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Obliger à se soigner quelqu’un qui méconnaît ses troubles psychiques est un acte barbare

C'est en plus totalement «déloyal»! Chacun de nous sait que ces personnes présentant des troubles psychiques graves sont «vulnérables», elles sont 15 fois plus souvent victimes de délits que le reste de la population, elles sont fragiles et ne «demandent rien».  

Par le Docteur Guy Baillon

Psychiatre des Hôpitaux

Paris le 18 avril 2011

Obliger à se soigner en 2011 quelqu'un qui méconnait ses troubles psychiques est un acte barbare. 

Ce sont elles que le pouvoir choisit pour montrer à la France entière qu'il protège la société ! N'est-ce pas une tromperie de grande envergure qui doit nous faire honte à tous, alors que ces personnes fragiles, les seuls malades à méconnaitre leurs troubles, ont besoin d'une grande attention.

N'est-ce pas totalement inepte que de vouloir faire « avouer » à une personne une maladie qu'elle ne pense pas avoir ? En réalité une telle attitude est une véritable torture qui ne peut entrainer que révolte et résistance !

Nous croyons avoir compris le quiproquo qui s'est engagé entre le Président de la République et le Président de l'UNAFAM (au nom des familles choisissant de se rassembler en association) et les a réunis autour de cette loi. Le président de l'UNAFAM a dénoncé, à juste titre, l'attitude de mise à distance que la majorité des psychiatres ont toujours eue à l'égard des familles, refusant de voir les familles seules afin, disent-ils, de protéger la fragilité des patients. Cette attitude est d'un autre temps, disent les familles, avec raison. Il faut en convaincre les psychiatres. Découragé le Président de l'UNAFAM a préféré expliquer au Président de la République qu'il suffisait qu'une famille rencontre le psychiatre du service public en l'absence de la personne malade pour que le traitement commence et que s'ouvre la voie de la guérison. Il a laissé entendre aussi qu'il suffit d'informer le psychiatrie pour que celui-ci « oblige » la personne à se soigner.

Mais c'est une erreur grossière, et les familles le savent, elles qui ont tout tenté pour que leur enfant se soigne, y compris toute sorte d'obligations, rien n'a marché.

Pour qu'une personne présentant de tels troubles, mais en ayant la méconnaissance, envisage de se soigner il faut déployer envers elle une attitude humaine et une expérience du soin permettant d'obtenir sa confiance et l'aider à s'intéresser à son fonctionnement psychique.

Il faut engager autour d'elle, avec le concours de tous les acteurs, y compris la famille, un travail minutieux que nous allons décrire ici.

Ce travail n'est pas nouveau, il a été mis en place depuis les années 80 dans diverses équipes de secteur, mais son développement a été stoppé comme d'autres initiatives par le coup d'arrêt donné à l'évolution de la psychiatrie de secteur par le gouvernement en place en 1990 avec une série de mesures simultanées (fermeture du Bureau de la Psychiatrie au Ministère et de la Commission des Maladies Mentales, loi de 1990 visant à renforcer l'hôpital au détriment du secteur, début des évaluations comptables qui sont un contresens en psychiatrie pour laquelle seule est pertinente l'évaluation qualitative).

L'accessibilité aux soins pour une personne présentant des troubles psychiques graves, et qui par définition n'en est pas consciente se déroule ainsi :

-à la demande d'un membre de l'entourage (cela est facilité si celui-ci a de bonnes relations avec elle), l'équipe du secteur est contactée

-ce contact peut se faire de différentes façons, à chaque fois l'équipe trouve une réponse adaptée et va établir une première rencontre avec la personne ; d'emblée deux membres de l'équipe vont commencer à établir « la confiance » ; ils vont le faire en prenant appui sur les diverses difficultés que rencontre la personne dans sa vie quotidienne actuelle

-les mieux placés dans l'équipe sont les infirmiers psychiatriques, car ils échappent à la symbolique décisionnelle qui pèse sur les psychiatres

