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Article d'édition

LE SERVICE DE CHIRURGIE DIGESTIVE AUX SI BELLES FENÊTRES ARGENTEES

LE SERVICE DE CHIRURGIE DIGESTIVE

AUX SI BELLES FENÊTRES ARGENTEES

 

Mais que les Esprits, soumis à une agitation violente et désordonnée,

Puissent ne rien perdre de leur plénitude et demeurer indemnes

Dans l’alternance du jour et de la nuit,

Etant un Printemps pour les êtres du monde.

Alors cela, oui, c’est l’Harmonie

Celle qui par l’union, produit les différentes Saisons à l’intérieur du cœur.

L’homme peut être atteint dans son corps sans que son cœur soit éprouvé ;

Il passe d’une habitation à une autre sans que ses essences soient diminuées.

                      (HUAINANZI – trad. de Claude Larre)

 

« … je ne suis pas modeste, Ou alors, je suis modeste et fier  à la fois. »

 (Yehudi MENHUIN )

 

 

– Mais qu’est–ce que tu n’as pas réussi à digérer ?

Voici, comment : sur quoi, je m’interrogeais, vidant doucement mon sac de voyage de mes choses. Cela,  une fois arrivée à l’Hôpital Saint Antoine. Là où je devais être opérée, de celle qu’on avait appelée : ma petite tumeur cancéreuse.

–Oh, je le sais ! Je le sais ! C’est l’***, que je ne pus digérer !… Mes 2 internements forcés à l’*** !… Et pas qu’en mon for intérieur… En mon même et propre corps, ils m’ont atteinte !... Voilà… Et maintenant ?...

Il y faisait chaud… très chaud… dans cet hôpital...

Pour ne pas trop transpirer, je me libérai de mon pull.

Puis, m’assis sur le lit, et voulus lire un peu. Mais la concentration fuyait loin de moi...

Je regardai alors tout autour de moi… cette dame… dans l’autre lit… les hautes portes du placard…

Je baissai les paupières… et me mis à l’écoute…

On entendait beaucoup de voix… à l’extérieur… Des voix qui parcouraient le couloir, et qui nous rejoignaient… là… dans cette chambre…

Mais qu’est–ce que j’y faisais là ?...

J’eus un sourire quelque peu sarcastique – en me parlant ainsi. Toute seule…  puis… je m’installai définitivement dans l’attente…

Car, je ne savais pas encore – à ce moment–là –, j’ignorais que, dans ce même Service, on me ramènerait si heureusement à la vie… À ma vie… À ma vie vivante !…

 

* * *

 

Lorsque je me réveillai, dans le NOIR le plus absolu, la première chose que je fis, ce fut de toucher en haut, à gauche, de mon ventre, pour palper, et vérifier, pouvoir vérifier – têtue ! –, s’il y avait la poche… la poche, si redoutée…

Mes doigts aveugles cherchèrent… cherchèrent… dans le noir… Aucune poche… Je soupirai de soulagement, et fermai de nouveau mes paupières… retombant dans ce sourd sommeil… Et, lorsque je me réveillai, j’eus encore et encore très chaud… J’aurais voulu appeler…

La Mort était à mes côtés… Ou mieux : il me parut que la Mort était à mes côtés, et qu’il ne dépendait plus que de moi, de m’y laisser aller… de m’y glisser (pour ainsi dire)… dans son manteau venteux…

… la Mort… était–ce la même que celle qui me visita lorsque (si jeune encore !) je l’avais si désespérément cherchée dans ma désespérante existence d’alors en mon pays natal, et qu’elle s’était rendue au rendez–vous, auprès de moi,  chez moi, tout au long de ces 3 si longs jours, et de ces 3 si longues nuits de coma, provoqués par l’ingurgitation d’une quantité aussi importante de somnifères ? (De crainte de la rater… La Mort… Ma Mort… À savoir, l’abandon absolu de cette si cruelle Planète…)

Seul l’un des médecins qui voulurent me ramener à la vie, avait pressenti que je ne mourrai pas.

Et (je m’en souviens) il vint me voir… À mon réveil… Et il me parla… (Etait–ce la nuit ?) (Tout noir… ce souvenir...)

Je ne saurais pas rapporter ce qu’il me dit… alors… Dans mon souvenir, il me paraît pouvoir me  remémorer, qu’il me fit la leçon… Mais quoi lui dire ? Quoi lui répondre ? (Alors, je me tus…) (Préférai–je me taire ?)

