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Article d'édition

Silvia Baron Supervielle: «Je suis européenne»

L’écrivaine franco-argentine, lauréate du Prix de Littérature francophone Jean Arp, a illuminé les Rencontres strasbourgeoises.

Nous donnons à lire son discours de réception du Prix, accompagné des motivations du jury et d’un texte de Marjolaine Piccone qui met en perspective une voix unique qui dépasse toutes les frontières.

 

Les 22 et 23 mars derniers resteront longtemps dans la mémoire de celles et ceux qui ont pu assister au Rencontres européennes de littérature à Strasbourg. Accompagnée de son amie peintre, Geneviève Asse qui expose gravures et dessins à la Galerie Bamberger et à laquelle la Ville de Strasbourg a rendu hommage, Silvia Baron Supervielle a donné sans compter, avec une grande générosité, multipliant les rencontres avec des publics variés : les étudiants de l’université, les élèves du lycée Kleber et les strasbourgeois venus écouter en nombre les textes de Borges, Cortazar ou Juarroz, choisis par Silvia Baron Supervielle et dits par le comédien Fred Cacheux, accompagné par le merveilleux bandonéoniste  Juanjo Mosalini. Un moment de grande émotion qui a transporté l’assistance au pays du tango, sur les deux rives du Rio de la Plata. Le concert de clôture des Rencontres a permis aussi d’entendre les « Cantiques du chemin » de Thérèse d’Avila,  dans une traduction de Silvia Baron Supervielle.

 

Un autre moment marquant de ces Rencontres aura été l’hommage rendu à l’écrivaine au Palais universitaire, et surtout son discours de réception du Prix que nous donnons à lire ci-dessous et qu’on peut aussi entendre dans cette vidéo.
Le comédien Martin Adamiec et Silvia Baron Supervielle elle-même lisent des extraits de l’œuvre, dont une grande partie des poèmes de Sur le fleuve qui vient de paraître chez Arfuyen.

 





DISCOURS DE RÉCEPTION

DU PRIX DE LITTÉRATURE FRANCOPHONE JEAN ARP

PRONONCÉ PAR SILVIA BARON SUPERVIELLE

LE VENDREDI 22 MARS 2013 À STRASBOURG

 

Je vous dis merci dans toutes les langues de l'Europe que je voudrais connaître. Peut-être, en plus d'une seule monnaie, l'Europe aura un jour une seule langue et en parlera plusieurs afin que les peuples qui la composent se comprennent et comprennent les peuples par-delà les mers.

Merci à tous de m'avoir choisie pour le prix Jean Arp, artiste que j'admire depuis toujours, ainsi que sa femme Sophie Taeuber, pionnière de l'art concret, qui eut tant de suiveurs en Argentine. Je me sens proche de leurs œuvres, les sculptures de Arp, dont les corps inachevés enlacent l'espace, répondent aux poèmes qu'il écrivait en français, en allemand et, au début de sa vie, en alsacien.

Je suis heureuse de recevoir ce prix parce que, à cause de lui, j'en ai pris conscience : je suis européenne. Tous les Argentins sont européens, leurs parents ou grands parents ayant débarqué à Buenos Aires ou à Montevideo à la fin du XIX° siècle. Nous avions deux langues, celle du pays, l'espagnol, pratiquée à l'école, dans la rue, avec les amis, et la langue étrangère que nous parlions à la maison et qui était en général l'italien, le français, l'anglais, le yiddish, etc, et certains dialectes comme le basque ou le piémontais. Nous portions en nous ces langues jumelles ainsi que la nostalgie des nôtres, l'appel au voyage et le désir incessant de voir Paris. Les hommes d'État ou écrivains argentins savaient le français et écrivaient dans cette langue, inspirés par le courant romantique, la Révolution, les philosophes de l'époque en France. Alberdi, un de nos hommes politiques éminent disait qu'il préférait lire et écrire en français parce que la langue était chargée d'un savoir plus riche que l'espagnol.

