Comment le cheval est devenu mon ami

Nous étions dans l'immédiate après-guerre, quelque part dans le Nord. Je n'avais guère plus de 6 ans, étais un enfant de la ville, mais mes vacances, je les passais à la campagne.
Parfois j'étais dans un petit village, juste à côté de la ferme d'un agriculteur. Pas encore de tracteurs en ce temps là! Dans l'écurie, je découvrais 3 immenses chevaux: des traits hesbignons, parmi les plus grands! Il y régnait des odeurs nouvelles: celle de la paille, agréable, presque mielleuse, celle du foin, plus parfumée. Et aussi l'autre, celle de l'urine, forte, ammoniacale, qui piquait le nez. J'étais fasciné par les énormes derrières de ces animaux qui se tenaient tranquilles, bien alignés, mangeaient en silence pendant que des hirondelles entraient et sortaient en piaillant!
Alors, chaque matin, je me rendais dans la cour, voyais les chevaux de traits harnachés, avec leurs immenses colliers
munis de grelots et, aux côtés du fermier, j'accompagnais le cortège qui se rendait aux champs, au sons des sabots résonants de par les rues du village.
Ces animaux me semblaient à la fois si forts et si obéissants. Ils s'alignaient, s'immobilisaient, se laissant atteler à la charrue. Quelque chose de magique me semblait se passer entre le maître et les bêtes, une connivence.
Ensuite, sur un simple mot, les trois chevaux se mettaient en branle et le soc luisant s'enfonçait dans le sol, traçait le sillon. Un sillon profond, le long duquel mes petites bottines semblaient dérisoires. Un moment d'après le fermier arrêtait le trio, réglait la répartition des traits: deux d'un côté, un seul du côté du cheval le plus puissant.
J'étais heureux. Le simple fait d'être là, le simple fait d'accompagner l'attelage, suivre les grands animaux qui soufflaient, transpiraient, desquels, en ces journées de la fin d'août s'élevait bientôt une sorte de brume, comme celle que l'on voit au dessus du pack du rugby. Pendant des heures, le travail se faisait, silencieusement, dans le calme et la précision.
A midi, les 3 compères avaient droit à un picotin, dans un sac de jute que le fermier leur attachait au dessus de la tête, pendant que, assis dans l'herbe, en silence, je partageais les tartines sorties du foulard rouge à carreaux.
Ce n'est qu'au bout de plusieurs jours, après avoir osé une caresse contre la peau douce des naseaux, que je cédai à la proposition: revenir du champs sur le dos de l'immense hesbignon alezan, cramponné à la crinière d'or, les jambes écartelées contre la robe trempée de sueur, les grelots aux oreilles! Très vite, je sentais la brûlure du sel contre le peau nue de mes cuisses, mais, en pénétrant dans la ferme, au son des fers qui faisaient résonner la cour, je savais que, pour toujours le cheval serait mon ami.
D'autres fois, j'étais le voisin d'un vieux couple d'agriculteurs qui ne possédaient qu'un solide ardennais. Un cheval plus petit que les hesbignons, d'une couleur rouan, qui servait ici à conduire matin et soir le tombereau vers les pâtures où broutaient quelques vaches. Debout à l'avant, accroché à la planche, je suivais les mouvements du gros cul, qui, à quelques centimètres de moi, se dandinait doucement de gauche à droite. Je voyais parfois la queue se soulever et sortir un crottin parfumé, une sorte de gâteau qu'il ne m'aurait pas été désagréable de ramasser! Pendant que, assis sur des tabourets à 3 pieds, les fermiers trayaient et faisaient chanter le seau avec le jet du lait, je restais près du cheval, à respirer sa bonne odeur, à regarder ses énormes sabots, empli du calme qu'il exhalait.
Au moment de la fenaison, le courageux cheval tirait la charrette et son chargement de foin le long d'un thier. Aux côtés du fermier, sur son ordre, je glissais rapidement un gros caillou contre une roue pour permettre à l'animal de prendre un peu de repos avant l'effort final. J'admirai le respect qui était porté à ce compagnon de travail, pensais sans doute déjà au moment où, moi aussi, je ferais d'un cheval mon compagnon.
J'allais attendre presqu'aussi longtemps que Raimu son chateau, plus de 40 ans!

