Retour à bord de l'Etoile Matutine (2)
Riff Reb’s, dans la première partie de l’entretien qu’il nous a accordé à l’occasion de la parution de A bord de l’étoile Matutine, était revenu sur son parcours, ce choix du roman de Mac Orlan, les défis de cette adaptation en bande dessinée. Il établissait un parallèle fécond entre cette aventure de pirates, paradoxale, et ce que Mac Orlan avait lui-même vécu durant la première guerre mondiale.
Quand j’ai relu le roman de Mac Orlan et que j’ai commencé à dessiner, dans ma tête, ce n’étaient pas des pirates. Cela me semblait tellement en rapport avec ce que Mac Orlan disait avoir vécu durant la première guerre mondiale, une communauté d’hommes où la mort est présente à chaque instant et ce qui se passe entre ces hommes-là, cette réversibilité : les lâches parfois héroïques, les héros parfois lâches ; ce désenchantement de l’humanité qui s’accompagne d’un vrai goût pour l’humanité. Oui, et certains hommes arrivent dans cette aventure par choix, d’autres par accident. Un meurtrier qui s’échappe pour ne pas être jugé, d’autres plus volontaires, comme Merry… Merry pense que de toute manière la justice va le rattraper et qu’il va y passer. Il a beau avoir une belle carrière, être reconnu, il sait que s’il se rend, il sera condamné. Donc il va jusqu’au bout, il n’a plus vraiment le choix. D’autres sont plus anonymes parmi les matelots espèrent retrouver ensuite une vie plus normale.Mais est-ce possible ? c’est comme après le Vietnam, ils ont vu tellement de choses que c’est impossible de témoigner, de se faire comprendre de la société. C’est le souci du narrateur qui se dit que tous vont penser qu’il est un odieux criminel alors qu’enfant on ne lui a pas appris les frontières du bien et du mal, tuer une mouche, un lapin, un corbeau ou une petite fille, pour lui c’était la même chose.C’était aussi un de mes défis, redonner vie à une mentalité qui est bien loin de nous – et heureusement ! –, montrer comment ces gens-là ont vécu. Tu as fait un gros travail de documentation ? Oui, énorme. Et c’est la première fois que je me documente autant. Ce que je faisais avant était plus fantaisiste, « fantastique », cela me permettait d’éluder les problèmes de documentation. Là, j’étais contraint d’être juste, ne serait-ce que dans la représentation des bateaux. Je ne voulais pas dégoûter les spécialistes de la marine ancienne ! Pas qu’on se dise, mais c’est n’importe quoi, ce bateau, ce n’est pas possible !Je me suis donc renseigné sur les bateaux, j’ai lu beaucoup de Mac Orlan, pour m’imprégner du bonhomme, le cerner, voir dans quels autres textes je pouvais retrouver son « bijou interne », son feu sacré, j’ai lu autour de la piraterie. Travaillé sur les costumes, quand bien même pour des pirates, ce n’est pas très grave s’il manque des boutons !Et puis géographiquement aussi, il fallait une documentation. On est en Bretagne, à Londres, à Vera Cruz, à Terre-Neuve. Il allait y avoir beaucoup d’informations sur peu de cases, tu as dû remarquer à quel point c’est dense. On n’est pas dans le découpage manga, c’est tout le contraire : ellipse, ellipse, ellipse ! Il fallait couper, raccourcir, condenser, pour que tout tienne, en restant compréhensible, avec des moments de respiration. Il fallait absolument être juste. Le dessin est extrêmement original, les personnages sont croqués, il y a de vraies « gueules »… Oui, je ne suis pas un dessinateur réaliste ni un dessinateur « gros nez ». Je me trouve dans un parfait entre-deux. Ce qui me rend difficile à cerner pour le public, qui achète pour rire ou pour y croire. Alors pour le réalisme, il prend XIII ou Barbe-Rouge, par exemple, pour la rigolade, Astérix ou Titeuf... Et moi je ne suis ni l’un ni l’autre. Mon univers est plus proche de celui d’un Will Eisner, réaliste mais souple, qui tord son dessin quand il insère de l’humour. Donc j’ai fait un effort pour cette bédé, par rapport à mon travail habituel pour tendre vers le réalisme.Il n’empêche que le réalisme ne m’intéresse pas. Du moins en bédé. Je préfère le semi-réalisme, à la manière d’un Franquin, à la fois comique et noir. Passer du drame à la comédie, à volonté.Alors les gens sont surpris de voir ces trognes, par rapport au roman. Moi je trouve que cela va bien avec les pirates, leurs gros mentons, les nez cassés, etc. C’est mon style. Un récit, très noir, avec une dimension humoristique.
