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LA SIGNORA TILDE ET LES TROIS PIETÀ INACHEVEES

LA SIGNORA TILDE ET LES TROIS PIETÀ INACHEVEES

 

Elle n’était pas grande, elle n’était pas belle, la Signora Tilde. Mais elle s’y connaissait en Beauté. Et, une après–midi d’été, elle voulut me l’apprendre. Dans l’un de ses grands salons lumineux… remplis d’objets précieux… assises – toutes deux – sur l’un de ses divans…

Elle prit l’un de ses immenses livres d’art, l’ouvrit et me montra, l’une après l’autre, ces images que jamais je n’oublierai : le trois Pietà inachevées de Michelangelo.

Je ne me remémore pas – quoique je fasse – de ma réaction d’alors. Sur le moment, j’entends.

Je sais que je ne levai pas les yeux de ces images, car j’aimais et j’estimais beaucoup (comme toute cette sordide petite ville de province), la Signora Tilde, qui – par amour – avait renoncé à son amour pour l’art, mais que – tout de même – persistait à le nourrir, ce premier amour : dans son cœur… par ses gestes et ses mots...  par sa parole toute.

Elle m’expliqua (de cela je me souviens très bien) pourquoi ces trois Pietà, étaient plus  vraies, pour ainsi dire. Car, più dolorose, più dolenti.

Sa fille (du même âge que moi), la Signora Tilde, l’avait appelée Tiziana. À cause de son immense, chevelure rousse. Elle était obèse, Tiziana, lorsqu’elle était enfant. Mais plus tard on la soumettra à un régime, et elle deviendra une réelle beauté. Tout comme les femmes peintes par Tiziano Vecellio. L’un des peintres préférés de la Signora Tilde.

Son fils, la Signora Tilde, l’avait appelé Roméo. Or, Roméo, était (comment dire)… fragile, en son cœur.  Oui… C’est bien ça… Fragile... Et la Signora Tilde aimait me dire que – une fois adultes – nous nous marierions. Car  – à ses yeux – moi seule, j’aurais su le comprendre, et le soutenir. Tout au long de l’existence…

Mais revenons aux trois Pietà inachevées…

Par le passé je n’avais laissé glisser mon regard surpris que sur le marbre poli de la plus connue des Pietà de Michelangelo : celle qui prends son espace, dans la cathédrale Saint Pierre, à Rome, et dont une copie se dressait dans le caveau, dans «  la cappella funèbre »,  de la famille de Giovanna : ma camarade de jeu, dans le cimetière de Sulmona.
Oui. Giovanna et moi, nous aimions beaucoup aller jouer dans les silencieuses et verdoyantes allées du cimetière de cette petite ville de province, qui fut la patrie de Ovide. Et nous nous blottissions l’une contre l’autre, afin de pouvoir regarder, ou mieux : observer attentivement, sans trop de crainte, l’ossuaire… Au centre de ce même cimetière… Enfoncé sous terre… tous ces os… apparaissant parmi des barreaux... dans mon souvenir quelque peu hanté… si blancs…

Ces trois Pietà, que la Signora Tilde me montra, jamais je ne les oublierai. Par moments, je ne les rechercherai pas, mais toujours elles m’accompagneront : tacitement. Et cela, bien que dans mes souvenirs (qui s’estompent), j’aie tout à fait oublié le son (doux ?) de sa voix… De la voix de la Signora Tilde, j’entends par là. La Signora Tilde… oui… qui avait épousé l’homme le plus riche de la vallée : un homme richissime, et qu’on jugeait  grossier. Mais que la Signora Tilde, pour des raisons à elle, pour des raisons qu’elle seule connaissait, aimait, et aima très fort. Toute sa courte vie durant.

Et je me souviens également, que souvent elle s’absentait de Sulmona. Pour visiter expos et musées. (Mais c’est bien du réel qu’il s’agit là, ou ne s’agirait–il que d’un passé, pour ainsi dire, ré–composé ?)

Néanmoins, je me remémore très bien, qu’une fois, rentrant de l’un de ses nombreux voyages, elle ramena à Tiziana quelque chose qui déclencha un vero e proprio putiferio, chez nous, les fillettes. Car elle lui rapporta un poupon. Oui. Mais un poupon comme nous ne l’avions  jamais vu : un poupon, qui, lorsqu’on le déshabillait, avait un sexe ! Ce qui à l’époque était tout à fait extraordinaire. Pour nous, tout au moins. Or, chacune de nous voulut y regarder de près, et y toucher, et s’en étonner ! Car, chacune de nous, la jalousa, Tiziana, et aurait désiré avoir pour soi, pour soi toute seule, un semblable poupon. Si unique ! Si extraordinaire !...

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