A Serge Gainsbourg, Joann Sfar reconnaissant
« Ceci n’est pas un film. Il ne s’agit pas non plus d’une bande dessinée et je ne crois pas qu’on puisse appeler tout ça un scénario. » [Joann Sfar] Gainsbourg (Hors champ).
Ce sont les premiers mots de ce Gainsbourg par Joann Sfar. Mots d’avertissement, incipit d’une longue préface à ce livre objet, mots d’explication, confidences sur le processus de création d’un film annoncé. L’auteur a ces mots : il s’agit de « dessins d’écriture ».
Comme l’a souligné très justement Eric Loret, dans son article « Sfar et Gainsbourg, deux amateurs de bulles » (dans la rubrique Pourquoi ça marche de Libération) ,
« Gainsbourg par Sfar, ça marche au désir ».
Le film était annoncé, attendu, donc très attendu (trop peut-être parfois, qu’importe), le livre participait de cette impatience. Mais Gainsbourg (Hors champ) n’est pas la version dessinée du film pour ceux qui ne voudrait pas voir Eric Elmosino (ré)incarner, redonner vie au chanteur disparu, pensant par avance à crier au sacrilège. Le film est trop souvent présenté comme un biopic. Joann Sfar s’en défend : « le film sur Gainsbourg est un conte. Il est truffé de mensonges ».
Joann Sfar est un conteur. Il a choisi de filmer son rapport à Gainsbourg et il a mis en images, dans ce livre, le lien, les liens. Tout (ou presque) ce qui lui est passé par la tête au cours du tournage. Il a croqué, illustré, noté (pour le jeu des acteurs, pour les ambiances souhaitées, les musiques à réécouter, les plans dont il a rêvé)… les choix assumés, les intentions écartées, les postures délibérées. Comme celle d’absoudre le film de toute pornographie. Afin que les spectateurs ne se trouvent pas dans une position de voyeurs. Le Hors champ de Sfar, lui, réintègre les dessins crus et cul. L’auteur évoque, magnifie les femmes de Gainsbourg, place la séduction et le sexe au centre de la vie du héros. Pour la langue, il convoque Gary et les démons de Vian, les pensées de Gainsbourg, comme lui émigré russe, vont vers cette France qui l’a accueilli et qu’il aime. Pour la désespérance et le destin tragique sûrement aussi. Joann Sfar (ra)conte comment Gainsbourg s’est construit, avec l’amour des mots, des femmes et de la France.
Graphiquement, ce livre d’encres et d’aquarelles peut dignement entrer dans la catégorie Beaux Livres. Les notes claires du stylo de Sfar ponctuent les dessins, les pensées de « S.G. » soulignent telle planche ou telle case. Ces pensées fourmillent. L’univers est teinté d’onirisme, en couleurs légères et en traits gras, noirs. Les plans sont décalés, déstructurés, Sfar travaille à bords perdus ou en cases rondes. Les perspectives sont oubliées ou viennent appuyer un peu plus les sensations d’abîmes, pour montrer les doutes et l’extrême sensibilité du personnage de Gainsbourg. Avare en références, Sfar nous parle de Milton Cannif, de Van Dongen et d’Hugo Pratt quand il dessine Anna Mouglalis en Greco.
Parfois, l’auteur s’oblige à préciser qu’il dessine un acteur, ou une actrice, qu’il change de registre. Qu’il n’est plus dans l’œuvre. Mais dans le travail. Celui d’un réalisateur-dessinateur. Qui serait le témoin privilégié de sa propre création. De ses créatures. Car Joann Sfar a, pour son film, choisi de représenter « La Gueule », un autre Gainsbourg, âme damnable, face cachée du chanteur. A mille lieux de l’image que celui-ci s’était créée par protection. Le dessinateur lui adjoint cette figure, comme il fait intervenir le loup de Boris Vian.
La vie de Gainsbourg sur grand écran est héroïque. Dans son livre, Joann Sfar nous parle hors champ. Il s’agit pour lui de montrer le visible et l’invisible, ce qui sera donné à voir aux spectateurs et ce qui ne le sera pas. D’ailleurs, Joann Sfar le dis :
« j' aimerais que les gens sortent du cinéma en se demandant ‘mais en vrai, c’était qui Serge Gainsbourg’ ? ».
Conte intérieur, dual, Gainsbourg (le film) est une épopée, Gainsbourg (le chanteur) en est le héros. Personnage qui s’est auto mythifié de son vivant, que l’on a déifié post-mortem. La Vie héroïque voulue par Sfar, dans la forme comme sur le fond, est ce récit épique, œuvre dans l’œuvre, à découvrir dans Hors champ. Plus que le portrait, la vision d'un artiste par un autre artiste... Un Gainsbourg éclatant.
DB
Gainsbourg (Hors champ) de Joann Sfar, Dargaud - hors collection, 4 décembre 2009, 480 pages, 39 €. Les dessins sont issus des 43 carnets remplis par Sfar pendant trois ans, avant même l’écriture du scénario et pendant le tournage.
Gainsbourg (Images) de Joann Sfar, Dargaud- hors collection, décembre 2009, 20 pages, 11 €. Un livre-objet présenté comme un 33 tours, avec des images détachables.
© Sfar – Dargaud 2009
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