Oui, c’est un graphisme qui rappelle Mad Magazine. Oui, il y a plein de gens que j’admirais dans Mad, notamment Jack Davis. Tu as d’autres influences ? Pour cet album, j’ai lu de la littérature de piraterie, pas de bédé. Je connais, évidemment, mais je ne suis pas allé regarder de près ce qu’ont fait Patrice Pellerin, pour L’Epervier, ou Christophe Blain sur Isaac le Pirate. J’avais trop peur de ramener des morceaux de leur travail dans le mien. Donc je me suis davantage inspiré de peintres de marines, anglais, américains, mais aussi Gustave Doré, Daumier. Je voulais aussi ce côté « gravures anciennes ». Et ce choix de la monochromie, par chapitres, c’est venu comment ?Au départ, j’aurais bien travaillé en noir & blanc uniquement. Je les travaille toujours pour qu’ils puissent être publiés tels quels. Mais l’éditeur voulait un peu de couleur, cela attire davantage l’œil… Moi je ne voulais pas une palette de couleurs totales, genre les Caraïbes quand on y va en vacances. Des eaux transparentes, des ciels bleus, des palmiers verts et du sable blond. Je voulais une mise en couleurs psychologique de l’histoire, celle des états d’âme des personnages. Un réel non absolument réaliste. Donc j’ai fait ce choix de la bichromie. Ensuite, l’alternance entre chapitre, j’aurais voulu faire encore plus simple, mais mon dessin était trop en volumes, en perspectives, pour le coup très réaliste en ce qui concerne la mise en scène, c’était donc trop tranché, cela faisait trop aplat, cela tuait le volume. Donc, comme c’était de la quadri, que je n’étais pas limité dans la palette, j’ai choisi quatre-cinq couleurs en alternance dans les chapitres, cela donnait des respirations. Comme chaque chapitre est une histoire différente, cela crée de vraies coupures. Passer du bleu au rouge, ou du rouge au jaune, montre que l’on n’enchaîne pas mentalement, cela rythme, fait passer à une autre séquence, même visuellement. En gardant, systématiquement, le clair-obscur.
Oui, qui permet de passer d’un soleil écrasé, du sépia, au plus lumineux, comme dans le chapitre 9, un de ceux que je préfère, un des plus drôles aussi, celui de la recherche de l’or, avec cette histoire de séduction… Oui, c’est un des chapitres aussi où l’on voyage, la forêt vierge, la douane, le désert… C’était vraiment un chapitre extrêmement agréable, il n’y a pas de lassitude à dessiner, puisque d’une page à l’autre on change de lieu et d’ambiance.En revanche, si tu voyais le livre en noir & blanc, tu t’apercevrais qu’il y a une progression vers le noir et vers le sale. Quand on arrive à Londres, c’est vraiment crado, pollué, avec les fumées. Or quand il est à Brest, au début, quand il est jeune, dans son estaminet, il y a de la hachure, mais c’est à peu près clean. L’ensemble du livre est une progression vers le no way, no future (rires). Plus on avance, plus ils sont égarés. L’ensemble est un voyage intimiste, avec une réelle progression, chronologique, classique… Oui, la construction est hyper classique, c’est celle du roman d’aventure, un gamin embarqué, c’est toujours le démarrage du récit. Qu’on pense ne serait-ce qu’à L’Ile au trésor.Mais ce gamin-là est dans la marge, il veut bosser pour le roi, il est dans la marge sans le savoir, et il ne croise que des gens au ban de la société, par choix ou par hasard comme lui. Les évènements le poussent à devenir hors la loi. Et c’est une Ile au trésor sans trésor. Tu as mis certains éléments de côté, tu as des regrets ? Oui et non. On aurait eu cette conversation au moment de l’adaptation, du découpage, là j’aurais eu plein de choses à dire sur ce sujet. Une fois le livre achevé, non, je n’ai pas le souvenir d’avoir enlevé des choses qui me manquent. Dans ce que j’ai enlevé, il y a notamment un passage sur la prise de l’Ile de la Tortue, mais c’est un récit quasi historique, Mac Orlan le raconte par l’intermédiaire d’un flibustier… Mais je ne regrette pas, c’est un mini récit en soi, il n’y a pas l’âme qu’il y a dans les autres chapitres. Il y a aussi le passage où il rencontre Mary Read, la fameuse femme pirate, c’était un peu cliché, ça prenait beaucoup de place tout en n’apportant pas grand-chose. Donc j’ai hésité mais j’ai supprimé. Et je ne regrette pas.J’ai vraiment l’impression, avec cet album, d’avoir fait exactement ce que je voulais. Je me suis régalé. J’ai fait un livre comme j’espère en faire un depuis des années. Paradoxalement la liberté dans et par une adaptation… Justement, tes projets ? Tu comptes continuer dans ce genre de l’adaptation ? Je suis en train de terminer un album pour la jeunesse et puis, oui, comme j’ai adoré travailler avec Clothilde Vu, on est en train d’essayer d’obtenir les droits d’une autre œuvre. Je préfère ne pas donner le titre, c’est en négociations… Et si cela se fait, ce sera une adaptation encore plus libre, qui me rapprochera encore davantage de ma propre écriture. Historique, encore, pour une part, mais sans bateaux (rires). Propos recueillis par Dominique Bry.Prolonger : A bord de l'Etoile MatutineA bord de l’étoile Matutine, de Riff Reb’s d’après Pierre Mac Orlan, Soleil Productions, Collection Noctambule, 17 € 95, 112 p., 2009.