-ces infirmiers vont faire le point avec la personne et proposer de nouvelles rencontres dans la même semaine ; ils montrent qu'un soulagement peut être apporté par des entretiens répétés qui commencent à mobiliser de façon différente la personne, au besoin en associant un médicament pour retrouver le sommeil ou diminuer l'angoisse, évitant tout traitement intensif qui interromprait l'échange et noierait la confiance

-en quelques jours un lien se tisse ; en quelques semaines ce lien se consolide, s'enrichit de différentes découvertes sur la vie de la personne qui commence à s'intéresser à son fonctionnement psychique (elle en était à cent lieues la période précédente). Un temps plus tard si c'est nécessaire (entretemps des difficultés mineures ont pu se dénouer, et la personne a repris seule contact avec son médecin habituel, ou a retrouvé l'initiative d'un lien social qui la réassure suffisamment) elle commence à se dire qu'un traitement plus approfondi, comme le lui évoquent les infirmiers et le psychiatre qui les a rejoint, peut lui être utile.

Dès ce moment, la partie est gagnée (après la fragilité du début) : le « lien psychothérapique » s'est installé.

Mais nous avons compris que cela ne se construit qu'à plusieurs conditions : -un temps suffisant est nécessaire (certes c'est plus simple lorsque les troubles ne sont pas encore aigus, mais toutes les situations sont prises en compte), -la confiance est le terreau incontournable de ce travail progressif, -cette confiance n'est possible que si ce sont les mêmes acteurs (les mêmes soignants et psychiatre) qui tout au long de cette étape préalable aux soins revoient régulièrement la personne (ainsi les salles d'urgence où se succèdent 5 à 15 personnes en 24h sont très nocives), -ce travail préalable doit se continuer avec les soignants de la même équipe de secteur pour commencer les soins.

En effet pour que ce travail préalable aboutisse à son terme, c'est-à-dire à l'engagement dans un soin, il est nécessaire aussi que les membres de ce petit groupe initial appartiennent à la même équipe de secteur qui va réaliser le soin (sinon la défiance remplace la confiance et détruit les liens, la personne ne peut faire le deuil des premiers soignants qui se sont si bien occupés d'elle, et refuse de prendre contact avec les nouveaux soignants).

Ce moment charnière nous l'appelons « passage » entre deux étapes du soin. Il est essentiel de veiller à sa qualité. Tout au long de ces étapes le lien avec la famille et l'entourage est constant, c'est d'autant plus important que la personne les retrouve entre chaque entretien ; nous sommes à chaque fois étonnés de leurs ressources affectives et relationnelles qui facilitent de différentes façons cet accès aux soins.

Pourquoi ce cheminement est-il nécessaire et pourquoi le Président de l'UNAFAM qui le connait ne le souhaite pas ?

C'est nécessaire parce que tout en étant très fragile la personne tient avec la plus grande force à la réalité sur laquelle elle se soutient : son délire. La difficulté réside dans le fait qu'elle n'a pas conscience qu'elle délire. Ce délire se manifeste de diverses façons : angoisse, agitation, agressivité, retrait massif, discours incohérent, ... qui poussent à employer le mauvais terme d'urgence (pourquoi est-il mauvais ? Parce qu'il « dramatise », et que ce climat de drame nous éloigne à chaque pas de la naissance de la confiance et donc du soin). Il est donc indispensable, si on veut éviter d'aggraver les troubles, de respecter ce délire, de l'écouter (au lieu de se fixer sur les symptômes que nous venons d'évoquer et qui le cachent). Surtout on ne va pas se contenter de l'écouter (cette écoute sera le fil de la psychothérapie), on va se montrer attentif à tout le reste de la vie de la personne, souvent très malmené, oublié : l'état physique, les troubles médicaux toujours présents (et auxquels la personne est indifférente), et les diverses difficultés sociales ; il est indispensable de s'en préoccuper en même temps, ce qui participe à la construction des liens et de la confiance. L'essentiel est donc de respecter le délire et de construire les liens de confiance de qualité en s'appuyant non seulement sur l'attention à son fonctionnement psychique mais aussi sur les autres difficultés de la personne.

