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Main droite, main gauche, dans "L’Inconnu du Nord-Express" de Hitchcock

Edition : INVU

 

Si l’ouverture du film – une alternance de plans de pieds qui avancent de la droite vers la gauche du cadre et de la gauche vers la droite du cadre, jusqu’à leur rencontre "accidentelle" – a été beaucoup commentée, sa fermeture est curieusement passée sous silence. On voit pourtant apparaître, sur les deux derniers plans, la même alternance entre la droite et la gauche : plan 1, Guy et Ann se lèvent et se dirigent vers la gauche du cadre ; plan 2 , Guy et Ann se dirigent vers la droite du cadre. L’effet produit par cet enchaînement rapide est celui d’un brutal changement de direction du couple, une confusion spatiale que le spectateur ne peut éclaircir, le mot « END » arrivant tout de suite après.

 


Un tel raccord (appelé "saut d’axe" ou "passage de ligne"), contraire à la bonne forme cinématographique mise en place aux USA durant les quinze années qui ont précédé l’arrivée du son au cinéma, vaudrait encore aujourd’hui un zéro pointé à tout apprenti cinéaste. Certes, il a beaucoup été reproché à Hitchcock de ne pas accorder une attention plus sourcilleuse aux raccords, mais il s’agit plutôt de raccords de script (positions des comédiens d’un plan à l’autre), comme on peut en particulier le voir dans quelques scènes de "Vertigo". Mais de là à faire, à la toute fin du film, une « faute » aussi grossière…

 


Justement, si l’on regarde ce film en portant une attention particulière à la gauche et à la droite du cadre, on trouve plusieurs exemples troublants d’une confusion volontaire entre ces deux directions, qui se révèle vite être de l’ordre d’un jeu avec le spectateur.

 


Avec évidence, dans la première scène de la partie de tennis, où quelques plans de Guy et de son adversaire se suivent en se ressemblant (angle, distance et focale identiques, même décor dans le fond), si bien que l’on peut avoir l’illusion que c’est le même joueur qui envoie et reçoit la balle. Malicieux, Hitchcock a d’ailleurs multiplié les plans où les têtes des spectateurs suivent la partie en allant de droite à gauche et de gauche à droite. Avec évidence encore dans les variations d’angles pour les différents plans d’arrivée des trains en gare de Metcalf.

 


Mais Hitchcock a également glissé quelques variantes très subtiles de ce jeu à différents moments de la rencontre entre Bruno et Miriam, l’épouse de Guy, à la foire de Metcalf. Lorsque Bruno la regarde, depuis l’entrée de la foire, alors qu’elle est en train d’acheter des glaces avec les garçons qui l’accompagnent, son regard est dirigé vers la droite du cadre. Mais, lorsque Miriam se retourne, elle a en fait deux regards, l’un dirigé également vers la droite du cadre (les regards ne se croisent pas) et l’autre vers la gauche du cadre (les regards se croisent, comme dans un "bon" champ-contrechamp). Ce que d’ailleurs Hitchcock répète sur un deuxième plan rapproché de Miriam, en insistant sur la deuxième direction de regard, qui nous paraît alors être la bonne. Et, notre conviction étant, après un moment de flottement, enfin bien établie, il fait partir Miriam et ses amis vers la droite du cadre, et tout de suite Bruno, dont on a compris qu’il les suit, vers la droite du cadre aussi, ruinant en un raccord la représentation du lieu que l’on était parvenu à établir, non sans peine.

 

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Un peu plus tard, il recommence, dans un seul plan. Miriam sait qu’elle est suivie (et nous le savons comme elle). On la voit de face, arrêtée près d’un autre stand. Quand elle commence à regarder en arrière, sur sa gauche (et donc droite-cadre), nous nous attendons à voir Bruno arriver par là. Quelques secondes après, alors que déçue, elle regarde à nouveau devant elle, un léger mouvement de caméra nous fait découvrir qu’il est déjà là, à sa droite, donc gauche-cadre. Cette même figure est reprise un peu plus loin, avec une inversion de la droite et de la gauche, au moment du meurtre sur l’île "M.A.G.I.C.". Miriam, qui se déplace de gauche à droite, regarde en arrière gauche-cadre, en direction de ses camarades qu’elle vient d’abandonner. Lorsqu’elle se retourne droite-cadre pour poursuivre son chemin, elle découvre face à elle Bruno hors-champ (remarquable entrée de champ avec la flamme de son briquet).

 

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Sans changer de nature, le jeu se modifie d’une manière tout à fait singulière au moment où Bruno cherche à récupérer le briquet de Guy, "preuve" de sa culpabilité, qu’il veut déposer à l’endroit du meurtre. Lui échappant de la main (droite), le briquet est en effet passé par les fentes de la grille de chaussée. La scène est divisée en quatre micro-scènes séparées par des retours à la partie de tennis, suspense oblige.

 

 

Dans la première, on voit Bruno passer la main droite par une des fentes de la grille, attraper le briquet puis le lâcher de sorte qu’il retombe un peu plus bas.

 

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Dans la deuxième, c’est toujours la main droite qui tente, en vain, d’atteindre le briquet.

 

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Hitchcock prend soin de commencer la suivante par un plan de Bruno au-dessus de la grille, qui nous montre que c’est bien son bras droit qui est passé par la fente. Mais la main que l’on voit juste après, est-ce vraiment sa main droite ?

 

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Un regard attentif sur la quatrième micro-scène permet de voir qu’il s’agit en fait de la main gauche de Bruno. C’est elle qui parvient à attraper le briquet…

 

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Est-ce qu’il s’agirait juste d’un peu plus qu’un pur jeu formel, comme celui que décrivent Chabrol et Rohmer ? Une invite, pour le spectateur, à jouer au jeu du cinéma ? Cela n’étonnerait pas de la part de ce cinéaste quand on mesure ce qu’il a été capable de faire dans un de ses films précédents, "La Corde". Oui mais, cette fermeture du film sur une totale confusion du couple Guy/Ann ? Bien que Guy ait été tout à fait innocenté, on imagine que leur histoire commune ne durera pas bien longtemps. Quand on ne sait pas où aller, ou comment aller où l’on veut aller…

 


S’impose alors le retour à l’œuvre littéraire que le film adapte. Dans le roman de Patricia Highsmith, Guy est coupable. Il a assassiné le père de Bruno. Et il finit par se rendre, ou quasiment, au détective privé qui le soupçonne. Hitchcock n’aurait-il pas ainsi voulu, par la même occasion, glisser un peu de rouille dans les bonnes manières scénaristiques hollywoodiennes ? L’innocence de Guy, obligatoire tout comme le "happy-end", est balayée par ce jeu sur la droite et la gauche (à rapprocher des "criss-cross" et "double-cross" qui reviennent dans le dialogue). Bruno est bien le Double de Guy. Et, comme il est écrit dans l’évangile selon saint Matthieu, "que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite".

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