Je me remémore de lui comme de quelqu’un de petit… physiquement… oui… debout… dans le rectangle de la porte ouverte… qui se dessinait, tout autour de lui…

Moi, je le regardai… allongée… Et de mon lit... De mon lit d’hôpital…

 

 

* * *

 

Et voilà que maintenant, à l’heure présente j’entends, je la serrai fiévreusement, la sonnette… entre mes doigts… pour appeler…

J’avais hâte d’entendre une voix humaine… De voir, de poser mon regard, sur un visage… humain…

Et je l’entendis… et j’aperçus… cette jeune voix… et ce jeune visage…

 

 

* * *

 

Mais peut–être qu’il est grand temps d'exprimer, ici, tout au long de ces lignes, pourquoi cet hôpital psychiatrique, que je connus, et par deux fois : cet hôpital de l’***, m’a marquée plus que tout autre. Et cela – à mes yeux – jusque dans mes propres chairs.

Car, comme je l’ai conté dans mon premier texte publié (presque par hasard) dans ce même espace par Sophie Dufau, qui l’avait aimé, un texte que j’avais titré « L’amour ardente de liberté » ( : « amour », oui, exprimé au féminin…), je connus l’enfermement également dans mon jeune âge : en Italie. Et plus précisément, dans cette affreuse clinique, qui se dressait sur un terrain vague de Rome, et qu’on appelait « Villa Elisabetta ». (Très probablement du prénom de la femme, ou de la fille, de son aisé propriétaire.)

Or, là, parmi ces terrains brûlés par le grand soleil romain, dans le sous–sol de cette clinique – toute entourée qu‘elle était de barbelés –, l’on pouvait encore lutter, se battre, pour garder et défendre, ne fût–ce qu’en son propre cœur, sa dignité.

Et moi, je l’avais trouvée, ma manière, mieux mon mode à moi, de la sauvegarder, cette dignité. (Bien que cela (ce souvenir, j’entends) me fasse, désormais, quelque peu sourire.)

Si absolument privée de liberté que j’étais là–bas, il me parut que je devais porter une attention soigneuse, avoir des égards, pour mon propre corps. Puisque – à ce moments–là – il me parut me souvenir avoir lu quelque part, que c’était ainsi – en s’occupant quotidiennement de la déférence qu’on doit à son propre corps – que certains « prisonniers » des camps de la mort, avaient réussi à ne pas se laisser aller : et à ne pas mourir…

Il ne s’agissait sans doute pas, de prisonniers des camps de la mort. Mais j’étais sûre et certaine, alors, avoir lu précisément cela… quelque part…

C’est pourquoi, le matin et le soir ( : naïvement ?), je m’afférais, dans la salle de bain, à nettoyer mon visage, mes dents, et à nourrir la peau de mon visage d’une crème  –, provoquant les grands rires de Pasquale : l’un de mes 2 infirmiers, qui m’aimait bien.

En d’autres termes… On était enfermé dans ce sordide sous–sol, l’on était parfois ligoté au lit, l’on essuyait même brimades et coups, mais l’on pouvait encore s’exprimer – pour tenter de « corriger » le « sens » qu’on donnait, ou qu’on entendait donner, à choses et événements. À leur Symbolique, pour  tout  dire. Et cela, tout autour de soi.

Mais, dans « ces » actuelles soi–disant « chambres de soins intensifs » ( !) bouclées à double tour, dans ces  réelles chambres de Rétention que j’ai connues – pendant des jours et des jours ; pendant des semaines entières –  au cours de mes 2 internements à  l’***, bien qu’en me révoltant contre ces « soins » qu’on vous infligeait impitoyablement, aucune véritable remise en question, aucune défense digne de ce nom, n’était plus possible : car on n’avait plus rien, absolument plus rien : à soi. À sa portée. À sa disposition. Pour se signifier : même pas un lavabo, où l’on puisse laisser s’écouler de l’eau courante… et laver son visage…

Trop… périlleux, peut–être, aux yeux de ces soignants ? Sans doute… Trop périlleux, en effet… Car, pouvant se signifier par la reprise d’une Symbolique d’ordre et d’une nature, pour ainsi dire, par trop « libérateurs»...

 

 

 

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