Cette modalité d'accès aux soins psychiques s'est construite depuis les années 80 dans un certain nombre d'équipes, mais ne s'est pas prolongée dans les autres pour les raisons « politiques » évoquées plus haut (dues à l'ignorance du Ministère de la Santé à l'égard de la psychiatrie dans les années 90). La mise à mal du Service Public de Psychiatrie a été dramatiquement aggravée par le discours du Président de la République du 2 décembre 2008, par le rapport Couty, enfin par le projet de loi actuel qui est sous-tendu par une défiance de la psychiatrie et nous venons de le préciser par une volonté d'ignorer la réalité des troubles psychiques (ce que nous appelons la « psychopathologie »). Au lieu de reconnaitre que ces personnes sont malades cette loi présuppose qu'il s'agit de « délinquants qui refusent d'avouer la vérité de leur maladie ! » quelle confusion ! alors que du fait de leur déni cela leur est strictement impossible. On laisse croire à la société qu'il suffit de les maltraiter, de les menacer, pour qu'ils « avouent » et qu'ils acceptent de prendre des médicaments ; certes à force de doses augmentées ils vont se montrer « gentils comme des agneaux », et accepter n'importe quoi, sans pour autant que leur délire soit modifié. A ce propos il est indispensable de démystifier en quelques mots la polémique autour des médicaments. Ils sont indispensables tout au long des traitements psychiques, mais seuls ils réduisent la psychiatrie à une pratique vétérinaire ; pour être efficaces (au lieu d'être absurdes) il est indispensable qu'ils soient encadrés par la psychothérapie, qui seule maintient l'humain au dessus de la biologie (dont elle est inséparable). Et le pire est dans la loi : elle réduit les traitements à la seule chimie !

Pourquoi le Président de l'UNAFAM ne souhaite pas prendre tout ceci en compte ? Parce qu'en tant que Président il doit prendre des décisions « politiques ». Nous savons qu'il a longtemps cru que les psychiatres, qui selon lui font un travail complexe, qu'il estime, changeraient d'attitude et se mettraient à l'écoute des familles, ses appels ayant commencé dès 2001. Il a dû constater que les psychiatres ne changeaient pas. Il a vu que le Président de la République avait une vision autoritaire de la réalité. Il lui adonné son accord. C'est bien regrettable pour tout le monde, et le plus étonnant c'est que les psychiatres lui en veulent mais ne sont pas prêts à se remettre tous en question et convenir que la demande des familles, d'être régulièrement reçues par eux, est tout à fait pertinente.

L'UNAFAM a poursuivi son chemin en publiant seule en janvier un plan de prévention. Ce plan voudrait mettre les familles en sentinelle dans toute la société, ce qui n'a pas de sens, n'étant pas thérapeutes ; de plus il ne prend pas en compte le fait que la moitié des patients n'ont pas de famille active, et elle ne s'interroge sur le devenir de ceux-ci. De ce fait elle brise son union avec les usagers, la FNAPSY. Sans cette union les familles perdent leur légitimité de revendication nationale, elles deviennent les rivales des usagers ! Absurde ! Depuis, la FNAPSY est en grande difficulté car elle rassemble des personnes vulnérables, et seule !

Au total alors qu'un projet sur la psychiatrie ne peut se construire que sur la convergence de tous les acteurs, la loi actuelle provoque les divisions entre eux, détruit 50 années de psychiatrie moderne remarquable, fait régresser sa pratique à une dimension répressive qu'elle n'avait jamais eue, même avec la loi de 1838 !

Ces Présidents sont-ils conscients du résultat qui les attend ? Ont-ils compris comme on ne cesse de leur dire que cette loi est inapplicable ? Que vont devenir les patients dans cette époque troublée qui s'annonce ?

Alors que la France a construit le meilleur édifice qui soit pour l'avenir de la psychiatrie : « l'alliance des soins modernes et humains grâce à la politique de secteur, avec les appuis sociaux rendus possibles par la loi de 2005 sur le handicap psychique, et la prévention sur ces deux champs ».

Pourquoi le politique, des Présidents aux élus, ne sont-ils pas avec la folie à l'écoute de l'humain dans son double aspect personnel et collectif, invitant à une solidarité nationale ?

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