Controverses et oxymore
En écoutant l’émission de France Culture, « les controverses du progrès », du 25 septembre, je me suis interrogé sur la façon dont les responsables politiques envisagent l’existence même des citoyens qui leur confient le soin de comprendre la réalité sociale et économique avant de la traduire de façon adaptée à travers des décisions qui respectent leur droit à la liberté.
Gérard Collomb et Alain Juppé ont consacré ce temps à la comparaison de leurs villes, valorisant leur bilan, insistant sur les changements qu’ils ont (contribué) à impulser. Leurs actions en matière d’urbanisme auraient ainsi transformé la façon dont les lyonnais et les bordelais occupent l’espace de leurs villes. L’un et l’autre ont affiché leur volonté de favoriser la mixité sociale, Alain Juppé s’attaquant à l’étalement urbain et aux maisons avec piscine dont il constate l’existence lorsqu’il arrive en avion à Mérignac.
La rénovation urbaine passe par autant par la destruction des immeubles des trente glorieuses que par la reconcentration de l’habitat autour du centre de l’agglomération. Bordeaux pour affirmer son statut de ville centre doit pouvoir accroître sa population au détriment des autres communes de la CUB. La concentration des hommes se conjugue aussi avec la concentration des pouvoirs entre les mains de celui qui est à la fois maire de la ville centre et président de la communauté urbaine.
La réforme en cours contribuera à renforcer ce processus ; songeons ici au pouvoir d’un Gérard Collomb dont les limites correspondront à ce que sont aujourd’hui celles de Saint-Etienne Métropole et de la Communauté d’agglomération Porte de l’Isère.
Le désormais maître du Grand Lyon est en passe de réussir son OPA sur ces deux territoires écartant au passage des dirigeants qui ne partagent pas son ambition mais travaillent activement à la seule valorisation de leurs territoires. Cette volonté partagée par Gérard Collomb et Alain Juppé d’agir sur les comportements individuels à travers une politique qui élève le « vivre ensemble » au rang de principe fondateur d’un nouvel idéal politique dépassant les clivages sociaux, économiques et anthropologiques.
Gérard Collomb évoquant avec emphase la fête des lumières ou Alain Juppé, la convivialité des rues bordelaises semblent confondre la réalité partagée et celle qui se reflète dans le miroir de leur narcissisme. Cette posture procède t-elle de l’aveuglement ou tient-elle du cynisme, je l’ignore. La volonté politique de regrouper les individus dans des espaces contraints m’interroge d’autant plus qu’elle ne concerne que les catégories dominées de la société qui sont dans l’obligation de s’y soumettre de préférence « au prix du marché » d’un immobilier qui ignore la réalité sociale et économique et préfère envisager le citoyen comme contributeur à l’enrichissement d’une minorité.
Les catégories sociales intermédiaires, vous et moi, ne peuvent plus prétendre au droit de vivre dans des lieux ouverts avec ou sans piscine. Nous sommes devenus des victimes de l’étalement urbain sans que ceux qui nous attribuent ce statut pour mieux y remédier s’interrogent sur le droit dont nous disposions jusque lors de vivre selon nos choix et non pas selon celui de nos représentants dont nous devrions accepter la tutelle au nom du développement durable et de la nécessité de limiter les effets de notre liberté sur l’environnement.
A l’évocation d’un monde schizophrène je préfère celui d’un monde de démence marqué par l’amnésie, une communication confuse, des contradictions qui ne tiennent pas au clivage mais à l’association terme à terme de mots qui ne peuvent tenir ensemble qu’à la condition d’en altérer le sens, les fameux oxymores. Ils ne sont plus utilisés pour eux-mêmes pris séparément mais pour ce qu’ils impliquent de déni de la réalité et d’impuissance à agir pris ensemble. Le fameux « vivre ensemble » est devenu un de ces oxymores (et une injonction) depuis que les responsables politiques et les technocrates qui les conseillent en ont fait un paradigme de la vie sociale envers et contre l’expérience que nous enseignent les sciences sociales et la vie quotidienne.
