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L'homme (politique) parfait n'existe pas

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Imaginez une pétition circulant à Dijon ou en Bourgogne, exigeant l'instauration d'un référendum pour destituer un élu local ou régional qui aurait trop déplu à ses électeurs... Si la procédure nous semble relever du fantasme, certains hommes politiques en ont pourtant fait les frais... aux États-Unis (*1). Car en France, seules les élections sanctionnent fondamentalement le travail d'un élu. Durant son mandat, impossible donc de l'obliger à rendre des comptes. Pour le moment du moins, une récente proposition de loi visant déjà à faire de nos élus français de super-citoyens en révélant tout ou partie de leur casier judiciaire. Cette mesure a-t-elle une chance de rétablir la confiance entre élus et électeurs ? "Aucune, il s'agit d'un pur effet de manche", selon Hervé Guineret, docteur en philosophie politique et sociale, professeur des universités à Dijon...

 

En finir avec le péché et la morale chrétienne...


«Pour aller vite, je dirais que nous sommes en pleine fiction morale chrétienne du péché, une vision puritaine de la politique, où tout doit être transparent», assène Hervé Guineret, avocat, professeur des Universités, enseignant à l'Institut universitaire de formation des maîtres (IUFM) de Dijon et chercheur au sein de l'Institut de recherches philosophiques (IRPHIL) Lyon III. Concernant cette proposition de loi (voir notre article "Politiques, ces super-citoyens?" en lien ci-dessous), il explique clairement les deux domaines qu'il convient de ne pas amalgamer : la morale et le juridique.


«D'un point de vue juridique, la communication des casiers judiciaires est pour le moment strictement encadrée et j'espère qu'il en restera ainsi. Côté moral, je suis absolument contre car cela est injuste. Il faut savoir si nous vivons sur un système de sanction – avec délits et crimes identifiés par la loi civile - ou de péché évoluant selon les règles de la loi religieuse». Et de poser la question qui fâche : «Sommes-nous encore laïcs lorsque nous exigeons la recherche de pureté permanente, à l'image des religieux jansénistes (*2) aux XVIIe et XVIIIe siècles, qui prônaient l'expiation perpétuelle ?». Car il est vrai que le droit, lui, en a terminé avec l'individu une fois ce dernier reconnu coupable et sanctionné.

 

Qui veut jeter la première pierre ?...


De fait, le philosophe n'hésite pas à évoquer les «persécutions» dont font l'objet certains hommes politiques: «Si quelqu'un fait une bêtise un jour, de quel droit pouvons-nous moralement le persécuter le reste de son existence alors qu'il a payé sa dette à la société en purgeant sa peine? D'ailleurs, un homme n'est pas légalement responsable de son passé. Voyez Juppé (*3) : il a purgé sa peine ; maintenant, c'est terminé, y compris dans la tête des électeurs, qui ont reconduit son mandat dès qu'il a pu se représenter». La communication du casier judiciaire des élus s'apparente donc à une quête de pureté particulièrement dangereuse et stigmatisante.


Hervé Guineret se méfie tout particulièrement du discours de ceux qui veulent «purifier la politique en tutoyant parfois les pratiques anti-démocratique : que cherchent-ils finalement en adoptant cette philosophie de Cathares (*4) ?». Car si ces derniers interdisaient les injures et le mensonge, rappelons que c'était dans le cadre d'une vie religieuse ascétique. Une quête de perfection absurde selon le philosophe car «on peut avoir fait ce qu'il ne fallait pas, un jour ; le droit juge et après c'est fini. Rien ne fonde cette exigence puritaine». Bref, difficile alors de reprocher à quelqu'un d'avoir commis une faute alors que toute personne dans sa vie est susceptible d'en faire de même... à moins de «vouloir faire l'affaire des plus démagogiques».

