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Oct

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Article d'édition
Édition : Fictions futures

«Joyeux Noël !» en 2040

"C'est Noël, mes enfants, amours de ma vie, et voici mon cadeau.

 C'est cette lettre.

J'aurais du vous l'écrire depuis longtemps, mais je n'en avais pas le courage. Et puis, je croyais que c'était une erreur. Il est tellement important d'être heureux et de faire ce qu'il faut pour l'être ! La vie, sans cet effort permanent, serait si dure et si absurde, que je n'aurais pour rien au monde voulu attrister vos pensées.

Maintenant que je le fais, il est peut-être trop tard. Mais tant pis, même si cet effort est vain, je ne voudrais pas disparaître sans avoir tenté de soulever la lourde chape de mensonges qui nous écrase tous.

Bon, en fait, je ne sais pas par quoi commencer...

Peut-être par le souvenir d'une matinée d'hiver, un peu avant Noël. Je devais aller faire les courses avec ma mère. L'air était frais et humide, un peu brumeux, mais il ne faisait pas froid.

Il avait déjà cessé de faire froid.

Nous allions sortir de l'appartement quand une grande clameur s'est faite entendre dans les rues. C'était inquiétant, intrigant, excitant, même, pour la petite fille que j'étais : de bonnes nouvelles, nous n'en attendions pas, mais, sait-on jamais ? Le bruit a figé ma mère et lui a fait rebroussé chemin.

Nous avons ré-ouvert les écrans que nous venions de fermer pour sortir (on faisait déjà des économies d'énergie, à l'époque, quoi qu'on vous en ait dit depuis...).

Sur tous les écrans, la même vidéo en boucle : le Président du Consortium nous avertissant qu'un groupe de terroristes tentait de renverser le pouvoir, et sillonnait les rues avec des armes et des tanks. Un message passait en bas de l'image, nous intimant l'ordre de rester chez nous et de fermer portes et fenêtres à clé.

Affolées nous sommes allées vérifier que tout était clos : mais c'était déjà fait. C'est ça qui est bien avec la fermeture centralisée, contrôlée par l’État : en cas de coup dur, on est protégé aussitôt.

Enfin, c'est ce que nous nous sommes dit, ma mère et moi. Mais nous avons commencé à avoir peur pour mes frères qui étaient dehors.

Alors, comme on était inquiètes, on s'est souvenu de la trappe sur le toit. Elle était toute petite, mais en montant sur un tabouret on pouvait voir ce qui se passait dans la rue.

Rien, il ne se passait rien dans la rue. Le bruit sourd que l'on entendait devait venir de haut-parleurs, les vibrations du sol qui rendaient vraisemblables le passage de blindés devaient être fabriquées mécaniquement. Donc rien, mais toutes les fenêtres de nos voisins étaient fermées avec leurs volets, et l'on devinait un nombre important d'insectes parcourant la rue vide. Insectes que nous avons identifiés sans mal comme étant des drones.

J'ai compris, au regard que ma mère m'a lancé, que le fait d'avoir vu cela nous mettait en danger. A son silence, j'ai deviné aussi que désormais, du fait des puces RFID dissimulées dans les écrans et les téléphones portables, il ne serait plus possible de communiquer quoi que ce soit à propos de ce qui était en train de se jouer.

Ce jour-là, mon monde s'est effondré.

Nous n'avons jamais revu mes frères. Ils ont fait partie des victimes officielles des terroristes. En fait, je pense qu'ils étaient acteurs du mouvement qui tentait de rétablir une véritable démocratie. Comme beaucoup de leurs amis. Et des nôtres.

Ma mère et moi, nous n'avons plus jamais parlé vraiment : outre qu'elle et moi savions à quel point nous étions sous surveillance, comme le reste de la population, je crains par ailleurs qu'elle n'ait eu quelque doute sur mes capacités à garder pour moi nos éventuelles conversations. Et je dois dire qu'il m'a fallu des années pour comprendre vraiment la réalité : pendant toute cette période, la moindre mention d'une critique de sa part envers le gouvernement mondial m'aurait fait la dénoncer. J'en ai encore honte aujourd'hui.

Mais c'est vrai que la propagande était bien faite : propagande sur la paix éternelle, sur la participation de tous à l'effort commun de redressement, sur la critique argumentée des idéaux démocratiques qui avaient, soi-disant, mené à la ruine, tout cela agrémenté d'une industrie du plaisir et du spectacle qui nous faisait vivre dans un bonheur virtuel. Et, au-delà de ce bourrage de crane « soft » il y avait la psychiatrie, et son droit au bonheur, psychiatrie qui nous distribuait les pilules qui amortissant la dureté du quotidien, et en particulier les terribles rendements qu'exigeait la recherche de « compétitivité ». Mais une psychiatrie qui savait détecter très tôt les éventuels opposants, en auxiliaire adroit d'une justice qui avait mis en place le délit de « pré-terrorisme ». On ne savait jamais où disparaissaient ceux qui étaient détectés comme dangers potentiels. Mais, sans se le dire, on devinait qu'il valait mieux ne pas être, soi-même, diagnostiqué.

Voilà. Je sais que vous ne me croirez pas. Je me suis tue depuis si longtemps ! Quelle crédibilité aurais-je maintenant, après toutes ces années d'adaptation au système. Même encore, je ne comprends pas comment cette flamme de vérité n'a pas cessé de brûler au fond de moi, et de me réchauffer, sous l'apparent sourire de toutes ces relations factices.

J'ai été lâche, parce que j'aurais dû essayer de vous faire comprendre la vérité. Mais cela aurait signé mon arrêt de mort : même si vous n'aviez rien répété, ce qui est déjà peu vraisemblable, le bureau du renseignement de l'intérieur l'aurait su avant même que j'ai fini de vous parler.

Comme il est au courant des lignes que j'écris ici. J'espère seulement qu'il n'aura pas détecter le moyen que j'ai mis en œuvre pour que ce texte vous parvienne quoi qu'il arrive... Voilà, c'était mon cadeau de Noël, un peu amer, certes, mais qui a le goût de la vraie vie !

Au revoir mes enf... ».

 

« Très bien, vous avez eu raison : une seule personne informée constituerait un risque bien trop important, alors une fratrie de trois adultes ! Qu'importe une vie devant le risque de perte de la paix sociale ! Cependant, comment pouvez-vous être certain que cette lettre n'est pas un leurre, et qu'elle n'a pas mis en place d'autres moyens d'avertir ses enfants ? »

 

Le Chef de la Sécurité Intérieure pris un air faussement outragé :

 

« Monsieur le Président, vous me blessez... Non seulement cette terroriste était sous surveillance accentuée comme toutes les personnes de sa génération qui ont connu la démocratie primitive, mais en plus, nous l'avions pucée et nous étions au courant de chacune de ses pensées. Nous lui avons laissé écrire la lettre, avant de l'euthanasier, pour nos archives : cela va intéresser les psychologues. On n'en a plus beaucoup de spécimens comme ça. Qu'est-ce qu'on s'est amusé, au QG !... Pour ses enfants, en revanche, on a déclenché aussi la surveillance maximum. Avec un tel patrimoine génétique, ce sont des sujets à risque +++».

 

Voir l'article de Rachel Knaebel du 19 décembre 2012, à propos d'Indect sur Crashdebug.fr : "2013 : comment l'Europe se prépare à espionner ses citoyens": 

http://www.crashdebug.fr/index.php/international/5816-2013-comment-l-europe-se-prepare-a-espionner-ses-citoyens

 

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