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Article d'édition

Ces albums qui ne se laissent pas oublier (2/2)

Seconde partie de la sélection (post)estivale de Comic Strip : séance de rattrapage avec des BD à ne pas oublier.

Je veux une Harley

Eternel rocker, Frank Margerin est bien sûr l’auteur emblématique de Lucien, de Ricky et Manu, de Momo le coursier... Je veux une Harley, loin d’une pochade publicitaire, parlera au motard qui sommeille en chacun de nous. Avec son compère Cuadrado, Margerin brosse le portrait tendre rigolard d’un quinqua en proie au démon motocycliste après une prise de conscience soudaine : cinquante ans, l’âge de la remise en question, des bilans de toutes sortes. Dont un bilan clinique et gastrique… Je veux une Harley nous entraîne sur les traces de Marc et sa bande (pas encore son « team ») qui expérimentent les joies de la « Harley attitude ». Drôle et en prise avec son époque, Je veux une Harley ironise avec délice et moque les codes autant que les idées reçues sur les bikers d’occasion, les « concentres » et la rebelle attitude.

  • Je veux une Harley, de Margerin et Cuadrado, 46 pages couleur, Fluide Glacial, 10€80

 

Une métamorphose iranienne

Mana Neyestani est Iranien, dessinateur et membre de l’ICORN (The International Cities of Refuge Network, le réseau international des villes refuges pour les écrivains persécutés). En 2006, alors qu’il travaille depuis deux ans pour la rubrique jeunesse d’un magazine, il réalise un court récit illustré intitulé « comment se débarrasser des cafards » mettant en scène un jeune personnage dialoguant avec l’insecte (dans une approche humoristique par l’absurde et le non-sens). A cause de cette histoire, le dessinateur sera arrêté en même temps que son éditeur Mehrdad Qasemfar et emprisonné pendant trois mois, l’utilisation d’un mot placé dans la bouche du cafard ayant suscité la colère des populations azéris qui se sont ainsi senties offensées. A tel point que des émeutes ont même éclaté dans les villes de Tabriz et Ourmia.

Une métamorphose iranienne est un texte autobiographique, une tragi-comédie, un roman graphique de la « mésaventure » du dessinateur, qui convoque Kafka bien sûr, dès les premières pages, soulignant l’ironie et l’absurdité du sort du dessinateur. Publié en France par Çà et là et Arte éditions, Mana Neyestani dit « avoir eu de la chance » : « arrivé à Paris, j’ai contacté plusieurs éditeurs pour leur présenter mon livre (que j’avais fini pendant mon exil en Malaisie). Serge Ewenczyk a répondu positivement 5 ou 10 minutes après que j’ai envoyé ma demande par email… Il m’a dit qu’il était intéressé pour publier mon livre, nous nous sommes rencontrés, et j’ai découvert une personne très humaine, très professionnelle et expérimentée… Il a aimé mon livre, j’ai aimé la personne, cela s’est fait facilement… »

Influencé par Hergé, Topor, Quino, Goya, Claude Serre (la ressemblance est criante, NDLR), Brad Holland, George Grosz, Lat, Frank Miller entre autres pour le dessin, Hitchcock et Woody Allen au cinéma, Mana Neyestani possède un trait et un humour affutés, acérés. L’expérience dramatique dont il a été victime l’a conduit à écrire sa propre histoire, pour témoigner de son calvaire durant deux mois dans la cellule 209, pour raconter les pressions et l’absurdité des accusations lancées contre lui. Après avoir fui l’Iran, par Dubaï, la Turquie, et enfin la Malaisie, Une métamorphose iranienne fut en quelque sorte son sésame pour une vie nouvelle, en exil, loin de son pays natal où les dessinateurs connaissent la censure, les sanctions. Mana Neyestani est membre de Cartooning for Peace, pour délivrer par le dessin des messages de paix contre la tyrannie, l’oppression, la guerre, la peine de mort et les atteintes aux libertés. (Propos recueillis par Dominique Bry, Paris, 26 février 2012)

Les premières planches sont à découvrir ici.