 

Exemplaire et transparent : le politique de nos rêves


«L'hypocrisie du monde politique est particulièrement visible dans l'affaire Ali Soumaré (*5). Mais quelle affaire au fait ?», ironise Hervé Guineret. Car selon lui, cette proposition de loi est presque illégale : «J'estime que lorsqu'un délit est privé, il doit rester privé ; voilà ce que dit le droit». Au cœur de cette illusion de transparence, la confusion vie publique/vie privée est l'enjeu majeur du débat : «Pourquoi un homme politique devrait-il donner sa vie privée en public ? A moins de considérer qu'il n'en a plus. Or, il est un individu ; il n'a pas à aliéner son droit à la vie privée au nom d'un intérêt de son mandat d'élu, pour l'intérêt commun». Ainsi, la volonté de connaître le passé le plus intime de nos politiques relèverait davantage de la curiosité malsaine que d'un désir de confiance car « l'exemplarité n'est pas du ressort de l'humanité.»


Pour lui, l'homme politique a une fonction à tenir ; il fait donc ce qu'il a à faire, comme il le peut la plupart du temps, sachant que l’axe des nécessités évolue aussi au gré des impondérables. «Un député, par exemple, part plein d'idées à l'Assemblée nationale et une fois sur place, il s'aperçoit que tout n'est pas possible. Je pense que notre système fonctionne comme cela, avec une part de désillusion ; je ne pense pas que la plupart des hommes politiques mentent ; je pense qu'ils sont rattrapés par le pragmatisme inhérent à la politique, façonné en démocratie par le compromis». Finalement, il rappelle le danger de l'exemplarité : «Nous n'avons pas besoin d'exemples en démocratie ! Les politiques ne sont pas des exemples ; ils sont les représentants du peuple, autrement dit, de nous autres, simples quidams. Pourquoi devraient-ils être meilleurs que nous ?»...

 

Réaliste mais pas cynique...


Au-delà de ces considérations juridiques et morales, le philosophe reconnaît l'importance de la mission politique et la notion de service qui résulte de toute élection : «Plus qu’un mandat, il s'agit d'une véritable mission pour la plupart des hommes politiques, quels que soient leurs bords ou leurs compétences propres». Hervé Guineret souligne le problème majeur, celui qui éloigne les électeurs désabusés des urnes : les citoyens n'ont plus confiance en leurs politiques. «Je pense que le problème va au-delà d'une simple histoire de casier judiciaire, surtout, quand à l'autre extrême, on nous impose l'immunité parlementaire. D'un côté, il faudrait jouir d'un casier judiciaire vierge pour ses actes passés tout en étant intouchables pour des délits ou crimes présents ? Voilà une incohérence juridique qui prête le flanc à la défiance de la société civile !».


Exemple d’incohérence morale selon lui, le cas de Danièle Juban (*6), conseillère municipale de Dijon, suppléante du député UMP Bernard Depierre et responsable de la communication de l'UMP 21, qui a quitté son parti en plein mandat pour rejoindre le MoDem et la gauche dijonnaise. « Pour ceux qui accordent de l’importance aux valeurs, cette démarche est politiquement condamnable car elle constitue une trahison en l’instant des électeurs qui l’ont faite». Et de rappeler que les élus ne sont rien sans ceux qui apportent leurs voix... lors des élections seulement : «Il ne faut pas que le peuple exerce une pression constante sur les élus, les empêchant d’accomplir leur travail. Voilà pourquoi la démocratie directe telle que l’entend Rousseau est absolument irréaliste en France. Notre constitution actuelle s’appuie plutôt sur la réflexion de philosophes tels que Montesquieu, qui soutiennent le mandat représentatif. (*7)».

 

A ce titre, «la responsabilité politique revient à celui qui met son bulletin dans l'urne», c’est-à-dire à l’électeur. A lui d’être vigilent sur les informations que lui transmettront les élus sur le déroulement de leur mandat/mission...

 

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(*1) Certains états américains possèdent une procédure de recall, permettant à des pétitionnaires d'exiger l'organisation d'un référendum pour destituer un élu local ou national. Le gouverneur démocrate de la Californie Gray Davis en a été victime en 2003, au profit d'Arnold Schwarzenegger (Source: New York Times).


