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Révolution numérique : La culture en danger ?

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Lundi 25 janvier, pour sa première conférence débat de l'année, le Club Lamartine recevait un invité d'honneur, à l'hôtel de La Cloche à Dijon. Olivier Donnat, sociologue au DEPS, (Département des études, de la prospective et des statistiques du ministère de la Culture), présentait "Les pratiques culturelles des Français à l'ère numérique", sa dernière enquête de 2008. Avec la révolution d'internet, "le phénomène le plus marquant de la dernière décennie" pour ce spécialiste, l'accès à la culture et ses fondements ont connu de profondes mutations. La culture est-elle pour autant en danger ? Les établissements culturels sont-ils désertés ?...

 

Internet : "Une révolution de l'ampleur de l'imprimerie"


En 1997, moins de 1% des Français disposaient d'une connexion à internet ; aujourd'hui, 67% des Français interrogés déclarent utiliser internet tous les jours. Nous vivons un "moment historique particulier", sur lequel Olivier Donnat insiste, en reprenant les mots de l'historien Roger Chartier : "Internet est une révolution au moins de l'ampleur de l'imprimerie, voire plus". La diffusion extrêmement rapide de l’ordinateur et d'internet dans les foyers, amplifiée par la généralisation du haut débit, entraînent "une montée en puissance de la culture d'écran". "Tout est désormais potentiellement visualisable et accessible sur un écran". Une nouvelle situation qui tranche radicalement des années 80 et 90, à l'époque où l'écran se résumait seulement à celui de la télévision. Aujourd'hui, le volume global consacré à cette pratique culturelle est de 31 heures pour un Français par semaine : 10 heures de TV et 21 heures à la culture d'écran (dvds, jeux...).

 

De la nécessité de conjuguer 2 univers


Des enquêtes avaient déjà été menées en 1973, 1981, 1989 et 1997. Celle de 2008 représentait un "grand défi pour les sociologues". Avec internet, les questions précédentes n'étaient plus valables, l'équipe se trouvait face à un "abîme de perplexité" car il était nécessaire de reformuler chaque question. Que signifie lire la presse aujourd'hui ? Presse en ligne, en format papier, presse payante ou gratuite ? Et écouter la radio ? Émissions en direct ou podcast ? Que dire du cinéma avec la multiplication du home cinéma, des dvds et des divx ? Sans compter la musique, entre cds et mp3 ! Pour Olivier Donnat, l'enquête est un "entre-deux". Il faut conjuguer avec le monde de la culture, tel qu'il était avant internet, et le monde du numérique, bien plus "immatériel" et plus difficile à étudier, à cause de cette "dématérialisation des contenus". Compter les livres et les disques est beaucoup plus facile que de quantifier "des flux ou des octets" ! Autre difficulté aussi : "Internet n'est pas un média comme les autres. Il est différent dans la longue saga des médias qui se succèdent. C'est un hyper média. Il ne supplante pas les médias précédents, il les englobe tous". Sur internet, nous pouvons lire des livres, écouter de la radio, voir des films de cinéma...

 

L'émergence de nouvelles pratiques culturelles


L'étude a été menée de manière transversale, en étudiant les pratiques culturelles de 4 générations : celle d'avant-guerre ; celle des "baby boomers", les "1er rockers" baignés dans la musique et la lecture, retraités aujourd'hui ; celle des trentenaires qui ont grandi avec l'audiovisuel et enfin, la 4ème, les moins de 30 ans, nés à l'ère du tout numérique. C'est cette dernière génération qui dessinera l'avenir de la culture. "Tout ce qui se passe aujourd'hui autour du numérique, chez les enfants et les adolescents, va se diffuser à mesure qu'ils vont grandir". La population des moins de 35 ans est celle qui fait un "usage intensif d'internet". Elle conditionne déjà de nouvelles données culturelles, dont un phénomène nouveau : "l'accélération de la globalisation culturelle". Ainsi, chez les jeunes la préférence va à la musique anglo-saxonne ; pour le cinéma, les films américains remportent leur faveur, tandis que les plus de 35 ans, préfèrent les productions françaises. Phénomène nouveau aussi, la culture est plus "expressive". Elle favorise l'émergence de nouvelles pratiques amatrices : photo, vidéo, écriture, musique, arts graphiques. Sur la toile, chacun bénéficie d'un espace sur la toile pour s'exprimer.

 

Les établissements culturels en crise ?


