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Édition : Coup de tête

Une certaine idée du football

Alors que les Etats généraux du football, voulus par Nicolas Sarkozy après la déroute de la Coupe du monde 2010, doivent se tenir les 28 et 29 octobre, à l'INSEP, à Paris, Eric Thomas, vice-président du club amateur de l'AS Montlouis-sur-Loire (Indre-et-Loire), qui évolue en Promotion de Ligue, s'étonne de la sous-représentation flagrante du monde amateur et de l'absence des bénévoles et annonce que «le véritable débat n'aura pas lieu».

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Avec cette Coupe du monde 2010, c'est une certaine idée du football français qui est morte au champ du déshonneur. Le pire ce n'est pas le désastre sportif et humain, c'est qu'il était prévisible et annoncé, depuis au moins deux ans, par beaucoup de ceux qui suivent le jeu et les résultats des bleus.

Les politiques, le président de la République en tête, ont décidé de s'emparer de cette ‘‘tragédie nationale'', en annonçant de grands changements, ainsi que des Etats généraux du football à l'automne. Ce débat est vital, surtout dans le contexte actuel d'une Fédération Française de Football agonisante.

Cet échange devrait s'adresser à tous les amoureux du football, pourtant, ils en sont exclus. Le véritable débat n'aura pas lieu. D'ailleurs le site de la FFF n'en parle pas, c'est dire son importance! Ces Etats généraux ne sont qu'un artifice cosmétique, la réunion d'un aréopage parisien coopté qui cache mal une guerre funeste pour la prise du pouvoir de la FFF. Comme de nombreux amateurs, je suis déçu et frustré par cette mascarade inutile. Pourquoi nos clubs ne sont-ils pas associés avec les Ligues et les Districts à un vrai débat de fond, jusqu'à la fin de l'année dans toute la France?

Le ‘‘football d'en bas'' a le devoir de s'exprimer, il faudra sans doute élever la voix pour qu'on nous entende. Le grand déballage a commencé et chacun a son avis sur la question, or, peu de dirigeants du ‘‘football d'en bas'' ont pris la parole, respectant sans doute une période de réserve légitime. Après une réflexion approfondie, il m'apparaît important d'apporter un témoignage sur le ressenti du monde amateur, ainsi que quelques réflexions sur les profonds changements dont notre sport a besoin. Il est plus que temps de redonner du sens et des valeurs au football!

Je crois que le titre de 1998 a évacué trop de décisions urgentes, à commencer par la gouvernance de la Fédération Française de Football. C'est quand tout va bien qu'il faut engager les réformes. Le football n'est ni pire, ni meilleur que la société, il en est le reflet passionné. Déjà, le débat nauséabond sur « les caïds de banlieue » rejoint celui, récent, sur l'identité nationale. Ce sport est magnifique quand il s'ouvre à l'autre, non quand il le rejette ou le stigmatise.

Le respect du jeu, des joueurs, des éducateurs, des dirigeants, des arbitres... est une priorité, c'est avant tout une question de volonté. Le foot français n'a plus de projet fédérateur, les décisions sont imposées, sans vraiment de concertation avec la base. Dans nos Assemblées générales de fin de saison, peu de joueurs s'impliquent, beaucoup de parents s'abstiennent, les effectifs chutent depuis 2006...

Qui connaît notre quotidien et s'y intéresse? Course éperdue aux bénévoles, aux joueurs, aux licences, aux éducateurs, au matériel, aux partenaires, aux
parents... Les caisses sont vides et les situations que nous avons à gérer sont de plus en plus complexes. Nous tentons d'assumer nos responsabilités et, il faut bien le reconnaître, c'est de plus en plus difficile. Pourtant, chacun a un rôle à jouer dans la reconquête du football français. Les Etats généraux devraient être un moment privilégié d'échange, de dialogue suivi de décisions rapides et fortes.