  •  Une métamorphose iranienne, de Mana Neyestani, Çà et là et Arte éditions, 196 pages N&B, 20€

 

20 ans ferme

Sylvain Ricard souhaitait écrire un livre sur les conditions carcérales en France. Il s’est entretenu avec Milko Paris, fondateur et président de l’association Ban Public et lui a fait part de son projet. Ban Public est une association qui a pour but de favoriser la communication sur les problématiques de l’incarcération et de la détention, et d’aider à la réinsertion des personnes détenues. 20 ans ferme est un récit carcéral brut et sans concession, tant pour les protagonistes que pour le système. L’histoire de Milan, condamné à 20 ans de réclusion criminelle est celle du combat d’un homme qui accepte sa condamnation mais refuse les traitements arbitraires dont il est victime une fois derrière les barreaux. À partir du témoignage d’un ancien prisonnier, fortement documenté, en collaboration avec l’avocat de celui-ci, Sylvain Ricard et Nicoby ont écrit et dessiné une histoire d’un réalisme poignant. Présentant de manière froide et presque exhaustive les pratiques, la routine pénitentiaire, le quotidien des détenus, 20 ans ferme dresse les portraits de gardiens, de prisonniers, de directeurs de prisons avec acuité et sensibilité. Récit d’atmosphère, témoignage, l’album relate le parcours de Milan de son incarcération à sa libération, jusqu’à ce qu’il « décroche ». Milan est un personnage de fiction, mais comme le souligne Syvain Ricard dans sa postface « si Milko n’est pas Milan, Milan ressemble beaucoup à Milko ». Et à beaucoup d’autres certainement. Car 20 ans ferme « pose la question du rôle de la prison dans notre pays, des solutions que le la société se doit d’apporter aux problèmes inhérents à son fonctionnement, à ses échecs et à ses devoirs vis-à-vis de tous les citoyens ».

  • 20 ans ferme, de Sylvain Ricard et Nicoby, 98 pages couleur, Futuropolis, 17€


La dernière image, une traversée du Kosovo de l’après-guerre

Musicien, dessinateur, scénariste, la carrière de Gani Jakupi commence à Prishtina, il a huit ans et réalise ses premières planches. A treize ans, il est déjà publié et ses travaux paraissent dans la presse. En Serbie, en Croatie, en Bosnie… Il a dix-huit ans quand il arrive à Paris et essaie de convaincre éditeurs et journaux avec ses dessins à la plume. En juin 1999, un magazine espagnol demande à Gani Jakupi de se rendre au Kosovo pour un reportage sur les terres qui l’on vu naître. Treize ans plus tard, il livre bien plus qu’un récit graphique sur l’après-guerre. Il livre sa vision de l’après-conflit. Sur le sensationnalisme et la couverture médiatique. Il parle de son état d’esprit au moment de repartir.

Quand il revient à Prishtina accompagné d’un photographe davantage épris d’images chocs que de réalisme social, Gani Jakupi sent grandir en lui un certain malaise au milieu de la foule des grands reporters, des photographes, des politiques et membres des ONG et des inévitables profiteurs de guerre. Il lui semble que le pays lui-même est oublié au profit des clichés choc, des fragments de réalités, des témoignages parcellaires qui ne racontent rien du quotidien des kosovars… La dernière image avec ses teintes jaunes et ocres, son dessin au trait fin, est un livre sombre, qui évite l’écueil du sentimentalisme et rend compte avec intensité de chaque regard, de chaque détail architectural dans un pays en ruines au destin incertain. La veille de son départ, alors que des journalistes se plaignaient « d’arriver sur les lieux d’un incendie une fois qu’il est consumé » quelqu’un a répondu « on va peut-être pourvoir vous aider »… Avec des photos « exclusives » à la clé pour le groupe de « paparazzis de guerre ». Pour Gani Jakupi, la coupe est pleine. Il quitte le pays le lendemain, amer. Avec en mémoire cette dernière image.

