Nuit éternelle, et dernière du monde
Multi ad deos manus tollere, plures nusquam iam deos ullos aeternamque illam et vissimam noctem mundo interpretabantur., Pline le Jeune, Lettres, VI, 20.
L’homme allongé, dans ses vêtements raidis par la crasse, paraissait mort. Autour de lui, des herbes poussaient partout, si mauvaises qu’elles étouffaient les tombes. Son esprit dérivait dans un entre-deux obscur.
Chaque matin, Antonio suit la route qui mène au cimetière. Il passe au travers de la broussaille. Il marche en rythme. De loin, il voit les croix de travers, les ruines, les cyprès comme des hachures sur le fond du ciel, bleu ou gris, c’est selon le temps. Sur la tombe de sa mère, Antonio compte. Bientôt, une année. C’est sans fin. Il regarde en bas, il regarde en haut. Un matin, il repart avec le vent, plus loin, dans la montagne.
Avant l’accident qui avait transformé les jardins en cimetières, et les hommes en cadavres ou en fossoyeurs, au village, on fêtait le Quatorze Juillet. Le Conseil des Villageois avait décidé de prolonger son rituel et de braver son interdiction, du moins tant que les fonctionnaires de l’Administration Générale des Populations ne seraient pas intervenus pour y mettre un terme.
Les gens mettaient leurs beaux habits. On dansait et chantait sous les platanes comme l’avaient fait, au siècle précédent, les Indiens dans les réserves d’Amérique, vêtus de costumes de peaux et coiffés de plumes pour célébrer leurs fêtes ancestrales, une fois l’an. -Les mots « Révolution française » et « République » n’avaient plus grand sens, sauf celui d’irriter le pouvoir néo-totalitaire, mis en place après le krach boursier de 2015. Les Etats Unis d’Europe n’avait eu de cesse de modifier la psychologie des populations pour créer un nouvel homme standard. Des polices de pensée détectaient les hérésies, traquaient en particulier les comportements traditionnels : de la rébellion à la lecture, en passant par la souffrance psychique, considérée comme une anormalité aussi dangereuse que coûteuse. La liste des pensées enfreignant l’ordre comportemental était interminable; les contraintes employées, diverses.
La foule, massée sur la place principale, entonna la Marseillaise avec conviction, par une sorte d’attachement sentimental à la tradition, sans toutefois comprendre la signification de ses paroles. On avait enfin l’occasion de s’amuser et de rigoler un bon coup. Les visages des filles souriaient. Les garçons se poussaient du coude. Les enfants jetaient des pétards. Les vieux applaudissaient, contents.
Le 14 juillet de l’année qui précéda la catastrophe humaine, un troupeau de chèvres blanches, échappées de la bergerie de Constance, était arrivé des hauts. Effrayées par la musique et les pétards, elles avaient renversé chaises et tables, semant après elles, panique et gaieté. Les gens étaient rentrés chez eux, d’autres avaient pourchassé les bêtes affolées. On avait beaucoup ri, et crié encore. On entendait les hommes se héler, de loin en loin.
-« Taisez-vous donc, a dit une voix. La fille dort. »
-« Quelle fille ? », a demandé un garçon.
-« La fille d’or du buraliste... », a dit un autre. La galinette rousse. Qu’a des grands airs et qui se prend pas pour de la ... »
- « La ferme ! », a grogné Antonio.
Angèle était la seule à ne pas s’être moqué de son bec-de-lièvre. Et même, s’il se fichait à présent de toutes les vexations qu’il avait enduré dès son plus jeune âge, il était reconnaissant à la fille de ne pas s’être abaissé à la cruauté du groupe d’adolescents. Bande qu’elle évitait par ailleurs soigneusement. De là, sa renommée de bêcheuse. C’était une « intello », disait-on, parce qu’elle avait eu la meilleure note en latin, à l’issue d’un concours de versions latines, organisé par l’émission 100%Nostalgie, destinée aux internautes du 3èmeâge.