  • Le rôle essentiel des éducateurs, des bénévoles et des arbitres

Le football est le sport le plus populaire au monde, il génère énormément d'argent, trop sans doute pour ne pas aimanter la cupidité des hommes. Mais pour nos 350.000 bénévoles, 2.116.487 pratiquants (en baisse de 4,9 % par rapport à la saison précédente) dont seulement 60.000 féminines, nos 17 753 clubs amateurs et 40 clubs professionnels, c'est autre chose: une passion que nous tentons de transmettre aux enfants issus de toutes les catégories socioprofessionnelles, sans discrimination et avec ferveur.


On dit souvent que le foot est une école de la vie, parce qu'on y enseigne des règles collectives grâce auxquelles chacun a sa place, qu'on y est complémentaire et solidaire. Au-delà du foot, les entraîneurs aident à grandir et posent des repères, qui font parfois défaut au sein de la famille. Nous le constatons à maintes reprises car nos éducateurs sont attentifs, dévoués et compétents. Ils transmettent des valeurs collectives dans une
société qui en manque cruellement. Le foot n'existe que par le plaisir du ‘‘jeu'' et l'épanouissement du ‘‘nous''.

Les gamins initiés dans nos écoles de foot rêvent tous de devenir Zinédine Zidane ou Cristiano Ronaldo, pas pour l'argent, cela vient après avec le talent, beaucoup de travail et un peu de chance aussi. Les plus doués s'inscrivent en sport étude avant d'intégrer le Centre de formation d'un club professionnel. Il aura appris à faire de sa passion son métier, mais aura-t-il vraiment appris ce qu'est la vraie vie, en dehors de sa bulle dorée? Ces joueurs
sont des modèles, mais leur comportement interroge. L'équipe de France appartient à tout le monde et à personne. Ceux qui ont tenté de se l'approprier ont commis une faute: c'est l'équipe qui révèle les talents et rarement l'inverse.

La formation des hommes dans le cadre d'un projet collectif est un aspect trop souvent négligé qui doit pourtant constituer l'axe de progrès majeur de notre football. Depuis 1998, nous n'avons pas su adapter notre modèle de formation et nous avons été dépassés par d'autres nations. Regardons ce qui se passe autour de nous et inspirons nous des meilleurs, tout en privilégiant ce qui est constitutif de notre identité, une sorte
de french flair, symbolisé hier par les Kopa, Platini, Zidane et probablement par Gourcuff, demain. Formation des joueurs, des éducateurs, des arbitres, des dirigeants... là où le projet sportif prend sa source, elle doit irriguer en profondeur chacun de nos clubs.

Tout d'abord, il faut aider les arbitres à prendre les bonnes décisions, en instaurant l'arbitrage vidéo, pour savoir simplement, comme au rugby, si le but doit être validé ou non. Tant que l'impunité ou le litige continuera de s'afficher sur nos écrans, la décision de l'arbitre sera dévaluée et la morale sportive affaiblie. Moins les erreurs seront nombreuses, plus la légitimité et l'autorité de l'arbitre sera grande. Il faut aussi protéger l'homme en noir sur les terrains, ne plus tolérer toutes ces formes d'intimidation, quitte à sanctionner durement.

C'est parce que nous adorons ce jeu que tous les amoureux du football ne veulent plus revivre de match comme la dernière finale de Coupe du monde: un florilège ininterrompu de mauvais gestes et d'actes d'anti-jeu (14 cartons jaunes et un rouge en 120 minutes, soit un carton toutes les huit minutes). Quelle propagande pour le foot! Comment voulez-vous qu'il en soit différemment chaque week-end sur les terrains.

Diverses propositions pourraient être mise en œuvre à titre expérimental pour redonner de l'air au football: tentons l'expérience de l'exclusion temporaire comme cela se pratique dans d'autres sports, généralisons la présence de l'arbitre derrière les buts afin de dissuader les gestes d'anti-jeu qui sont nombreux dans la surface de réparation, réinventons le fair-play... Les arbitres sont indemnisés pour le temps qu'ils consacrent au
football, il n'est pas anormal qu'ils puissent être formé à la pédagogie et à l'explication de leurs décisions. De même un joueur sanctionné pourrait voir son nombre de matchs d'exclusion commué en un nombre double de matchs d'arbitrage (2 matchs d'exclusion =
4 matchs arbitrés).

