Les enfants sniffeurs de Mwanza : à propos du "Cauchemar de Darwin"
Sorti en 2005 en France, ce film documentaire d’Hubert Sauper est devenu un film-événement avant même d’être récompensé par le César du meilleur premier film (voir sur Wiki son impressionnant palmarès). Et ce autant pour le nombre de spectateurs qu’il a attirés que pour la polémique qui n’a cessé d’enfler dans les mois qui ont suivi, avant de rebondir récemment avec le procès engagé par le réalisateur après la parution du livre de l’historien François Garçon, "Enquête sur le 'Cauchemar de Darwin'".
Cette polémique avait démarré avec un article de François Garçon dans "Les Temps modernes" (n° 635-636, février 2006), était passée par "Libération" (27/02/06) puis "Le Monde" (04/03/06) avant de gagner Internet (de nombreux sites s’en font encore aujourd’hui l’écho). Elle concernait la véracité des faits allégués ou sous-entendus dans le film sans s’intéresser aux procédures filmiques utilisées par le cinéaste. Il faut noter cependant que l’argument ultime de Sauper, à cette époque, fut de se réfugier sous la bannière du "documentaire de création".
Une deuxième polémique a fait moins de vagues du fait du petit nombre de personnes touchées. En 2006, le documentariste et théoricien Jean-Louis Comolli a publié un article intitulé "Fin du hors-champ ?" dans la revue "Images Documentaires" (n°57-58), longue analyse filmique de deux "success stories" du documentaire, "Bowling for Colombine" et "Le Cauchemar de Darwin". François Niney, qui enseigne le cinéma à Paris III et à la FEMIS, lui a répondu avec "Tu n’as rien vu à Mwanza : à propos du ‘Cauchemar de Darwin’ de Hubert Sauper", un texte qui n’a pas été accepté par la revue mais que l’on peut trouver ici. Pour Comolli, l’absence de hors-champ* rangerait "Le Cauchemar de Darwin" dans la catégorie du cinéma de propagande. Pour Niney, cette absence serait une "nouveauté artistique" qui battrait en brèche "notre confort intellectuel et quelques-uns des principes esthético-politiques que s’était forgés ‘le critique’."
Laissant de côté ces deux couches, ainsi que la construction du film de Sauper et son montage, sur lesquels il y aurait aussi à dire, je choisis de m’intéresser ici juste à un "détail", une petite scène et la manière dont elle a été tournée.
Habilement insérée pas très loin de la conclusion du film (il faut bien installer une gradation dans l’émotion spectatorielle), cette scène montre deux jeunes enfants qui fument tout en sniffant une sorte de colle préparée à partir du polystyrène provenant des caisses qui emballent le poisson, comme cela nous a été montré, vingt minutes plus tôt, dans une scène où l’on a pu entendre un adolescent exposer certaines conséquences de cette pratique : endormissement profond qui survient n’importe où, ce qui fait de ces enfants des victimes potentielles des violeurs.
La manière dont elle a été filmée contraste nettement avec d’autres scènes d’enfants, notamment celle de la marmite de riz, où une caméra portée et un montage nerveux nous font assister à une bagarre pour la nourriture où seuls les plus forts ou les plus malins ont une chance de parvenir à satisfaire leur faim.
Ici, au contraire, la caméra est stable, proche du sol, probablement même sur pied. Et les mouvements d'appareil, posés, descriptifs, tout comme la symétrie entre le début du premier et la fin du dernier de ses quatre plans, font penser à un découpage préalable et donc à une mise en scène.
Plan large
Un enfant de profil est assis tout à l’avant du champ. Il est en train de fumer une cigarette. Un deuxième enfant venant du fond du cadre s’approche de lui. Il porte un flacon contenant un liquide jaune et vient s’asseoir à côté du premier. Les deux enfants échangent leurs produits. Juste avant, un regard du premier enfant vers la caméra, et l’expression de son visage à ce moment précis ("L’ai-je bien descendu ?"), sont un indice supplémentaire qu’il y a bien eu mise en scène, avec tout ce que cela implique de répétitions, voire de marques au sol.
Plan rapproché, dans l’axe
Le premier enfant sniffe bruyamment. Le deuxième fume. Puis ils échangent à nouveau leurs produits.
Plan rapproché, de trois quarts face
Le deuxième enfant, probablement plus jeune que le premier, sniffe à son tour bruyamment. On voit de la fumée. Il pose la bouteille. Mouvement de caméra pour accompagner son geste. On découvre qu’il tient une cigarette dans la main gauche. La caméra descend jusqu’à la bouteille.
Plan moyen, de trois quarts face
Le premier enfant sniffe également. Il tient la bouteille dans sa main gauche et une cigarette allumée dans sa main droite. On aperçoit, droite-cadre, la chemise du deuxième enfant. Le premier enfant pose la bouteille, la caméra descend pour accompagner son geste. On découvre le deuxième enfant allongé. Il dort. La caméra va vers lui, le champ s’élargit. Une voiture passe dans la rue qu’on devine dans le fond du cadre.
Cette scène est donc comme une illustration, à distance, de celle où les dangers immédiats de la colle étaient expliqués. Libre à nous d’imaginer ensuite le viol de l’enfant endormi…
Qu’on me comprenne bien. Il ne s’agit pas d’exclure la possibilité d’une mise en scène documentaire. On sait comment Nanouk a joué son propre rôle dans le film de Flaherty, acceptant même de se prêter à une certaine image de la vie des Inuits, par exemple en portant des culottes de peau ou en mordant dans un disque lorsqu’il est censé découvrir pour la première fois le phonographe et le son enregistré.
Mais ici, c’est d’enfants qu’il s’agit. Même s’ils sniffent et fument habituellement, sans la présence de la caméra, et quand bien même, pour l’occasion, il n’y aurait eu que de l’eau colorée dans la bouteille, le seul fait de leur demander de participer à cette mise en scène n’est-il pas un encouragement dans une pratique dangereuse pour eux, à court terme, comme cela a été expliqué vingt minutes auparavant, et à moyen terme, avec les conséquences irréversibles pour leurs jeunes organismes ? Est-ce qu’on ne retrouve pas là ce qu’il y a de pire dans la télé-réalité, y compris pour le spectateur transformé en voyeur aveuglé par son désir de croire et une nécessité ontologique d’identification ?
La présence de cette scène rejaillit sur le film tout entier. Il y a là une ligne que Sauper a cru bon de passer. Il importe peu, alors, de savoir si les enfants qui se battent pour du riz ont été payés pour ça** ou non, si les avions qui repartent avec un chargement de poissons apportent ou non des armes à l’aller. Ce film qui "déclenche une jouissance de l’horreur à la fois coloniale, ‘économique’ et sociale" (Comolli, p. 60) peut-il être qualifié de documentaire de création ?
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*Le hors-champ auquel fait référence Comolli est un hors-champ concret, topologique : ce qui, proche du champ de l’image, est susceptible d’y entrer à son tour du fait d’un élargissement du cadre ou d’un mouvement de caméra. Comolli, prenant un point de vue de documentariste, intègre à cette notion la nécessaire contextualisation, souvent absente dans le film de Sauper : les personnes filmées sont "comme suspendues dans une sorte de lévitation sociale, sans attaches, sans liens, sans relations"(p. 57).
**Ce qu’affirmait François Garçon. C’est la raison pour laquelle il a été condamné en première instance, le 22 février 2008, à 500 euros d'amende avec sursis, pour “diffamation“ envers Hubert Sauper.
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