Opéra et mariages arrangés

Carmen de Bizet à l'Opéra national de Lorraine et l'Opéra-Théâtre de Metz-Métropole
La scène lyrique lorraine a été, en ce début d'année 2011, le théâtre d'une première qui, sous des apparences anecdotiques, réveille quelques inquiétudes. Cette première, c'est une coproduction de Carmen, de Bizet, qui fut présentée successivement à l'Opéra de Metz et à l'Opéra de Nancy.
Les coproductions sont aujourd'hui monnaie courante à l'opéra : la plupart des institutions lyriques françaises sont incapables de soutenir seules le poids financier de toutes leurs productions. Elles sont donc forcées, pour certaines d'entre elles, de racheter une production existante ou d'unir leurs forces avec une, deux, voire trois autres maisons.

Carmen de Bizet à l'Opéra national de Lorraine et l'Opéra-Théâtre de Metz-MétropoleCette Carmen lorraine n'en garde pas moins un goût d'exception. D'abord parce qu'elle concerne la production entière — c'est à dire non seulement la distribution, la mise en scène (signée Carlos Wagner), les décors et costumes, mais aussi l'orchestre (celui de Nancy), le chœur et le chef (Claude Schnitzler) — ; parce l'intervalle de temps qui sépare sa présentation dans l'un et l'autre lieu est très court ; parce que c'est la première coproduction entre les deux maisons lorraines depuis que le beau théâtre de la Place Stanislas a gagné ses galons d'Opéra National ; et, enfin, parce que cette coproduction — bien que prévue de longue date, les saisons d'opéra s'élaborent au moins un an et demi à l'avance — prend place alors qu'une vive controverse agite le milieu musical lorrain.
Début décembre en effet, on a appris, d'une part, que le contrat d'Éric Chevalier à la tête de l'Opéra de Metz ne serait pas renouvelé et, d'autre part, qu'un « pôle lyrique-symphonique unifié » serait mis en place entre Nancy et Metz dès 2013. Là où certains craignent un désengagement de la politique culturelle — la dotation de l'Opéra-Théâtre de Metz venant du Ministère de la Culture et autres collectivités territoriales est régulièrement mise en danger (la dernière fois en 2007) —, les défenseurs du projet, comme Antoine Fonte, adjoint à la culture de la ville de Metz, mettent en avant une « politique de mutualisation ».
Ce rapprochement entre les opéras de Metz et de Nancy est depuis un moment dans les tuyaux. Certains responsables s'interrogent sur la pertinence de ces deux maisons indépendantes de production lyrique, coexistant à soixante kilomètres de distance, avec pour chacune, orchestre (l'Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy d'un côté, l'Orchestre National de Lorraine de l'autre — chacun d'eux ayant par ailleurs de leur côté une saison de concerts fort riche), chœur et ateliers de réalisation de décor et de costume ? Bref, certains aimeraient voir se réaliser là un mariage de raison, à défaut d'un mariage d'amour, à l'instar de ce qui s'est passé en 2003 dans les Pays de la Loire, avec le syndicat mixte d'Angers-Nantes Opéra ou chez le voisin Alsacien — la fusion des maisons strasbourgeoise, colmarienne et mulhousienne en Opéra national du Rhin remonte quant à elle à 1972.
« Nous en sommes pour l'instant au stade de la réflexion, dit Laurent Spielmann (photo de gauche), directeur de l'Opéra National de Lorraine depuis 2001, avec une mission d'audit de deux ans, au terme de laquelle une décision sera prise concernant un rapprochement ou une éventuelle fusion. En attendant, nous continuerons de collaborer ponctuellement. Je pense qu'il serait bon que l'Opéra de Metz garde sa justification en tant que maison de production. Étant l'un des plus vieux théâtres de France, il pourrait par exemple accueillir une programmation baroque plus développée... Mais aucun modèle n'est écarté à ce stade. »