  • Une nouvelle gouvernance

Les fédérations sportives sont des associations à but non lucratif, qui ont reçu une mission de service public. Cette dualité se retrouve dans leur structure. Elles sont gouvernées par un président, un bureau, un conseil d'administration élu.

Mais, au nom de leur mission publique, elles accueillent aussi des cadres nommés par l'Etat, comme les Directeurs techniques nationaux, qui expriment la politique sportive du pays et dirigent l'équipe nationale. Les présidents, souvent bénévoles, gouvernent seuls ou avec un petit nombre d'élus, et ont de très longues périodes d'exercice. Le premier des changements, serait d'instaurer un nombre maximum d'années de mandat, pourquoi pas deux mandats maximum dans les Districts, Ligues et à la Fédération?

Les missions de la FFF, association loi 1901, consistent à la fois à «organiser la pratique du football, sous toutes ses formes, par des joueurs de statuts différents», à «défendre les intérêts moraux et matériels du football français» et à «délivrer les titres et procéder aux sélections nationales». C'est évidemment ce dernier rôle qui est au coeur des enjeux. Mais la mutation du sport est d'une telle ampleur que le seul recours à une
gouvernance inspirée du management des entreprises ne suffira vraisemblablement pas. Dans l'intérêt même du sport, il est donc raisonnable de penser que des formes nouvelles d'organisation et de management sportifs sont à rechercher.

Il faut retrouver le sens des responsabilités et l'esprit d'équipe: Jean-Pierre Escalettes a démissionné, portant seul le poids de l'échec, c'est son honneur et la faiblesse du foot français si son successeur lui ressemble.

La Fédération est gérée par le monde amateur et la Ligue par les professionnels et je suis d'avis de ne pas donner tous les pouvoirs aux professionnels. En recherchant une démission collective, le monde professionnel tente de renverser la table à son profit! Le responsable des mauvais résultats des bleus, ce n'est pas le seul président, mais un système, celui de la Direction technique nationale (DTN) dont est issu Raymond Domenech, qui a fait ses preuves avec Aimé Jacquet et qui a la mainmise sur l'équipe de France. Cela va forcément changer avec Laurent Blanc, mais changer les hommes, ce
n'est pas changer le système. Or, c'est d'un changement profond dont a besoin la Fédération française de football.

Les présidents de club profitent de la déroute pour avancer discrètement leurs pions. Resté longtemps silencieux, le patron de l'Olympique lyonnais, Jean-Michel Aulas, dont le directeur administratif, Marino Faccioli a été nommé manager de l'équipe de France, appelle de ses voeux l'arrivée de «gens dont le métier est de gérer des professionnels», qui ont donc «de la compétence et de l'expérience». N'est-ce pas le club France 2010,
piloté par le monde professionnel, qui avait la charge des Bleus pendant la Coupe du monde? Amateur ne veut pas dire amateurisme et professionnel ne signifie pas nécessairement gestionnaire éclairé.

Le foot est avant tout atteint d'une ‘‘vénalité aiguë'' (plus connue sous le nom de maladie de l'argent). Le salaire moyen d'un joueur de Ligue 1 est de 45 300 euros brut et la masse salariale absorbe 86% des revenus annuels des clubs. Un rapide calcul permet de se rendre compte des sommes en jeu: 25 joueurs x 45.300 euros x 12 mois = 13.590.000 euros par an de masse salariale moyenne (avec les charges sociales qui représentent 1,6 fois le
salaire brut, cela équivaut à près de 22 millions d'euros), sans compter les primes qui peuvent doubler les salaires! N'oublions pas que les droits télévisés (668 miilions d'euros annuel) qui représentent la manne principale (à hauteur de 55%) des clubs professionnels seront soumis à appel d'offres pour 2012 et que les clubs de Ligue 1 et 2 affichent un déficit cumulé de 180 millions d'euros au 30 juin 2010 (source DNCG).

