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Article d'édition

Redécouvrir John Blow

John Blow - Venus and Adonis (extraits) © FranceTV

On le connaît davantage comme le maître et ami de Purcell — son œuvre la plus connue est sans doute son Ode à la mort de Purcell (1696) —, mais John Blow était lui aussi un compositeur de génie. On lui doit le premier Masque, cette variété anglaise de l’opéra : un Venus and Adonis (composé entre 1680 et 1687) d’une poésie et d’une douceur de toute beauté, que l’on a pu redécouvrir grâce à une ambitieuse co-production réunissant pas moins de six maisons d’opéra européennes.

Nous en parlions ici même il y a quelques temps : l’économie française de l’opéra repose aujourd’hui en grande partie sur les co-productions : exception faite de l’Opéra de Paris, la plupart des institutions lyriques françaises sont incapables de soutenir seules le poids financier de toutes leurs productions. Elles sont donc amenées, pour certains spectacles, à racheter une production déjà existante ou d’unir leurs forces avec une, deux, voire trois autres maisons — quitte à varier quelque peu la distribution en cours de route. Outre ses avantages financiers évidents, la co-production d’opéra permet aussi au lyrique de se rapprocher un peu de l’économie du théâtre : on peut rôder un spectacle, mieux amortir les frais de répétition, affiner et fignoler certains détails.

Cette production de Venus and Adonis de John Blow (quasiment une création française) est emblématique de cette tendance : fruit des efforts communs d’Angers Nantes Opéra, du Théâtre de Caen, des Théâtres de la Ville de Luxembourg, de l’Opéra Comique de Paris, de l’Opéra de Lille, de la MC2 de Grenoble et du Centre de Musique Baroque de Versailles, elle a été proposée dans huit villes différentes. Ce sont plus de 20 000 spectateurs qui ont pu assister à 23 représentations !

L’envers de la médaille, naturellement, c’est un ensemble de contraintes imposées à la mise en scène par le principe même de la co-production. La première d’entre elle étant évidemment que le spectacle puisse voyager aisément, et s’adapter à tous les plateaux sur lesquels il sera monté. C’est indubitablement le cas de ce Venus and Adonis. Décorée de quelques arbres que l’on déplace au gré des scènes, le plateau est jonché de meubles légers et de nombreuses petites lanternes dont les bougies fournissent le seul éclairage — rien d’étonnant à cela, la metteuse en scène, Louise Moaty, a longuement travaillé avec Benjamin Lazar, qui a su ces dernières années remettre le dispositif au goût du jour.

Dans le même esprit de quête d’authenticité, elle est même allé jusqu’à travailler la prononciation baroque… de l’anglais ! Avec l’aide, bien sûr, d’Eugène Green, conseiller linguistique, et du claveciniste Bertrand Cuiller, qui dirige l’ouvrage avec talent. Et il passe rapidement, cet étonnement qui nous prend à l’ouverture du spectacle — un garçon de la maîtrise de Caen dit le Sonnet XLIII de Shakespeare, avant que le chœur et l’orchestre n’entonne la fameuse Ode à Sainte Cécile de John Blow : l’Ode, chorégraphiée par Françoise Deniau, sert de prélude au Masque lui-même, celui-ci étant fort court (45 minutes). On se plonge bientôt dans le flot singulier de cette langue restituée, qui se moule si parfaitement à la langueur et aux éclats de la musique de Blow.

Vient ensuite le Masque à proprement parler — et l’on comprend bien vite pourquoi il a fait si grande impression sur Purcell, qui écrira Dido and Aenas sur le même modèle. La partition de Blow est d’une exquise beauté. Son écriture pour les flûtes à bec — qui accompagnent les mélismes amoureux des deux personnages principaux — sont particulièrement délectables. Et il faut ici donner les noms de ces excellentes flûtistes : Johanne Maitre, Marine Sablonnière et Mélanie Flahaut. Louise Moaty a du reste bien compris leur importance, et musicale et narrative : elle les met sur scène pour introduire la sublime Venus de Céline Sheen et l’Adonis de Marc Mauillon.

Ces deux-là forment un duo admirable, dont la magie n’a d’égal que le tragique (le Masque suit l’argument de la Métamorphose d’Ovide correspondante : Adonis périt terrassé par un puissant sanglier). Si l’on devait trouver une ombre au tableau magnifique que nous offre cette co-production, ce serait le peu d’assurance vocale du soliste de la Maîtrise de Caen choisi pour incarner Cupidon (Grégoire Augustin, le soir où nous y étions). Mais son filet de voix n’en est pas moins adorable, et la tendresse des Musiciens du Paradis, comme celles de Céline Sheen et de Marc Mauillon, l’entourent si bien que ce petit défaut est vite oublié.

Tant par sa qualité que par le chiffre de sa fréquentation, cette co-production est le moyen idéal de redonner à John Blow sa place au panthéon musical.

> Théâtre Graslin, le 17 janvier 2013

Céline Scheen, Vénus

Marc Mauillon, Adonis

Grégoire Augustin, Romain Delalande (en alternance), Cupidon

Les Musiciens du Paradis choeur et orchestre – Alain Buet, direction

La Maîtrise de Caen choeur – Olivier Opdebeeck, direction

Bertrand Cuiller, direction musicale

Louise Moaty, mise en scène (assistée de Florence Beillacou)

Françoise Denieau, chorégraphie

Adeline Caron, scénographie

Alain Blanchot, costumes

Christophe Naillet, lumières

Mathilde Benmoussa, maquillages

Priscilia Valdazo, assistante musicale

Eugène Green, conseiller linguistique

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