Espagnole par ma mère, qui était née en Uruguay et française par la famille de mon père, j'en ai donc pris conscience : je suis européenne parce que je suis Argentine. Et si je dis je suis Argentine c'est parce que, malgré cette descendance issue d'un autre continent, qui nous a éclairés et guidés, on se formait dans un climat de liberté sans pareil, propre à un pays naissant dont les racines aériennes, affaiblies par la distance, nous laissaient une légère sensation d'exil. D'un autre côté, la curiosité nous ouvrait les portes du monde et nous avions le sentiment de l'inventer, concernés par une aventure extraordinaire vécue par les nôtres, et que nous étions prêts à recommencer.

 D'une part, déployé comme un oiseau migrateur, le passé allait et revenait à travers l'Atlantique; de l'autre, il déambulait à cheval comme un nomade sur le paysage de la pampa qui plongeait l'horizon dans l'infini. Souvent ce passé manquait de référence, les gens ne savaient pas de quel lieu leurs parents avaient débarqué. Les habitants de Buenos Aires le recherchaient en Europe, visitant les cimetières en quête de leurs noms. Entre le passé et le présent, la distance était incommensurable tandis que, à une grande proximité, le phare d'une ville divine, Paris, tournait ses lumières sur nous.

 Tout au long, je n'ai pas cessé de m'interroger. Pourquoi, après tant d'années passées en France, tant de pages écrites en français, je ne peux pas me détacher de mon pays d'origine? Dans un poème de Gérard Pfister, intitulé Le pays derrière les yeux, je lis : c'est l'enfance / qui boit lentement / le lait du souvenir.  /  Ce pays derrière tes yeux / que sais-tu de lui / tu ne fais que rêver ses chemins. Même si on finit par rêver les chemins, je crois que la première période de notre vie est, et sera toujours la plus forte. C'est elle qui nous donne une carte d'identité qui n'expire pas. De plus, aujourd'hui, les noms de mes propres morts se sont inscrits là-bas sur les pierres, et ces inscriptions m'enchaînent à une réalité vivante : l'amour.

Partie pour deux mois, j'ai prolongé mon séjour à Paris. Je me suis essayée à écrire en français, en tâtonnant, et il m'a paru que la langue aimait se récréer à mes côtés. Cette rencontre s'intensifia entre elle et moi lorsque je l'ai invitée à quitter un peu son univers et à voyager dans le mien. Je voulais garder mon autonomie vis-à-vis de la langue française par crainte de m'égarer dans ses prodiges et d'oublier moi aussi qui j'étais, d'où je venais. De la même manière je me suis évertuée à ne pas abandonner l'espagnol. J'en avais le présage: oublier une langue veut dire oublier une vie.



Silvia Baron Supervielle et Geneviève AsseSilvia Baron Supervielle et Geneviève Asse
Ce prix européen me situe où je suis depuis ma naissance. Ici, à Strasbourg, ville aimée dès ma première visite, avec ses gens, les frontières de la France s'écartent pour m'inviter à entrer dans un espace ouvert à d'autres peuples, d'autres paysages, d'autres cultures. La distance géographique entre le Sud et le Nord se dissipe et je ne vois plus mon pays au Sud : je le vois dans un Centre qui rayonne de tous côtés. Ce Centre s'appelle l'Union, et je tends la main vers son drapeau bleu aux étoiles d'or. Pour moi, le Vieux Continent et le Nouveau Monde appartiennent désormais à une seule région de la planète de laquelle sont partis les miens et à laquelle je suis revenue.

Les écrivains ont de la peine à trouver leur nationalité; ils ne se sentent pas à l'aise avec ce mot, leur esprit vogue dans l'univers, ils dépendent de leur monde imaginaire, leurs lectures, leur écriture surgie de langues distinctes dont l'original, au fond des temps, est peut-être déjà une traduction. En ce qui me concerne, dans une langue ou dans une autre, en écrivant, en méditant, je  me traduis et je traduis les autres. Et plus que moi-même, je traduis ce nomade de la pampa qui ne sait pas d'où il vient.