Dans la période actuelle, il serait juste et moral de ramener ces sommes à une plus grande décence. Les Américains pratiquent le salary cap, une forme de masse salariale globale à ne pas dépasser. Le rugby français a adopté ce système plutôt égalitaire qui trouverait tout son sens dans un cadre européen si l'on en juge les déficits abyssaux de nos prestigieux voisins (400 millions d'euros de déficit pour Barcelone, 300 millions d'euros pour Liverpool). Rappelons que le monde pro n'existe que grâce au monde amateur et les moyens financiers doivent continuer à être mutualisés pour assurer l'accès de tous et de toutes
au développement individuel et collectif dont est porteuse la pratique sportive.

Aussi, parce que le foot a besoin de clarté et de démocratie, il faut que les licenciés élisent le président de la FFF, sur la base d'un projet sportif. Renouvelable une fois, son mandat et celui de son équipe serait de quatre ans, remis en jeu à l'issue de chaque Coupe du monde. Huit ans pour bâtir, enclencher une dynamique, mener un projet et ne pas être tenté de s'accrocher au pouvoir. On attend de la FFF une vision de l'avenir du foot et une définition des bonnes pratiques (qu'il s'agisse de formation, d'éthique ou de lutte antidopage). La FFF doit aussi rendre compte de son action.

Il n'est pas admissible, par exemple, que le prochain budget consacré au monde amateur par la FFF chute d'environ 4 millions d'euros. Dans le même temps, l'enveloppe de 5,5 millions d'euros (c'est le budget annuel de la Ligue du Centre) qui représente la somme des contrats des
partenaires qui devait revenir aux joueurs de l'équipe de France n'a toujours pas été réaffectée... Quid de cet argent?

Asphyxiées, les collectivités locales ne pourront plus demeurer, dans un proche avenir, les premiers partenaires des clubs. Le rôle des instances n'est-il pas d'anticiper ce tournant majeur? Pourquoi ne pas solliciter l'équipementier des bleus en vue d'un effort pour doter nos clubs du matériel indispensable (ballons, maillots, chasubles...). Ce serait un soulagement indéniable pour les clubs méritants, par exemple ceux qui s'engageraient
dans un projet de formation ambitieux.

Pourquoi, la FFF ne réfléchit-elle pas à un plan pluriannuel d'aide à la construction de terrains synthétiques? Cette formule offrirait de nombreux avantages: jouable par tous les temps, sans craindre la répétition des rencontres, ne nécessitant qu'un minimum d'entretien et répondant pleinement aux critères du Développement Durable... De plus, une opération nationale «1.000 terrains synthétiques pour les clubs» dont l'appel d'offres national, piloté par la FFF, selon un cahier des charges rigoureux, permettrait de réduire notablement la charge de l'investissement. En parallèle de l'organisation de l'Euro 2016, ce type d'opération permettrait de présenter l'image d'une Fédération soucieuse de ses grands stades comme de ses «petits clubs».

Je voudrais conclure ces propos par une proposition qui me paraît tellement naturelle et évidente qu'elle demeure aux antipodes des préoccupations actuelles. Il me semble urgent d'ouvrir grand les portes et les fenêtres de notre football aux femmes! Non pas seulement pour conquérir un nouveau public, encore moins pour leurs confier les tâches ingrates ou subalternes, mais plus simplement pour permettre l'accès aux responsabilités, pour faciliter l'arrivée en plus grand nombre de jeunes joueuses, pour ouvrir les portes de l'arbitrage, de l'entraînement... Dans mon club, lors de notre dernière
AG, quatre nouveaux membres sont entrés au Bureau, dont deux femmes. Même si à Montlouis-sur-Loire nous sommes encore loin de la parité, que dire de la Fédération française de football : aucune femme parmi les neuf membres du Bureau et une seule dans les 21 membres du Conseil fédéral, la représentante des licenciées féminines!

Les bons résultats récents de l'équipe de France ne suffiront pas à cacher longtemps la réalité quotidienne du football. La grande famille du foot, c'est comme le père Noël, on y croit au début, ensuite il faut se rendre à l'évidence... Les luttes de pouvoir nous affaiblissent tous, ‘‘foot d'en haut'' et ‘‘foot d'en bas'' continuent de regarder ailleurs, pendant que la maison brûle. L'occasion unique de travailler ensemble à l'avenir de notre sport est passée.

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