Dans le contexte actuel — où les sommes allouées à la culture fondent comme neige au soleil —, les économies d'échelles sont évidemment les bienvenues. En ce qui concerne Angers-Nantes Opéra toutefois, la fusion ne s'est accompagnée d'aucun désengagement financier, d'aucun licenciement : « La réduction des effectifs s'est faite par non remplacement de certains départs et les économies réalisées ont été intégralement réinvesties dans l'artistique, insiste Jean-Paul Davois (photo de droite), qui, en tant que directeur général d'Angers-Nantes Opéra depuis 2003, a été l'artisan du mariage. Nos moyens pour chaque production sont donc plus importants : nous pouvons nous permettre de meilleures distributions, des mises en scène plus ambitieuses. Nous avons aussi augmenté significativement le nombre de représentations par production : pour trois soirées à Nantes et deux à Angers avant 2003, nous sommes passés respectivement à cinq et trois soirées — et j'espère pouvoir accroitre encore ce nombre dans l'avenir, au moins pour les incontournables du répertoire. Certes, au lieu de deux saisons distinctes de six productions chacune, nous passons à une unique saison de six à huit productions, mais tout le monde y gagne : le public — qui bénéficie de prestations d'une qualité qu'il était impossible d'atteindre auparavant —, comme les artistes — qui, comme les comédiens jouant cent fois la même pièce, maîtrisent de mieux en mieux rôles et partitions. Sans parler, bien sûr, de l'opéra lui-même, qui devient accessible à un public considérablement plus nombreux — et c'est tout bien considéré le cœur du problème. Je suis d'ailleurs aujourd'hui en cours de négociation avec d'autres villes de la région, qui ne sont pas en mesure de produire elles-mêmes des spectacles lyriques, pour faire tourner plus longuement encore nos productions — chacune de ces villes participeraient alors à hauteur de ce qu'elles recevraient, comme cela se fait par exemple pour le Welsh National Opera. »
Forcé à se restructurer par la crise qu'a connu le monde lyrique anglais sous Margaret Thatcher, l'Opéra National du Pays de Galles est aujourd'hui une compagnie itinérante et l'une des institutions lyriques les plus actives outre-manche, avec 120 représentations lyriques et plus 150 000 spectateurs par an — pour comparaison, l'Opéra national de Lyon, la plus importante institution française après l'Opéra national de Paris, ne donne en une saison qu'une soixantaine de représentations lyriques avec une capacité maximale de 1100 spectateurs par représentation.
Le revers de la médaille ? « Les frais de transport, naturellement, et le fait que nos équipes ne peuvent être partout à la fois. On doit aussi adapter les productions aux dimensions des différents plateaux sur lesquels elles seront présentées : mais si cette contrainte est prise en compte suffisamment en amont, on constate que ce n'est pas une contrainte du tout. » Quid des différentes identités développées par chaque maison autour de choix artistiques forts, ne risque-t-on pas d'arriver, comme le redoute Eric Chevalier, à « une sorte d'uniformité, de grisaille de la programmation » ? Et qu'en est-il des jeunes chanteurs, auxquels ces petites maisons, amenées à disparaître au sein de plus larges conglomérats, donnent souvent l'occasion de faire leurs premières armes ? Jean-Paul Davois balaie quant à lui ces inquiétudes d'un même geste : « Tout dépend de la personnalité de chaque direction d'opéra. Quant à moi, il a toujours été dans mes intentions de travailler avec des jeunes artistes et de rendre l'opéra plus accessible. Idem pour le soutien à la création. Concernant la diversité des répertoires, il ne faut pas hésiter à accueillir des productions venues d'ailleurs — si une mise en scène est bonne, sa carrière doit se prolonger dans d'autres maisons que celle qui l'a vue naître. »

Le Chateau de Barbe bleue de Bartok à Angers-Nantes-Opéra en 2007, une production qui sera reprise pour l'ouverture de la saison prochaineUne question demeure : où cela s'arrêtera-t-il ? Si cette tentation au mariage devait se répandre à plus large échelle, elle laisserait entrevoir un PFL (paysage lyrique français) tristement réduit à quatre ou cinq méta-institutions.
« Je ne sais ce que l'avenir nous réserve, conclut Jean-Paul Davois, mais je suis persuadé qu'il vaut mieux se préparer à ces mariages plutôt que de se les voir imposés plus tard. Bien sûr, le modèle de syndicat mixte adopté chez nous n'est pas forcément transposable à tous les cas de figure : contrairement à Angers et Nantes, Nancy et Metz sont, malgré leurs différences, des villes comparables en termes de population et d'offre culturelle — et les budgets des deux maisons sont également du même ordre. Mais une structure bien pensée peut être bénéfique pour les deux. »
Crédits photos
Pour Carmen et Laurent Spielmann : © Opéra National de Lorraine
Pour Jean-Paul Davois : © Marie Mercier
Pour le Chateau de Barbe Bleue : © Angers-Nante-Opéra et Jef Rabillon
