankara et le nouveau venu Barack Obama, que l'on ne présente plus, et dont le portrait s'étale sur beaucoup de murs du pays. Un intellectuel un vrai, partagé entre ses recherches universitaires (il fut le premier Africain à obtenir l'agrégation d'histoire, dans les années 50 en France) et ses engagements politiques (les luttes pour les indépendances, autour du Mouvement de libération nationale, dès 1957).

 

Dans ce texte d'actualité, celui qui fut l'«opposant de toujours» au Burkina plaide pour des échanges équitables avec le reste du monde («Il faut infrastructurer nos cultures»), réfute toute «marginalisation» de l'Afrique («Il ne faut pas trop nous déterminer par rapport aux autres et concevoir la marginalisation en fonction du centre. Le centre est d'abord en nous mêmes»), s'explique sur son exil à Dakar pendant la présidence Sankara. Et met en garde contre le «fossé digital» entre l'Afrique et le reste du monde («On a intérêt à maîtriser toutes ces technologies de pointe car il est évident que l'ordinateur ne broie que le grain qu'on lui donne à moudre»).

 

Sur un mode plus intime, JKZ revient sur ses années de formation parisiennes, à la Sorbonne, à partir de 1949. Avec d'autres collègues africains, il découvre, en pleine Guerre froide, le marxisme. «Nous étions des 'sujets coloniaux' avec une superstructure intellectuelle qui était incompatible avec cette condition. Le marxisme démasquait les réalités camouflées et décodait les discours aliénants d'alibi. Il affichait un volontarisme capable de faire l'histoire (...). C'était le type d'engagement exigé par notre condition d'Africains à ce moment-là.» Souvenirs émouvants d'un homme qui cinquante ans plus tard dit en être revenu, et écho inattendu à Teza (La rosée), film éthiopien de Haïlé Gérima, récompensé le 7 mars dernier de l'Etalon d'or de Yennenga, la plus haute distinction du Festival de cinéma panafricain de Ouagadougou (Fespaco).

 

 

Teza suit les pas d'Anberber, parti étudier la médecine en Allemagne à la fin des années 60, converti au marxisme en Europe, et qui décide, trente ans plus tard, de retourner servir son pays, l'Ethiopie, et fouler la terre de son village natal. Récit fleuve (2h20), très classique, filmé à l'ancienne, déjà primé à la Mostra de Venise 2008, dans lequel Gerima, professeur de cinéma aux Etats-Unis depuis 1975, et réalisateur quasi-inconnu jusqu'alors, s'applique à lier petite et grande Histoire. La petite : les troubles identitaires d'un homme déraciné, incapable de se sentir chez lui dans son village natal, désarmé par la soudaine inutilité de ses acquis militants et scientifiques au fin fond de l'Ethiopie. La grande : les méandres de la formation de la nation éthiopienne, et l'horreur de la dictature de Mengistu Haïlé Mariam dans les années 70.

 

Anberber, fils d'un héros de la décolonisation apparemment tué au combat, retrouve peu à peu ses souvenirs, au terme de marches erratiques dans les environs du village (ici, un monument aux morts tombés face aux Italiens, etc), et de nuits solitaires et enfiévrées. Au-delà du surgissement de cette mémoire-transe, Gérima constate, stoïque, que le «volontarisme capable de faire l'Histoire» dont parlait Ki-Zerbo, n'est plus. Le film co-produit par Philippe Avril devrait sortir très bientôt en France.

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