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Article d'édition

Regards sur l'avenir de l'Union européenne, 20 ans après Maastricht

Mercredi 27 mars, le World Trade Center de Marseille accueillait une conférence de Günter Verheugen, ancien commissaire européen (vice président dans la commission Barroso 1), chargé de l'entreprise et de l'entreprise et de l'industrie, puis de l'élargissement. Son expertise était donc très attendue dans cette période de crises que traverse l'Union européenne.
"Nous avons réussi l'Europe de la paix et l'Europe de la démocratie, mais l'Europe de la prospérité est en crise. Ce n'est pas la première que nous traversons mais comme pour les précédentes, l'Europe s'en relèvera et en sortira plus forte". Constat lucide de Günter Verheugen... ou méthode Couet ? L'avenir le dira. Cette perception de la construction européenne est pour le moins optimiste. Est-elle partagée ? "Il en existe d'autres", rappelle le professeur Daniel Micolon, créateur du Parlement européen des jeunes - en Provence-Alpes-Côte d'Azur".

Ph L : Sur l'Europe et la crise, la perception de  l'ancien vice-président de la Commission européenne est-elle partagée ?

D M : Les perceptions à l'égard de la construction européenne sont variées ; j'en distinguerai deux :
Avec les générations anciennes, celle qui a connu la guerre ou de l'après-guerre, l'Europe c'est d'abord un espace de paix par rapport à un contexte bien précis. C'est le sens du prix Nobel qui a été attribué à l'Union européenne en 2012. Hors des frontières cette entité apparaît comme un symbole d'espoir, qui parvient à forger un avenir.
Pour les nouvelles générations le projet de paix est une évidence ! La préoccupation porte plus sur l'idée de nous renforcer face à la concurrence mondiale et d'être plus compétitif au niveau international.
Ne perdons pas l'espoir des pères fondateurs. A l'origine on voyait l'autre comme un ennemi, il est aujourd'hui un partenaire.

Ph L : Est-on un "bon Européen" si l'on sort des sentiers battus ... ? Si l'on ne rabâche pas les oreilles des citoyens avec les bonnes paroles des "pères fondateurs"...  ? Si l'on oublie d'évoquer les  "Trente Glorieuses" comme de "Très Riches Heures de l'Europe" ? Et puis, fêter la journée du 9 mai, est-ce suffisant pour faire avancer l'Europe dans la bonne direction et recevoir son brevet d'honorabilité   lors de l'évènement annuel "Le Printemps de l'Europe" ?

D M : Mais il ne suffit pas de commémorer, nous devons aussi nous pencher sur la situation actuelle et les perspectives avenir !  Etre critique ce n'est pas être forcement un antieuropéen. Il existe une pensée erronée à Bruxelles qui consiste à croire que celui qui ne suit pas la voie officielle serait un mauvais Européen. Etre un citoyen critique c'est être un bon Européen ! La population européenne ne doute pas de l'idée européenne mais manque surtout de confiance à l'égard de l'Union. Les facteurs de cette perte de confiance se sont accrus avec la crise financière et économique, la croissance trop faible, les problèmes sociaux, la concurrence internationale … La crise est d'abord un "cadeau que nous ont fait les Etats-Unis" mais la dépression qui a suivie a démontré nos faiblesses. Nous avons des problèmes structurels que nous n'avions pas vus.
Jusqu'à présent on peut dire que la gestion de la crise est plutôt médiocre. Dans le cas de Chypre les conditions de l'aide financière pourront aggraver la situation sociale dans ce pays jusqu'à qu'il ne devienne plus gouvernable. La position dogmatique de l'Allemagne ne peut être la bonne solution !

Ph L : Est-on en droit d'accuser les dirigeants européens de mauvaise gouvernance ?

D M : L'attitude de nos gouvernants ne va pas dans le sens de la solidarité ou de l'intérêt général européen. Nos dirigeants politiques ont constamment le regard braqué sur les prochaines élections nationales ce qui affaiblit considérablement l'esprit communautaire. Aujourd'hui on constate un renforcement de l'intergouvernemental au détriment du communautaire. On assiste à un renforcement des égoïsmes nationaux, l'opinion publique semble renouée avec les vieux clichés comme c'est le cas en Allemagne. Nous avons un problème de gouvernance. On ne peut pas construire l'Europe sous la forme d'un directoire.