Mais je vais le dire haut et fort : je dois tout à la France. Encore une fois elle s'écarte pour me rendre à la liberté. Elle ne m'a pas enlevée d'un pays mais, au contraire, elle m'a montré mon point de départ et la direction propice à mes pas. Elle ne m'a pas déviée de mon destin, elle m'a aidée à le construire. Aucun pays n'aurait pu se substituer à elle et je ne sais pas si j'aurais pu écrire dans une autre ville que Paris. La souplesse du français, sa transparence se sont adaptées à mon espagnol subjacent, à son silence et au mien, à la mer qui, entre deux rivages, contient toutes les langues.

À la fin d'un poème du livre Sable de lune, je lis ces vers de Jean Arp :

 

Que cherchez-vous au loin?

Voulez-vous perdre la terre?

Pourquoi saluez-vous le vide?

Cherchez-vous votre propre vide

au loin?

 

Ces vers disent ceux qui sont partis, ceux qui ont changé de pays et de langue, ceux qui ont hérité de la nostalgie de nos parents, à laquelle s'est ajoutée la nôtre, ceux qui donnent un dessin aux mots, aux marbres, à la peinture sur la toile, ceux qui sont amoureux de la liberté et du langage de l'infini. C'est vrai, nous voulions nous perdre de la terre et trouver un autre monde. Nous cherchions notre propre vide au loin pour lui donner une apparence. Notre pays n'est pas fixe mais en mouvement. Nous survolons des contrées lointaines parce que nous aimons nous mesurer à elles et tenter de traduire nos ombres énigmatiques.

 

Et je termine par un phrase de Yves Bonnefoy: Il n'y a pas de vrai lieu, il n'y a de lieux qu'ordinaires, et la vraie recherche est de découvrir en quoi ils peuvent être des occasions de vérité et de plénitude.

 

Merci à tous et spécialement à Pascal Maillard, à Jacques Goorma et à Gérard Pfister.

 

Texte © ACEL

 

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Motivations du Jury

 

 

Avant de prononcer l’éloge deSilvia Baron Supervielle, qu’il me soit permis de dire que l’écrivaine franco-argentine est après Anise  KOLTZ et Denise  DESAUTELS la troisième femme à être distinguée par le Prix de Littérature francophone Jean Arp. Cette volonté du jury de récompenser des voix féminines doit être souligné. Ces trois écrivaines de premier plan dessinent ce que j’imagine être la géographie poétique de nos Rencontres Européennes de littérature : Anise Koltz la luxembourgeoise au cœur de l’Europe, Denise Desautels la québécoise du continent nord-américain. Et aujourd’hui Silvia Baron Supervielle qui réunit les deux continents en tissant des liens riches et renouvelés entre la France et l’Argentine.

 

Il arrive parfois que de grandes œuvres littéraires construisent des ponts entre les langues et les cultures. Celle de Silvia Baron Supervielle en fait si exemplairement partie qu’on pourrait dire qu’elle est devenue toute entière le pont lui-même, non seulement Le Pont international - titre de son dernier roman paru en 2011 chez Gallimard– qui relie symboliquement l’Amérique du Sud à l’Europe, Borges à Silvia Baron Supervielle, mais aussi cette passerelle entre les langues espagnoles et françaises que l’écrivaine a parcouru dans les deux sens à travers son œuvre de traductrice, si intimement liée à son œuvre de poète. Roberto Juarroz, Borges, Silvina Ocampo, traduits en français par Silvia Baron Supervielle sont aussi, d’une certaine façon, une part de son œuvre propre. Il en va de même pour Marguerite Yourcenar dont elle a traduit la poésie et le théâtre en espagnol.