Au village, les jeunes se moquaient de leurs prénoms démodés. Quelle idée d’appeler ainsi des enfants, insistaient les mères de famille. Les copains d’Antonio avaient des prénoms de personnages de jeux en réseau : Kraftlove, Styx, et d’autres encore, débutant par des W et des Z. On disait qu’Angèle partirait étudier le grec et le latin dans le Limousin, où s'était réfugié le comité clandestin L’honneur des Poètes et des Lettrés. On riait sous cape :- « Avec ce genre d’études, elle gagnera sa place en enfer. Té ! » On ne lisait plus ni le latin ni le grec, à part quelques élèves excentriques et professeurs réfractaires qui avaient refusé le Programme Européen d’Egalité Cognitive.
A la centrale nucléaire de Gayac, il y avait eu un accident majeur, et Angèle avait disparu. La foule avait beau tendre les mains, il n’y avait plus, ni grâce ni pardon. La nuit était devenue éternelle. Elle annonçait la fin d’un monde, le début d’un autre. Du moins, c’était dans ces termes, qu’Angèle avait revisité, à la lumière de l'accident, les mots de Pline le Jeune, relatant son voyage en enfer, après l’éruption du Vésuve qui avait fait d’Herculanum et de Pompéi des villes mortes, redécouvertes 1700 ans après leur ensevelissement.
La Centrale était située sur un site d’un millier d’hectares clôturés, au confluent des rivières Dour et Rance, à une quarantaine de kilomètres au nord de la préfecture d'Axia. Les Alpes et ses premières stations de ski n’étaient qu’à 80 kilomètres du site nucléaire et la Méditerranée, avec ses plages et sa grande ville portuaire, qu’à 60. Le site de Gayac avait été installé en dépit du danger sur la faille d’Axia, la plus active du pays. L'Autorité de Sûreté Nucléaire envisageait d’arrêter 3 installations du Centre, pour non conformité aux normes antisismiques en vigueur. Des accidents avaient à maintes reprises mis en danger la population locale et les ouvriers du complexe atomique, tuant et blessant au total une vingtaine d’entre eux au cours des dernières décennies.
Une première explosion en mars 2012, puis un incendie en novembre 2018 et en octobre 2021, eurent lieu, sans toutefois contaminer l’environnement, du moins selon les informations données par l’ASN et le Centre d’Energie Atomique , jusqu’à ce jour de mars 2025, exceptionnellement froid pour la saison, où le réacteur n°4 s'emballa, conduisant à l'explosion et à la libération de grandes quantités de radio-isotopes dans l'atmosphère. L’accident, dû à l'accumulation d'erreurs humaines et aux défaillances techniques démontrant des lacunes importantes dans le dispositif de sûreté du site, fut classé au niveau 7 de l’échelle internationale de sûreté nucléaire. Les autorités évacuèrent environ 250 000 personnes de Gayac et ses environs et contraignirent des« liquidateurs » venus de toute la France, encadrés par l’armée, à procéder au nettoyage du site. Les récalcitrants, considérés comme traîtres à la Patrie, furent jugés par des tribunaux militaires, puis passés par les armes. La mesure fut largement dissuasive pour tous.
Au moins 2000 personnes périrent le jour même de l’accident, les mesures d'urgence comportèrent une évacuation de toute la population et une zone interdite de 450 kilomètres² autour du site. Le nuage radioactif parcourut ensuite tout le pays, porté par les vents, puis toucha le reste du continent européen. La consommation de lait fut interdite pendant six mois sur le territoire français et le Nord de L’Italie. La sécurité civile agit en coordination avec la direction générale de la police nationale pour mettre en place toutes les mesures de prévention et de secours indispensables à la sauvegarde des personnes et des biens. La zone d’exclusion englobait la partie centrale de la région PACA, et une partie des Bouches-du-Rhône. Les 5 millions d’habitants avaient été évacués sur tout le reste du territoire de la métropole et en Guyane Française.
Cette portion de la région était retournée à l’état sauvage, puis progressivement était devenue une zone affranchie, avec ses propres règles et ses trafics en tous genres. La plupart des grandes villes de la zone avaient été laissées à l’abandon, à l’exception de Massilia, située sur la côte méditerranéenne. Son implantation aux carrefours des grandes voies maritimes de la Méditerranée en faisait un lieu stratégique exceptionnel. La population locale avait été remplacée par des colons installés par le gouvernement : ouvriers spécialisés, experts, militaires, agents secrets, scientifiques, chauffeurs, marins et dockers, plus du personnel de service et de bureau. La côte était jonchée d’épaves de bateaux de pêcheurs. Des bus contrôlés par l’armée effectuaient des liaisons à partir de Massilia en direction d’Axia puis de la centrale de Gayac où se poursuivaient des travaux de décontamination et des missions de sécurité. La société privée Zombix 2025, placée sous la tutelle du CEA et du Ministère des Situations d’Urgence assurait le contrôle de ces missions. Le réacteur détruit et placé sous sarcophage restait une menace. Il fallait sans cesse colmater ses parois et empêcher les eaux de pluie de s’infiltrer puis de contaminer la nappe phréatique.
