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Article d'édition

Asterios Polyp, le nombril de l'architecte

«Asterios Polyp» est un livre-objet surprenant, une composition de couleurs, de formes, de structures, de tracés, un exercice brillant. Une histoire où le fond et la forme ne font qu’un. Par sa structure complexe, déconstruite à l’envi, le livre joue la juxtaposition, la conjonction, mêle cases rectilignes, pages à bords perdus et aplats de trichromie complexe : le livre n’est qu’invention visuelle et graphique, dans une alternance de ligne claire et de foisonnement figuratif.

© Mazzucchelli / Casterman
David Mazzucchelli nous projette dans un univers et une histoire à la fois singulière et chorale. Dans cet édifice (aux sens propres et figurés), Asterios Polyp est un architecte érudit, un «architecte de papier» qui n’a jamais rien construit, mais a dessiné, échafaudé, inspiré peut-être, théorisé, enseigné. Il s’est construit dans l’attraction. Il s’est créé son monde. Au centre duquel il rayonne. Et David Mazzucchelli, créateur, bâtisseur, ose la déconstruction. A cinquante ans exactement, Asterios va tout perdre en un éclair. Pour peut-être gagner de cette humanité qui semblait lui faire défaut, et quitter la sphère d’intellect pur dans laquelle il évoluait, distant et égotiste.

« A l’heure qu’il est, il regarde son appartement brûler »

© Mazzucchelli / Casterman

Alors qu’il descend l’escalier de secours non sans avoir emporté avec lui quelques objets personnels, signes tangibles et dérisoires de son attachement relatif au monde qui est (était) le sien, Asterios prend conscience qu’il n’avait déjà plus rien avant même de tout perdre.

Asterios se raconte. Par le commencement : détestable, fat, imbu de lui-même et d’une œuvre factice, artificielle. Savant (presque omniscient), il possède du monde une vision unilatérale définitive et exerce sur son entourage une fascination certaine. Il ne croit qu’en lui-même et en ses certitudes. Mais il croit aussi à l’équilibre, à la dualité : Asterios et ses fantômes. Il a eu un frère, Ignazio. Jumeau éphémère qui n’a pas survécu à leur naissance. Ce double disparu, ombre à l’omniprésence dérangeante (mais rassurante) l’a même conduit à installer des caméras dans tout son appartement et son bureau afin de capter un jour l’image de ce sosie virtuel obsédant. Mais il se rend compte de la vacuité de sa vie, de son ego, de la matérialité futile des choses qui lui restent (un briquet, une montre et un couteau suisse) et le rattachent à son passé.

© Mazzucchelli / Casterman

Asterios Polyp est une quête identitaire. David Mazzucchelli explore des thèmes et pose des questions essentiels, existentiels. Elles sont d’ordre social (vision de l’Amérique, des rednecks au milieu artistique et universitaire), à caractère personnel et philosophique (une vie entière vouée à la création n’ayant jamais conduit à une quelconque construction « matérielle » est-elle aboutie ? Le couple qui n’a pas tenu, les immeubles jamais érigés...), artistiques (le dessin se fait tour à tour porteur d’émotions, de sentiments, avec des personnages graphiquement « déconstruits », modélisés, assemblages de formes diverses ou simplement esquissés). L’auteur fait se croiser les questions de son héros avec ses propres questionnements sur l’art et la bande dessinée. Il utilise les mythes (la descente aux enfers, magnifique), les couleurs et une symbolique visuelle forte pour mieux accompagner le cheminement intime d’Asterios.

Encensé et couronné par la critique et par la profession (Prix Spécial du Jury au FIBD 2011, Grand Prix de la Critique 2011 de l’Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée), Asterios Polyp est une tragédie grecque dans toute sa complexité formelle et narrative : dès l’ouverture (la foudre divine, le fatum), avec ce prologue parlé, ces échanges polyphoniques, jusqu’à l’épilogue céleste, fataliste. Asterios Polyp de David Mazzucchelli est étourdissant d’intelligence graphique et narrative. Une œuvre magistrale. – D. B.

Asterios Polyp, David Mazzucchelli, Casterman 2010, 344 pages, 29€95

David Mazzucchelli, né à Providence (Rhode Island) en 1960, est un auteur de bande dessinée américain.

Il se fait connaître au cours des années 1980 en illustrant les aventures de Daredevil (Marvel) et de Batman (DC), sur des scénarios de Frank Miller. Son dessin sobre (expressionniste) le fait immédiatement remarquer, mais il prend rapidement ses distances avec l'industrie des comics.

David Mazzucchelli abandonne ensuite le genre "super-héros" pour se concentrer sur des projets plus littéraires, intimistes, notamment dans son propre comic-book, Rubber blanket ou encore il collabore avec l'écrivain et artiste Paul Karasik sur une adaptation graphique de la Cité de Verre de Paul Auster, adaptation saluée par Art Spiegelman. Il réalise également des illustrations pour diverses publications, et des couvertures pour le New Yorker. Il enseigne la bande dessinée à l'école de design de Rhode Island et à l'école des Arts visuels de New York. (Source Wikipedia). Asterios Polyp est sa première collaboration avec Casterman.

© Mazzucchelli / Casterman

© Mazzucchelli / Casterman
© Mazzucchelli / Casterman
© Mazzucchelli / Casterman
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