Les salles de spectacles et autres lieux culturels sont-ils pour autant désertés ? Leur taux de fréquentation est globalement stable. "Les choses n'ont pas tant changé, on enregistre la même tendance que dans les années 80/90, il n'y a pas de rupture brutale mais une évolution des comportements". Selon les catégories d'âge, des changements apparaissent. La lecture (livres et presse) tend à reculer, la baisse de cette pratique culturelle s'enregistre surtout chez les plus jeunes. De manière globale, ce recul est compensé par "les baby boomers" qui ont "un rapport privilégié aux livres". Les personnes âgées représentent la catégorie d'âge qui regardent le plus la télévision.


Nouveauté côté lecture, un "clivage s'accentue" entre hommes et femmes. Le lectorat se féminise puisque les trois quarts des lecteurs de romans sont de sexe féminin. Les hommes préfèrent les jeux vidéos et la culture d'écran. Le cinéma se porte bien puisque les multiplexes ont contribué à augmenter le nombre de spectateurs, perdus quelques années auparavant. En 2009, le taux de fréquentation des salles de cinéma retrouve celui d'il y a 20 ans. De manière générale, la conclusion est positive, loin de toute situation de crise. Mieux encore, internet favorise la fréquentation des lieux culturels. "Plus on a de contacts fréquents avec internet, plus on fréquente les équipements culturels (...) Il n'y a pas de baisse de fréquentation, sauf les bibliothèques où elle stagne, voire même, baisse".

 

Une culture en mouvement, pour tous et par tous


Le numérique a réinventé nos pratiques culturelles. Les "activités dites domestiques", comme écouter la radio ou lire la presse chez soi, ont souffert du numérique. "Notre mode de vie est de moins en moins ritualisé. Nous pouvons faire de plus en plus de choses en étant mobiles, alors qu'avant, de telles activités se faisaient depuis chez soi". Avant l'ère du numérique, la lecture du journal était associée à un moment de la journée, aujourd'hui, on peut lire la presse sur internet, n'importe où, à n'importe quelle heure, depuis un ordinateur ou sur son téléphone mobile. Internet modifie aussi notre rapport au temps : "Notre manière d'articuler présent, passé et futur est différente. Attendre est devenu insupportable". Ouvert 24h/24, la toile est un portail sur le monde qui permet à chaque internaute de tout acheter et de tout voir, à tout moment. Du coup "le monde physique est vécu comme une contrainte".

 

Une logique de réseau


Internet offre également une visibilité à tous. Se pose du même coup la question de la fiabilité de l'information. Pour Olivier Donnat, internet est "un média impur" car "il mélange des choses triviales et en même temps des expertises sophistiquées". Il prend pour exemple Wikipédia. Avant le numérique, la légitimité était liée à un statut particulier. Aujourd'hui, elle est donnée si les compétences sont reconnues. Entre spécialistes et amateurs, où pêcher la bonne info ? Que penser des nouveaux journaux en ligne qui se développent, tels que dijOnscOpe, Mediapart ou Rue 89 ? Selon lui, "il y a un problème économique, tout le monde tâtonne mais personne n'a trouvé la véritable solution. Le seuil viable n'est pas atteint (...) Le choix en amont de vraies rubriques n'est pas comme dans un vrai journal". En effet, la sélection de l'information est renforcée selon les intérêts préexistants de l'internaute. Même topo à la télévision avec des chaînes dédiées au sport, aux séries, au documentaire ou à l'actualité. Idem sur internet où une logique de réseau se développe, regroupée par centres d'intérêt ou par compétences, comme avec facebook, viadeo ou myspace.

 

En route pour une utopie culturelle ?


La fin de la conférence se termine sur une note optimiste : "Les Français s'intéressent toujours autant à la culture. Nous n'avons jamais autant lu ou écouté de la musique mais les outils techniques sapent les fondements de la culture : c'est à chacun d'entre nous d'inventer notre rapport à la culture". Le numérique renouvelle la problématique des fondements culturels : "Internet est par essence un outil horizontal or la politique culturelle est verticale, en mettant à disposition du plus grand nombre des arts majeurs". Grâce à internet, une"révolution profonde des conditions d'accès à la culture" s'opère aussi. Olivier Donnat l'illustre en citant Malraux : "Il faut admettre qu'un jour, nous ferons ce que Ferry a fait pour l'instruction : la culture sera gratuite". D'une certaine manière, c'est ce qu'internet réalise en coupant court à deux obstacles d'accès à la culture : la distance géographique et les prix. A l'ère du numérique, la culture se porte bien, elle acquiert de nouveaux visages. Serait-ce les débuts d'une utopie ? La culture gratuite pour tous et faite par tous ? Un rêve virtuel ?...

 

Infos pratiques
Club Lamartine
Club de réflexions sociétale autour des valeurs de la république, de la démocratie et de la laïcité.
www.club-lamartine.com

 

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