Contre l’indécence des images : "Libertad" de Marcel Hanoun
« Je rêve d’un film sans images » (M. H.) Ce n’est pas ici que vous le verrez, mais vous l’avez forcément vu. Trop vu. Un film abondamment relayé par les médias. En intégralité le 30 novembre 2007 sur le site du Monde.fr. Et sur bien d’autres. Ainsi qu’une image emblématique reproduite un peu partout, accrochée notamment aux grilles du jardin du Luxembourg. Afin que nul n’en ignore. C’est précisément pour qu’un tel usage en soit fait que le film a été tourné de cette façon-là. Et ça a formidablement marché. Cœur de cible touché au cœur. Indécences.
Indécence d’une caméra qui ne cesse de s’approcher, de s’éloigner, de revenir en zoomant, pour montrer longuement, complaisamment, en un plan séquence de cinquante interminables secondes, un corps, un visage immobiles, un regard absent : "Regardez bien cette femme qui, si vous ne faites rien, va mourir." Indécence d’une caméra qui filme une personne, celle qui a la plus forte valeur d’échange, comme un objet qu’on aurait mis aux enchères. Tandis que celle qui ne peut ignorer qu’elle est filmée demeure muette, tête baissée. Épuisement extrême ou refus de participer à cette réification sacrificielle ? Ultime refuge de sa dignité d’être humain ?
Indécence des journalistes qui ont repris ce plan, le donnant à voir avec pour seul commentaire qu’il constituerait bien la "preuve" que l’objet était encore vivant un mois auparavant ! Le livrant ainsi à la jouissance de la compassion universelle. Faisant le jeu des filmeurs. Dure loi de l’information, diront-ils. En s’exonérant de cette complaisance (involontaire, mais pas excusable pour autant) car ils sont dans l’impossibilité de penser ce qui ne relèverait pas du langage, d’imaginer que diffuser ce plan tel quel, c’est-à-dire sans l’accompagner de l’analyse de son filmage, est se faire doublement complice, de la saloperie de ceux qui ont tenu la caméra et du voyeurisme de ceux qu’ils invitent à regarder. Le 30/11/2007, un certain quotidien de référence est ainsi devenu l’eBay de la pitié et des bons sentiments.
À l’écoute du son et de l’image du monde, comme nous le sommes presque tous, le cinéaste Marcel Hanoun a répondu à cette indécence à sa manière, "dans l’urgence et la nécessité", en tournant "Libertad". Un titre et un parti pris à rebours, dans le sillon oxymorique que trace depuis ses premiers films ce cinéaste fécond : né en 1929, il a réalisé une bonne soixantaine de films dans une démarche proche de l’Arte povera.*
"Libertad" donc, film de 23 minutes tourné en deux jours dans cette maison-de-campagne-studio de l’Aube où, depuis quarante ans, tant d’autres films ont vu le jour. Il devait initialement être filmé avec un téléphone portable, mais la mauvaise qualité du son a fait que Marcel Hanoun a préféré le HDV.
À rebours, puisque le cinéaste choisit pour incarner l’otage une comédienne de soixante ans, Lucienne Deschamps. À rebours parce que son filmage est tout à l’opposé de celui des filmeurs des FARC. Visage nu. Caméra frontale. Plans fixes. Les coutures du montage bien visibles, qui viennent casser le lissé de la narration, tordre le cou à l’illusion d’une naturalité à laquelle on aurait tant envie de croire.
La mise en scène fait se répondre deux lieux, de part et d’autre d’une fenêtre. À l’intérieur sont installés les accessoires de cinéma, après que le metteur en scène les a nommés : table, banc, miroir brisé, fausse natte de cheveux, pied de caméra. Plans de l’otage, immobile, silencieuse, visage pâle, fermé, cheveux ramassés autour de la natte. À l’extérieur, sur un fond vert de lierre, impénétrable forêt équatoriale, saturation de l’image par un visage aux cheveux libres, expressif, changeant, saturation du son par une voix qui, en un texte morcelé, touffu, s’adresse à ceux qui l’ont enfermée dans le film de ses geôliers :
"Je suis prisonnière (…) de l’enfermement des autres dans leur compassion obstinée, leur pitié, leurs émotions ressassées. Image dérobée, dégradée, que l’on feuillette, que l’on arrache feuille à feuille, image que l’on ferme et referme, que l’on cadre et recadre sans cesse, image toujours la même à laquelle vous me liez, me ligotez, dans laquelle vous êtes projetés, reclus, otages à ma place, otages de vous seuls, détenus dans l’étroit, luxueux enclos de vos pensées uniformes…"
Une parole qui parfois va jusqu’à se faire chant. Voix lumineuse de Lucienne des Chants : "Je suis du côté du monde. Pourtant, je suis du monde absente." "Ici, le silence est une clameur."
De brefs plans d’intérieur viennent irrégulièrement interrompre la succession heurtée, baroque, sensible, des plans d’extérieur. La fenêtre comme une traversée des apparences. C’est justement parce qu’il démonte les mécanismes que Marcel Hanoun échappe au formalisme.
"Libertad" n’a rien à nous apprendre au sujet d’Ingrid Betancourt, au sujet des otages, sinon qu’ils sont tout le contraire d’une marchandise. Ce film résonne comme un appel, par l’image et le son, à "s’imaginer" selon la belle formule de Georges Didi-Huberman à propos de la Shoah : "Pour savoir (pour savoir cette histoire-là depuis le lieu et le temps où nous nous trouvons aujourd’hui) il faut s’imaginer." **
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* Pour (re)découvrir l’œuvre de Marcel Hanoun :
http://www.marcel-hanoun.com/
http://www.atelier-de-marcel-hanoun.com/
sur ce dernier site, ont peut voir en intégralité quinze films du cinéaste.
** "Images malgré tout", Éditions de Minuit, 2003