  • La dernière image, de Gani Jakupi, Soleil Coll. Noctambule, 66 pages couleur, 17€95  

Trans Sibérie / Trans Alaska et Trans Atlantide / Trans Utopia

Curieux objets que ces deux « livres » – livrets serait plus juste –, réversibles et doubles, quatre histoires qui se répondent et se complètent, de l’américain Tom Kaczynski édités par le label indépendant Alter Comics. Un format mini pour un propos ancré dans le réel et puisant chez Pat Kane, Momus, Richard Florida, Héraclite, Breton et Orwell… pour explorer des concepts philosophiques et économiques. L’autofiction comme sujet et point de départ d’une introspection. Tom Kaczynski scrute le monde et sa condition d’émigré, son statut d’auteur, de graphiste, d’homme. Il convoque la nostalgie et le modernisme, le changement et l’immutabilité des choses. Une réflexion sur le capitalisme, la sagesse, l’urbanisation, la surinformation, sur la création. Une quête du sens illustrée en somme. Presque une utopie.

  • Trans Sibérie / Trans Alaska et Trans Atlantide / Trans Utopia – De Tom Kaczynski, 44 pages N&B, 5€ le volume.

Scalped

Attention, c’est du brutal ! Scalped est un polar noir et serré comme un espresso, dense et violent comme un film de Peckinpah… « Prairie Rose, réserve indienne du Dakota du Sud… Où la grande nation Sioux est venue mourir ». Bad Horse est un native american, un pur sang, pas un de ces « abrutis de sangs mêlés ». Un « fils de pute particulièrement coriace » auquel Red Crow, baron de la pègre indienne, va faire une proposition qu’il ne peut pas refuser : devenir flic.

Dashiel Bad Horse avait disparu depuis quinze ans, il est de retour sur les terres qui l’ont vu naître et grandir, des terres où la misère, l’abandon, la violence et la corruption règnent. Pourquoi est-il revenu ? Quel agenda mystérieux possède-t-il ? Et surtout, Scalped serait-il un grand roman (graphique) américain ? À cette dernière question, on répond par l’affirmative.

Fruit du travail de Jason Aaron au scénario et R.M. Guéra au dessin, Scalped est une descente fascinante dans l’enfer de l’Amérique des oubliés, dans une post-humanité où le crime et la colère affleurent à chaque instant, jusqu’à l’explosion. Superbement mis en images, avec un graphisme réaliste à l’extrême, un montage nerveux et un humour politiquement incorrect savamment dosé, Scalped est un polar immense qui n’oublie pas les questions sociales et offre un suspens à couteaux tirés, une intrigue et des personnages fouillés, un must.

  • Scalped, T1 Pays indien (128 pages couleurs, 14€), T2 Casino Boogie (160 pages couleur, 13€), par Jason Aaron et R.M. Guéra, Urban Comics – collection Vertigo.
  • A paraître le 5 octobre 2012 : T3. Mères mortes, 160 pages – 15€ - T4. La Rage aux tripes, 144 pages, 15€ - T6. Rongé jusqu’à l’os, 128 pages - 168 X 260 mm, 13€

Gaston en Version Originale 11, Fac-Similés 1971

Poursuivant son travail de restitution originale de l’œuvre de Franquin, la collection « V.O. » propose avec ce nouveau « album » une sélection des plus beaux dessins du créateur de Gaston Lagaffe réalisés en 1971. Ce tome 11 tient de la démarche patrimoniale et constitue un hommage vibrant à l’un des maîtres de la bande dessinée avec ces planches originales, reproduites en l’état, au millimètres près. L’occasion de redécouvrir le souci de la perfection et le sens du détail de Franquin, dans la composition des pages, dans l’utilisation des espaces. Et plus que jamais, pour faire revivre son génie créatif.

  • Gaston « V.O. », Fac-Similés 1971, Franquin, 92 pages couleurs, 300 x 430 mm, 2.200 ex. numérotés, 119 €

 

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