Ph L : Quelle est la part de responsabilité de la France et de l'Allemagne ? Le couple franco-allemand est-il encore crédible ? 

D M : Le rôle de la France et de l'Allemagne est déterminant. La construction européenne est étroitement liée à ce "moteur". On constate actuellement une érosion latente entre nos deux pays. Un climat qui se détériore ce qui a bien sûr des répercussions sur le reste de l'Europe. S'il n'y a pas d'entente entre la France et l'Allemagne, on est à l'arrêt ! En ce qui concerne l'Allemagne (mon pays) nous devons considérer que celle-ci se trompe en considérant qu'elle représente le modèle à suivre et de croire qu'elle paye pour les autres. La vérité est différente. Aucun autre pays n'a autant bénéficié de l'Europe comme l'Allemagne, pays qui tire le plus de profit dans le cadre du marché intérieur. Les politiciens en Allemagne ne doivent pas oublier que cet énorme avantage a un prix. Il y a un mot clé c'est la "solidarité". L'Allemagne a bénéficié de cette solidarité après la guerre il est temps qu'elle en redonne un peu. Nous ne sortirons pas plus fort si nous ne sommes pas conscients de l'importance de cette entité franco-allemande. Cette idée là n'a aucune coloration politique. C'est une tâche que l'histoire nous a confié, que nous devons mettre en œuvre.

Ph L : L'Europe est-elle encore la bonne voie (ou voix ! ) ? 

D M : Nous devons aussi nous préoccuper de la place qu'occupera l'Europe dans le monde au cours du XXIème siècle. Il y aura d'importantes mutations qui nous affecterons Il y a aussi un aspect politique, les problèmes internationaux qu'il faudra maîtriser. Serons-nous alors à la table des décideurs du XXIème siècle où les décisions se prendront sans nous ? C'est une erreur de croire qu'on pourra s'exprimer sur la scène politique mondiale en polyphonie. La voie européenne est possible si on uni nos forces, si nous arrivons à résoudre nos problèmes internes, c'est le seul chemin … Pour maintenir le cap au sein d'un monde globalisé il faudra plus d'Europe. Mais qu'est-ce que cela veut dire ?
Dire que l'on souhaite plus d'Europe apparaît davantage comme une menace que comme une promesse. Nous devons être à l'écoute des peurs exprimées par les peuples.

Ph L : Quelle sera la prochaine étape... ? Un nouveau  un traité ?

D M : Nous avons besoin d'une nouvelle étape d'approfondissement mais les conditions ne sont pas réunies. Nous n'avons aucune chance dans le contexte actuel d'arriver à ratifier un nouveau traité. Le fossé avec les citoyens s'est trop creusé. Des préalables semblent nécessaires si nous voulons reprendre le chemin : Rétablir la confiance auprès des citoyens qui regarde l'Union à travers des représentations négatives, qui s'insurgent contre l'excès de bureaucratie, contre la technocratie… Nous devons entreprendre une réforme des procédures si nous voulons rétablir la confiance. Nous devons apporter de nouvelles réponses en appliquant le principe de subsidiarité, à savoir qui fait quoi ? A quel niveau d'échelle nous agissons ? Il n'est pas nécessaire de transférer plus de pouvoirs à Bruxelles traversé par un océan de directives dont certaines semblent inutiles ou pas au bon niveau. Nos entreprises étouffent d'un trop grand nombre de directives, de décisions qui ne devraient pas être prise au sur le plan européen. Si je travaille dans ma région pourquoi aurai-je nécessairement besoin d'une règle européenne ? En ce qui concerne l'argent nous devons constater que les fonds ne sont pas toujours investis à bon escient. Ils devraient être davantage concentrés en faveur de projets européens et pas autour de petits projets insignifiants.
Concrètement nous devons mettre en place un agenda de réformes, cela est possible sans recourir à l'élaboration d'un nouveau traité. Nous avons besoin d'instaurer la primauté du politique, pour une meilleure gouvernance. Cela passe par l'instauration d'un exécutif européen qui émane d'élections qui serait responsable devant le Parlement européen. Aller vers plus de démocratie permettrait d'impliquer davantage les citoyens et de faire émerger une opinion publique européenne.

Interview réalisée à l'issue de la conférence du professeur Günter Verheugen organisée par le Comité européen à Marseille le 27 mars 2013 au World Trade Center de Marseille.

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