 

Le voyage de Silvia Baron Supervielle commence avec Babel, cette Argentine bigarrée où l’Europe entière se retrouve, où « les écrivains changent leur langue pour une autre, un soir, sans réfléchir », écrira-t-elle. La jeune argentine commence son œuvre en espagnol, des poèmes et des nouvelles. Mais lorsqu’elle arrive à Paris en 1961, c’est la langue française qu’elle épouse comme écrivaine. Elle invente de s’inventer dans une langue étrangère, pas à pas, mot à mot, reconstruisant son souffle dans la langue française, sans pourtant jamais oublier sa langue maternelle, la langue de la mère absente qu’elle évoque ainsi dans Le Pays de l’écriture :

 

Enfant, à Buenos Aires, j’ai appris à lire et à écrire en espagnol par mémoire auditive et visuelle. Comment aurais-je pu apprendre autrement, si elle n’était pas à mes côtés, si seule son Absence me cernait en projetant sur moi son ombre, en effaçant ma mémoire, en empêchant toute connaissance de s’établir dans mon esprit ? L’empêchement n’a pas pris fin. Seulement désormais, cette ombre descend de moi au cahier, et se répand sur la table, et immobilise la fenêtre… Je suis, depuis l’enfance au même point de l’inconnaissance. J’ai la conviction que le départ de ma mère, comme un vent de vide continu, emporte toujours ce que je lis, ce que je sais et ne sais pas, ainsi que la plupart de mes souvenirs, à l’exception des images et des désirs. Le visage aimé se substitue peut-être au sien. C’est par lui que je réapprends à lire et à écrire. C’est par son avènement que je viens à la connaissance.

 

Cette connaissance à travers l’absence, cette connaissance par l’exil, cette douleur aussi, deviennent source de la plus grande joie quand l’écrivaine découvre que l’écriture procède d’un principe d’inconnaissance. Le mystère et l’inconnu lui sont infiniment précieux. L’incertitude et le possible deviennent les premiers agents de la quête de soi. En 1990 paraît chez José Corti L’or de l’incertitude, une œuvre allégorique écrite à partir du journal de voyage de Pigafetta, le compagnon de Magellan. On suppose qu’il réécrivit en français sa version italienne. Donc qu’il se traduisit. Silvia Baron Supervielle écrit ceci dans l’avant propos à L’or de l’incertitude :

 

Le mystère qui entoure la langue employée par Pigafetta égale celui de sa vie avant et après l’expédition ; il me porte à croire qu’il put également écrire son journal dans deux langues assemblées ou dans un amalgame de langues élues pour les sons qui lui venaient à l’esprit et qui convenaient à ce qu’il désirait signifier. Toujours est-il que ce mystère fut pour moi l’une des grâces principales de ce récit, lequel, outres les autres propriétés étonnantes qu’il recèle, témoigne d’un auteur qui, pendant trois ans, combattit sans relâche la mort avec une seule arme : son goût de la beauté et de la liberté.

 

Ce goût de la beauté et de la liberté, tout comme ce rêve de deux langues assemblées, animent tout l’œuvre de Silvia Baron Supervielle. Beauté rare  d’un rythme et d’une prosodie qui procèdent certainement de deux langues élues qui n’en forment qu’une seule, ce « langage pur » dont a parlé Walter Benjamin et que l’écrivaine entr’aperçoit dans l’acte de traduire qui est toujours, d’une certaine façon se traduire. Liberté assumée et sans cesse réinventée de briser les frontières entre les genres, de faire que l’on entende le poème dans la prose et la prose dans le poème.

Qu’elle écrive de la poésie, des nouvelles, un roman ou son Journal d’une saison sans mémoire, Silvia Baron Supervielle écrit toujours la même voix. Il n’y a plus qu’un seul genre dans son œuvre : c’est la voix. Dans ce voyage de la voix, qui est l’aventure d’un sujet dans le langage, il me plaît à lire une mystérieuse paronomase : voix/voyage. Un fragment du Pays de l’écriture a pour titre « Voix ». Une phrase résume beaucoup : « Voyage de la mer d’un continent à l’autre ; la voix réunit les rivages, se hisse et s’allonge dans le chant ».