Non loin de la Centrale, la base militaire ultrasecrète Gayac 2 avait été en partie démontée et réinstallée au nord de la France. Les installations restantes avaient été pillées et revendues à l’étranger. Les services secrets et l’armée ne parvenaient plus à enrayer le commerce illicite du métal. Les miliciens des postes de contrôle cédaient facilement à la corruption. Les ouvriers de la Zombix, de mèche avec les chauffeurs de camions chargeant la marchandise, arrondissaient leurs fins de mois en prélevant une partie du métal pour le revendre aux trafiquants. Les ferrailleurs clandestins partaient en quête des sites d’enfouissement puis en extrayaient les métaux contaminés pour les revendre non retraités. La plupart des cimetières de métaux radioactifs se vidaient au fil des années. Faute d’un recensement fiable des points d’enfouissement, ils n’étaient ni décontaminés par les techniciens de la Zombix, ni protégés par les militaires. Le métal rejoignait Massilia, et de là partait pour le Maghreb, la Syrie et l’Iran, puis vers la Chine, devenue la première puissance mondiale. Si la zone de contamination était devenue une zone de non droit, elle s’était transformée en 25 ans en un laboratoire gigantesque à ciel ouvert. Au côté des scientifiques, soutenus financièrement par les laboratoires Français et Chinois, grenouillaient trafiquants et militaires.
Les villes moyennes et les villages avaient été détruits afin de prévenir toute velléité de retour. Dans ce no man’s land, après le départ des hommes, la faune et la flore avaient prospéré. La zone d’exclusion s’était transformée en une jungle abritant des espèces en voie de mutation. Les animaux avaient l’air pour la plupart normaux, pourtant s’ils continuaient à se reproduire, nombreuses étaient les naissances anormales et les morts précoces. La sinistre forêt aux pins et aux chênes-lièges roussis, ainsi que la garrigue et les vignes, avaient peu à peu reverdi. La zone était entrée dans une nouvelle phase de vie. La radioactivité, pour être faiblement dosée, resterait active durant des milliers d’années. Au fil des décennies, le sol avait absorbé les radionucléides qui alimentaient de leurs particules toxiques la végétation. Tout le paysage et l’air irradiaient faiblement mais continûment. La chaîne alimentaire et l’atmosphère étaient contaminées par le césium 137 et le strontium 90. Une lumière bleutée baignait en permanence les sous-bois où certains végétaux et animaux résistaient, tandis que d’autres montraient des mutations observées nulle part ailleurs dans le monde, à l’exception des sites de Tchernobyl et de Fukushima. En combattant les molécules envahissantes qui n’existaient pas jusqu’alors à l’état naturel et qui agissaient comme des leurres, la vie, en toutes ses espèces, inventait des formes nouvelles, parfois monstrueuses, souvent très belles. L’écosystème s‘était modifié et avait rejeté l’homme, l’être le moins armé du monde vivant, pour survivre dans un paysage métamorphosé et empoisonné, sans vêtements de protection et nourriture saine. Les abeilles étaient revenues ; pollinisant les plantes, elles assuraient un service écologique que les hommes, avec leurs produits chimiques et leur gestion de l’espace agricole, avaient longtemps menacé. Un équilibre écologique, inédit, s’était formé y compris aux abords de la centrale.