(*2) Le jansénisme est un mouvement religieux, puis politique, qui se développe au XVIIe et XVIIIe siècle, principalement en France, en réaction à certaines évolutions de l'Église catholique et à l'absolutisme royal. L'essentiel des débats ayant abouti au jansénisme porte sur les relations entre grâce divine (que Dieu accorde aux hommes) et liberté humaine dans le processus du Salut, sachant que celui qui n'a pas reçu la grâce ne pourra être sauvé, Dieu choisissant de toute éternité qui est sauvé ou damné. (Source: Wikipédia).


(*3) En janvier 2004, le tribunal correctionnel de Nanterre condamne le maire de Bordeaux, Alain Juppé, à dix-huit mois de prison avec sursis, assortis d'une peine d'inéligibilité de cinq ans. Ainsi, en sa double qualité de secrétaire général du RPR et d'adjoint aux Finances à la mairie de Paris, Juppé est reconnu coupable d'avoir employé, pour son parti, sept permanents censés travailler à la ville de Paris. A noter que les trois juges ont rejeté la demande de non-inscription de cette peine au casier judiciaire. L’appel interjeté par Alain Juppé, immédiatement après sa condamnation, a pour effet de suspendre l’application de cette décision jusqu’à l’arrêt de la cour d'appel qui, le 1er décembre 2004, réduit la condamnation à quatorze mois de prison avec sursis et un an d’inéligibilité. (source : LExpress.fr).


(*4) Les Cathares (du grec «pur») sont les adeptes d'un mouvement chrétien médiéval né dans les années 1000 avant d'être violemment persécuté par l'Inquisition à partir du XIIIème siècle. Se considérant comme les vrais disciples des apôtres, ils se nommaient eux-mêmes «Bons Hommes», «Bonnes Dames» ou «Bons Chrétiens», adoptant le modèle de vie ascétique des premières communautés chrétiennes, croyant que le salut passe par une vie de religion : chasteté, pauvreté, refus du mensonge, interdiction de jurer, etc. (Source: Wikipédia).


(*5) Le 19 février 2010, deux maires UMP du Val-d'Oise, Francis Delattre et Sébastien Meurant, accusent Ali Soumaré, tête de liste du PS aux élections régionales dans ce département, d'être un "délinquant multi-récidiviste". Le 23 février, l'avocat d'Ali Soumaré répond point par point aux accusations de l'UMP : le candidat a reconnu son implication seulement dans l'une des cinq affaires. Le 10 mars 2010, le Canard Enchaîné publie un extrait du casier judiciaire du candidat PS : En-dessous du nom, prénom, date et lieu de naissance, est écrit "néant". (Source : @rrêt sur images).


(*6) Fin janvier 2010, Danielle Juban, conseillère municipale de Dijon, suppléante du député UMP Bernard Depierre et responsable de la communication de l'UMP 21, quitte son parti pour rejoindre le groupe municipal "Dijon MoDem", intégrant, de facto, la majorité PS-PCF-Verts-MoDem du sénateur-maire François Rebsamen (voir notre article : "Danielle Juban : du centre-droit au centre... tout court")

 

(*7) Dans son Contrat social (1762), Jean-Jacques Rousseau défend le principe de mandat impératif, qui est le pouvoir délégué à un individu ou une organisation élu(e) en vue de mener une action définie dans la durée et dans la tâche, selon des modalités précises auxquelles il ne peut déroger. Il s’oppose au mandat représentatif, tel que décrit par Montesquieu dans L’Esprit des lois (1748), qui possède la caractéristique d'être général, libre et non révocable. C'est-à-dire que le représentant peut agir en tous domaines à sa guise car il n'est pas tenu de respecter les engagements qu'il aurait éventuellement pris devant ses mandants. A noter que l'actuelle Constitution française de 1958 indique dans son article 27, relatif aux membres du Parlement, que «tout mandat impératif est nul». (Source : Wikipédia)

 

 

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