 

Il arrive souvent que ce chant toise l’invisible, fasse voir l’irradiation de la lumière dans la couleur, comme dans une peinture de Geneviève Asse. Les grandes œuvres se croisent. Elles ont peut-être en commun la mer, une mer allégorique qui réunit deux continents, deux arts, la peinture et l’écriture, le visible et le lisible.

Geneviève Asse, Granit bleuGeneviève Asse, Granit bleu

Dans Le livre du retour, puissante prose poétique, Silvia Baron Supervielle écrit ceci : « La mer organise notre lumière : elle est notre centre, notre industrie, notre voyage. Elle nous a été accordée en substitution. Puisqu’il ne nous est plus permis de nous voir, un miroir a été répandu à nos pieds ». S’y reflète quelque chose de plus haut que l’homme. Une bibliothèque aussi grande que le ciel. Une plage au bord du bleu. Le blanc d’une page où le lecteur peut se lire en creux, un espace où tombent toutes les frontières.

 

 

Pascal Maillard

 

Texte © ACEL

 

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Silvia Baron Supervielle, fenêtre sur voix

 

 

Silvia Baron Supervielle  est à la fois la bouche, la main, l’oreille, la pensée où se mêlent les voix dans de féconds va-et-vient entre le français et l’espagnol, en quête d’un rêve secret, d’une langue parallèle, aussi personnelle qu’universelle. Son œuvre est voix et porte-voix, pont vers l’Autre voix, espace de transition, parenthèse enchantée vers un au-delà de la langue, sans cesse réinventée, suspendue, inachevée.

Tout d’abord, apparaît, plus qu’un lien, une étroite correspondance entre l’écriture traduite sur l’écriture personnelle, qui se révèle explicitement dans sa correspondance avec Marguerite Yourcenar : « En raison de l’émerveillement qu’elle me causait, l’écriture de Marguerite Yourcenar m’aidait à réinventer la mienne avec moins d’hésitation ».[i]

Et encore à propos de Borges, père spirituel, dont Silvia Baron Supervielle prolonge la voix avec son dernier roman, Le Pont international offre une seconde vie à l’un de ses personnages principaux. Il y a dans sa prose, un indéniable écho à la rondeur et à la lumière du realismo mágico de Borges : une teinte onirique qui, dans l’allégorie, se déploie.

L’écart semble d’autant plus saisissant avec sa poésie. Pourtant, dans l’épuration, l’intensification, l’architecture sonore et visuelle si méticuleuse, résonne encore cet appel de l’infini, ce besoin d’échapper aux limites, de prolonger écho et reflet dans le vide et de remplir le silence. C’est une véritable alchimie qui s’opère entre sa langue de traductrice et sa langue intime[ii], « la langue avec laquelle je pense et me parle (…), que j’essaie d’insuffler au mot. Sans elle, ils restent sans vie »[iii].

 

Ainsi, plus on pénètre dans l’univers de Silvia Baron Supervielle, plus se renforce l’intuition que traduire n’est rien d’autre que s’exprimer. En effet, l’écrivaine et poète argentine exécute cet art dans les deux sens : de l’espagnol au français et du français à l’espagnol. Dans son cas singulier, la démarche revêt un tout autre aspect car il y a cohabitation, dédoublement, entre deux langues intimes : la langue maternelle et celle de la vie, de l’existence quotidienne. Silvia Baron Supervielle écrit ceci à Marguerite Yourcenar : « Il est difficile d’arrêter de vous traduire. Ce n’est pas tellement de l’enthousiasme (comme vous le dîtes), ou de l’envoûtement. Je le sens comme un enracinement »[iv].

Cet attachement profond, viscéral et affectif, à l’œuvre de Yourcenar, exprime un enracinement paradoxal dans l’exil, un repère dans la langue française, un enracinement dans ce nouvel idiome qui devient sien par la médiation de la traduction.

