Sam.
02
Aoû

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Article d'édition
Édition : Carnets d'Europe

L'Europe est-elle soluble dans son musée?

Deuxième volet consacré à la culture européenne : voyage en Europe à travers son musée. Un lieu de mémoire européen ?

Le musée de l’Europe a ouvert ses portes, à Bruxelles, en 2007 pour la célébration du cinquantenaire de la signature des traités de Rome. Son but : faire comprendre, sentir, voir aux Européens qu’ils ont une histoire commune. Mieux, le musée de l’Europe entend se donner comme le lieu de mémoire pour les Européens.

 

Mais n’y a-t-il pas déjà, en Europe, des lieux de mémoire communs à tous les Européens ? Il semble que les seuls espaces où l’ensemble de l’Europe peut se retrouver pour communier et réfléchir à son histoire, ce sont les camps de concentration nazis. Là, s’est nouée une tragédie européenne, qui a vu l’extermination de populations juives, tziganes, des résistants communistes, chrétiens, des homosexuels…Bien sûr, nous trouvons d’autres lieux de mémoire, communs à un ou plusieurs peuples européens, mais jamais ne sont impliquées toutes les nations européennes.

L’intérêt du musée de l’Europe est donc double :

-c’est d’abord une idée qui est sortie de la société civile et non issue de la société politique,

-c’est aussi un lieu de mémoire choisi et construit en conscience.

C’est bien là une chose extraordinaire, car les lieux de mémoire naissent et se développent à l’endroit d’un événement tragique -mais pas exclusivement- c’est tout un processus de construction où la communication politique, les doutes et les certitudes des sociétés postérieures à l’événement se rejoignent et se fécondent, qui président à la naissance de ces lieux de mémoire.

 

 

Quel événement fondateur ?Dans ce cas, le musée de l’Europe peut-il devenir un lieu de mémoire européen ?

Quel événement fondateur aura précédé sa naissance ? La mise sur pieds de la CECA ? La signature du traité de Rome ? L’Acte unique ? La ratification du Traité de Maastricht ? La création de l’Euro ? Ou bien tous ces événements ensemble ?

Le musée de l’Europe entend réconcilier l’idée de nation avec celle d’identité européenne. Pour cela, les scientifiques et les muséographes ont mis l’accent sur ce qui fonde une civilisation européenne, une unité européenne qu’ils opposent à un morcellement politique, dont nos guerres séculaires témoignent.Idée intéressante qui cherche à promouvoir notre fonds commun face à l’écume des événements historiques. On voit bien tout ce que cette idée emprunte aux héritiers tardifs de l’Ecole des Annales : le focus sur la longue période, le déclassement plus ou moins implicite de l’événement…

Et pourtant, ce qui constitue le point d’arrivée de cette histoire, c’est bien la fondation d’une Union européenne, sa construction, c’est-à-dire un enchaînement d’événements politiques identifiés. Le musée de l’Europe échappe ainsi difficilement à une espèce de téléologie, bien peu compatible avec le travail des historiens. Cette histoire des nations européennes devait-elle tendre immanquablement vers l’unification du continent ?

 

 

 

 

Un réseau de musées européensCréer du lien, tisser des relations, favoriser le dialogue intereuropéen, tel pourrait être le leitmotiv de la construction européenne depuis le début. Comme si nous n’avions jamais échangé, correspondu entre nous, même aux pires moments de nos guerres fratricides…

Finalement, le musée de l’Europe reprend l’idée de la création d’un réseau de musées européens : il n’y a là rien de très original, et cela rappelle la mise en place d’Europeana, la bibliothèque numérique européenne. Créer des liens, donc, mais aussi rendre cette création consciente, voilà bien l’enjeu du musée de l’Europe.

 

Déjà, Marc Bloch, il y a 80 ans…Cette idée d’une unité de civilisation européenne est présente depuis plusieurs décennies dans les débats intellectuels. Ainsi l’historien Marc Bloch (1886-1944) appelait à la comparaison assumée de nos systèmes politiques, de nos sociétés. Son texte, paru en 1928, dans la Revue de Synthèse historique : « Pour une histoire comparée des sociétés européennes" est à lire et relire.Dans le contexte culturel de la fin des années 1920, marqué par la prééminence des nations et les tensions entre celles-ci, Marc Bloch prenait le contre-pied de ses collègues et appelait à dépasser les histoires nationales. Il présentait alors plus qu’une méthode, une manière de penser l’histoire : le comparatisme venait d’entrer dans l’horizon intellectuel des historiens. L’idée de Bloch était de démontrer que la comparaison permettait de faire affleurer de nouvelles questions et de découvrir de nouveaux points de convergence entre les vieilles histoires nationales. Pour Bloch, la comparaison ne s’arrêtait pas aux frontières nationales européennes, et pouvait même sauter les siècles et les espaces géographiques… Bien avant le musée de l’Europe, la question d’une unité européenne, enfouie sous l’écume des événements politiques, était posée…Un long combat en somme…Prochain volet : dimanche 15 mars. Je vous propose le témoignage d'une jeune documentariste allemande, Séverine Mueller, sur cette Europe de la culture.

Newsletter