Kazimierz Karabasz, documentariste polonais
J’aurais aimé pouvoir commencer en écrivant : “On ne présente plus Kazimierz (Casimir) Karabasz”. Raté ! Ce documentariste polonais est toujours aussi peu connu de ceux qui, nombreux depuis quelques années, s’intéressent en France au documentaire. À l’obstacle d’une “langue minoritaire”, ce dont témoigne le petit nombre d’écrivains traduits en français, vient s’ajouter, comme dans le cas de Wojciech Has, l'indifférence aux modes, aux diktats, aux honneurs.
Né en 1930, Karabasz étudie à la célèbre école de cinéma de Lodz, dont il sort en 1956, et commence à travailler au WFD, le studio du film documentaire de Varsovie, à un moment où il était devenu possible de résister au réalisme socialiste. Il fait équipe avec Stanislaw Niedbalski (1922-2005) pour l’image et Lidia Zonn (née en 1934), sa femme, pour le montage.
Très vite, il s’attache à un principe que résume son maître mot, “observer”. Refusant que l’on déplace le moindre objet, refusant le plus petit début de mise en scène, il maintient son équipe de tournage en état d’observation, toujours sur le qui-vive et prête à déclencher instantanément, sur un signe, les appareils de prise de vue et de prise de son. Cela peut durer des heures. L’observation comme une imprégnation dont dépend la justesse de ce qui va être capté. Des années après, ses proches collaborateurs ne disent jamais “Nous avons filmé telle scène, tel personnage”, mais “Nous avons observé telle scène, tel personnage”.
Cette rigueur scrupuleuse s’accompagne d’une volonté de recherche formelle portée par une réflexion sur le cinéma, comme on peut le voir par exemple avec Les Musiciens (1960), documentaire sur des ouvriers d’une usine qui se réunissent après leur journée de travail pour répéter sous la direction d’un vieux chef d’orchestre. Le chef opérateur Staszek Niedbalski a imaginé pour ce film un dispositif d‘éclairage tout à fait nouveau. En accrochant les projecteurs au plafond de manière à utiliser la lumière réfléchie par les partitions et les instruments de musique, il a totalement libéré le sol, ce qui a permis à l’équipe de se déplacer dans l’orchestre sans rencontrer d’obstacle ni générer d’ombres portées : les corps des ouvriers disparaissent dans la nuit, leurs mains et leurs visages éclairés avec douceur émergent du clair-obscur ; la caméra passe de l’un à l’autre, sans à-coup.
Le film, remarquablement construit, comme tous les documentaires du cinéaste, s’ouvre sur une composition “musicale” visuelle et sonore où l’on retrouve le goût de l’expérimentation d’un Dziga Vertov : étincelles qui jaillissent dans le noir, sons d’usine qu’accompagne un montage rapide de gros plans d’ouvriers au travail. Une sonnerie se fait entendre (et voir), des hommes marchent pour gagner la sortie, leurs pas résonnent dans le silence revenu, certains portent des instruments de musique, on entend une voix impérative (celle du chef d’orchestre), de gros instruments se mettent en place, aux images d’une camera libre qui va des uns aux autres répond un brouhaha de voix sur lequel se détachent les soli des instruments qui s’accordent, le chef d’orchestre donne le signal, la répétition commence : “On reprend le numéro 10 s’il vous plaît, tout le monde.” Un peu plus de quatre minutes se sont déjà écoulées sur les neuf que dure le film.…
Pour un documentaire qu’il réalise l’année suivante, Le Nœud, où il observe, de nuit, les employés d’une gare située à un nœud ferroviaire, Karabasz reprend le principe de cette première partie des Musiciens en l’étendant au film tout entier. La gradation de la partition de bruits concrets, synchrones ou situés dans un hors champ proche, voix qui énumèrent des numéros, liasses compulsées, tampons apposés, ordres donnés au téléphone, sifflets de locomotives, qu’accompagne une progression des tailles de plan jusqu’au plan très rapproché, créé une montée dramatique dont on ignore et la signification et la cause, jusqu’au moment où, dans le silence qui la suit, sur une scène qui montre des mécaniciens au travail puis une locomotive qui avance dans la nuit, une voix de commentaire énumère le nombre de trains (200), de wagons (7 500), la quantité de marchandises (180 000 tonnes) qui partent chaque jour de cette gare.
D’autres films seraient à citer. Sur le seuil (1965), acte cinématographique où, sous prétexte d’essayer de comprendre quelles sont les attentes des jeunes bachelières, le cinéaste met en évidence la différence entre le rien (une succession de plans tournés au hasard), le reportage et le documentaire. L’Année de Franek, 1966-67, où il observe pendant un an un jeune homme de 17 ans qui a quitté sa famille pour suivre une formation de conducteur-mécanicien dans un Groupement de Travailleurs Volontaires. Et d’autres…
Trente-quatre documentaires en tout jusqu’en 2001, dans un mouvement qui le fait aller de films qui montrent des destins individuels à l’intérieur d’un groupe à ceux où il “tente de donner une pensée synthétique sur la vie d’une communauté.”
Les outils changent. Les possibilités de production aussi. Lidia Zonn passe sans difficulté des tables 35 mm aux logiciels de montage, Karabasz achète une caméra DV, faisant lui-même l’image de ses films qu’il monte avec Lidia, chez eux. Comme ceux de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, Yervant Gianikian et Angela Ricci-Lucchi, et de bien d’autres, leur couple constitue une unité de production indépendante. La post-production (mixage, étalonnage), devenue le poste le plus coûteux, est prise en charge par la télévision… si le film est acheté.
Et, comme ils l’ont fait depuis toujours ou presque, Kazimierz Karabasz et Lidia Zonn continuent d’enseigner le cinéma, à Lodz et à Poznan.
N. B. Cet article n’est qu’une introduction à celui sur le film Rencontres, réalisé par Karabasz en 2004. (bientôt sur INVU)
-------------------------------------------------------------------------------------
Deux liens : http://www.culture.pl/en/culture/artykuly/os_karabasz_kazimierz
http://www.arte.tv/fr/5-mai/344312,CmC=344322.html
Les Musiciens figurent, sous le titre fautif “Les Musiciens du dimanche” en supplément sur le DVD de La Double Vie de Véronique. Kieslowski, qui fut l’élève de Karabasz, considérait que c’était l’un des dix films les plus importants du XX° siècle.
-------------------------------------------------------------------------------------