Traduire n’est-ce alors pas poursuivre aussi ce rêve babélien, non d’une seule et même langue, mais d’une seule et même « expression » ? Une langue transcendée jusqu’à son essence, un rêve de langue mouvante, affranchie des mots, des lettres, des significations même : « J’ai la nostalgie d’un pays où toutes les expressions seraient liées »[v].

Et de conclure, sur une forme de transcendance des idiomes où la traduction dépasse les frontières langagières, se fait mosaïque des sons et des rythmes  - au-delà du français ou de l’espagnol- ; la traduction est invention d’une Autre langue, intuitive, essentielle :

 

Une chose est sûre : dès que je parle ou écris, soit en espagnol, soit en français, non seulement le mot change mais je le dis autrement. Copie de la copie : mon expression se transforme (…) J’aime écrire en créant une langue, même si mon âme devait changer.[vi]

 

Ce qui n’est pas sans rappeler la quête infinie du « langage pur » de Benjamin, qu’elle cite, d’une « langue mélangée », donc « ouverte, prête à livrer un secret qui établit principalement un rapport avec l’homme »[vii].

 

Silvia Baron Supervielle possède un instinct de traductrice, qui se renforce dans l’amour qu’elle porte à cet exercice qu’elle définit comme « un jeu avec l’autre, une avancée en compagnie d’un auteur ». Et pour faire exister cet autre, le rythme et les accents prennent le pas sur les mots, peut-être pour libérer le sens qu’elle dit « enfermé dans les mots »[viii]. La prosodie, cette musique dont elle parle si souvent avec émotion (« Lorsque j’écris, je reste seule avec la musique qui se trace à l’intérieur de mon corps »[ix]), semble l’emporter dans sa langue de traductrice. La primauté de l’oreille devient un moyen de rester fidèle à la voix libre, plus qu’à l’idée fixe, de rester imperméable au dehors.

 

 « J’ai remarqué que, généralement, les traductions actuelles des sonnets ne respectent pas les accents et les rimes. Je crois qu’il ne faut pas perdre l’esprit des sons (…) afin de montrer que, dans toutes ses formes, la poésie est hors du temps »[x]

 

« Traduire est pour moi une nécessité, propre à la musique et à la poésie, qui me détache de la réalité »[xi]

 

Et cette totalité unifiante de la voix se ressent souvent comme la nécessité de ne pas rompre avec la pensée intime, l’objet-livre cassant cette relation profonde et secrète avec soi. Elle y revient dans la relation d’une discussion avec Borges et sa compagne :

 

« Nous avons parlé de la traduction en général. Pour moi, il faut surtout imiter, se coller à la musique, retrouver les accents, recréer la densité, se laisser porter »[xii]

 

A distance de la signification, la mélodie poétique étincelle à l’oreille. 

 

Marjolaine Piccone

 

Marjolaine Piccone enseigne la littérature comparée à l'université de Strasbourg où elle est jeune chercheuse. Elle est traductrice et conduit des travaux sur la littérature hispano-américaine.

 


[i] Silvia Baron Supervielle, Une reconstitution passionnelle, Paris, Gallimard, 2009, p 8.

[ii] Le terme de « langue » est à prendre dans son acception universelle, sans qu’elle rattache à un idiome, à distance également du « langage », objet linguistique. Une langue comme support et prolongement de la voix : la « langue de la voix ».

[iii] Silvia Baron Supervielle, Le pays de l’écriture, Paris, Seuil, 2002, p 203.

[iv] Silvia Baron Supervielle, Une reconstitution passionnelle, Paris, Gallimard, 2009, p 50.

[v] Silvia Baron Supervielle, Le pays de l’écriture, Paris, Seuil, 2002, p 202.

[vi] Op. cit. p 204.

[vii] Op. cit. p 233.

[viii] Op. cit. p 202.

[ix] Op. cit. p 203.

[x] Silvia Baron Supervielle, Une reconstitution passionnelle, Paris, Gallimard, 2009, p 37-38.

[xi] Op. cit. p 10.

[xii] Op. cit. p 70.

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