L’évacuation humaine avait constitué un traumatisme majeur pour les populations locales vivant de l’agriculture, viscéralement attachées à leurs terres depuis des générations et pour les pêcheurs qui habitaient la côte. Les poissons étant devenus impropres à la consommation, les pêcheurs avaient dû renoncer à leur activité. Le tourisme de masse qui avait soutenu l’économie régionale jusqu’à la catastrophe avait cédé la place à une forme de tourisme plus élitiste, destiné aux amateurs de sensations fortes. Peu à peu, en marge des trafiquants, des experts de la Zombix, des militaires et des scientifiques autorisés à venir dans la zone d’exclusion, des colons individuels étaient revenus vivre clandestinement dans la zone. Certains d’entre eux étaient des ferrailleurs, d’autres des agriculteurs et des éleveurs, d’autres des marginaux, d’autres des explorateurs d’un genre nouveau, passionnés d’aventure extrême, d’autres encore des illuminés, des fous et des prophètes. Ils constituaient une population d’un millier de personnes, disséminées sur la zone, vivant en autarcie sur des lopins de terre ou cachés dans les immeubles et maisons qui avaient échappé à la destruction. Une centaine d'entre eux s’étaient réfugiés dans la montagne et ses grottes, ainsi que sur le plateau de Valensole, pour y vivre de chasse et de cueillette.
Malgré la présence d’une milice spécialement formée à leur traque, les colons clandestins de la zone subsistaient tant bien que mal, trafiquant toutes sortes d’objets (mobiliers rescapés des destructions, objets d’art récupérés au profit du marché mondial et des milliardaires Chinois), du bois de chauffage illégalement abattu, vivant du braconnage des animaux contaminés, destinés aux pauvres des zones urbaines. Enfin, ils tiraient profit des touristes et des journalistes venus visiter le site. Les agences de voyages spécialisées étaient munies d’autorisations obtenues en graissant la patte des potentats locaux. Certains colons servaient de guides, d’autres avaient aménagé des gîtes de fortune dans les anciens baraquements des ouvriers de la Centrale. Dans la zone d’exclusion, quelques parcelles propres avaient été aménagées pour accueillir les touristes, riches et triés sur le volet, mais aussi les salariés de la Zombix, les officiels et les militaires. La ville fantôme d’Axia faisait partie de ce nouveau territoire, ainsi que l’ancien lotissement des salariés du nucléaire et les baraquements des liquidateurs. La sécurité civile autorisait les séjours, ne dépassant pas plus de trois jours consécutifs. Le reste du temps, tous ceux qui travaillaient dans la zone d’exclusion, ou en rapport avec elle, habitaient avec leurs familles, Cabanis, une ville nouvelle, édifiée en bordure de zone. Les liquidateurs étaient tous morts depuis des conséquences de leur intervention sur le site au moment où la radioactivité était la plus forte. Leurs épouses habitaient Cabanis. Leurs enfants atteints de cancers ou de malformations avaient la possibilité de se faire soigner dans les services spécialisés de l’hôpital municipal. Dans cette ville, les proches et descendants d’irradiés ne souffraient pas du regard porté sur eux, ni du rejet dont certains expatriés avaient fait les frais ailleurs. Des entreprises indispensables à la gestion de la zone s’y étaient implantées et fournissaient des emplois. Les emplois à leur tour avaient relancé l’économie locale, si bien que la ville, plus les lotissements situés à sa périphérie, étaient considérés comme relativement prospères, dans une époque où la misère et la souffrance sociales s’étaient généralisées.
L’alliance de la science et du néo-totalitarisme avait produit, à l’échelle nationale, une catastrophe inédite, et à la suite, une mutation considérable, pas seulement politique et économique, mais également éthique et psychologique. La science, dans ses applications technologiques, prévues pour résoudre la misère humaine, avait échoué.
Il y avait eu un avant, mais l’après est-ce que ça existe vraiment? Antonio se mit en marche. Le pire, c’est qu’il reste, encore et toujours, quelque chose ou quelqu’un, à perdre, quand tout a été détruit. Ou plutôt, tout semble perdu d’avance. La vie, la mémoire, et surtout la foi en autrui. Les gens que l’on rencontre après ne sont pas aussi réels que ceux d’avant, et bien plus dangereux. Comme il aurait aimé retrouver la fille qui dort, enclose dans son rêve ! Enclose , ce mot lui venait des livres. Il l’avait puisé dans son petit kit de survie lexicale. Close, déclose. Ce matin, le vent passe à travers les tombes, Antonio repart avec lui. Entre la fille et lui passe un rêve apporté par le vent. Gros de colère et d’espoir.
« Beaucoup tendaient leurs mains vers les dieux, de plus nombreux estimaient qu’il n’y avait plus de dieux, et que cette nuit était éternelle et la dernière du monde. »
