Sun.
27
May

MEDIAPART

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Dictée : peut mieux faire

- Bien !

Quand le maître commençait ainsi, nous savions que c’était le moment de la dictée du mercredi.

- Prenez votre cahier de Français, le jaune, celui des dictées.

Un air de désolation envahissait alors la classe comme s’il s’agissait d’une mauvaise surprise, un coup bas qui aurait pu nous être épargné. Seuls quelques rares sujets brillants réprimaient avec peine le sourire carnassier de ceux qui tiennent enfin leur revanche sur le loup alpha de la récré et les bons en dessin ou en gymnastique.

Le pas pesant, la blouse grise et un vague parfum de savon de toilette commençaient alors leurs terribles allées et venues entre les rangées de tables.


- Je vous lis le texte en entier une première fois. Écoutez attentivement. Je ne veux pas entendre le moindre bruit. Vérifiez bien que votre encrier soit rempli. Je n’accepterai pas la moindre interruption une fois la dictée commencée. N’oubliez pas la date du jour en haut au centre de la page. Et je vous rappelle que la dictée ne vous dispense pas des pleins et des déliés.


Chacun plongeait sa plume sergent major dans l’encre violette de la porcelaine encastrée en haut des tables. Un juron étouffé s’échappait

parfois lorsque la plume accrochait le bout de buvard qu’une main vénéneuse avait subrepticement glissé dans le liquide. Mais la gravité de l’instant et le nœud au ventre avaient vite raison de ces ultimes signes d’une vie encore respirable. Chacun écoutait la lecture de découverte et les battements désordonnés de son cœur. L’attention obligeait à faire immédiatement abstraction du réel. Il fallait à la fois tenter de flairer les pièges, et ne pas se laisser embarquer par les rêveries que le texte trimbalait dans ses cales ; dissipation fatale pour qui aurait voulu se jouer des mystifications de l’orthographe.


La blouse grise frôlait les tables déplaçant un air redoutable qui faisait frissonner même les plus téméraires. Arrivait enfin le début de l’épreuve.


- « Le titre : Sous-bois en Sologne. Je répète : Sous-bois en Sologne. Je vous lis la phrase en entier et dicte ensuite. "Un oiseau terne, au vol bas, se leva devant eux sans un cri : quelque petit butor sans doute, troublé dans sa solitude." Vous êtes prêts ? Un oiseau terne – virgule - au vol bas – virgule - se leva devant eux sans un cri - deux points… se leva devant eux sans un cri - deux points… »


Les porteplumes dont les dents avaient réduit certains à la portion de moignon désolé, crissaient sur les lignes bleues des cahiers. Blouse grise et terreur de la tâche. Regards désespérés quêtant quelque grâce au plafond. Hantise du faux-pas, de la demi-faute, du quart de faute et du zéro impitoyable au bout d’un barème sans concession. Demi-tour brusque du maître en haut de l’allée. Haut le cœur. Épaules effondrées.


- Ne louchez pas, certains, toujours les mêmes… n’ajoutez pas à vos fautes, celles encore plus bêtes de votre voisin. Je poursuis !


Et la pesante litanie reprenait son cours inexorable avec cette exagération à peine perceptible des liaisons et le débit scandé propres à la dictée. Personne ne songeait à ricaner en entendant percer ça et là les glouglous incongrus de ventres en détresse.


« Ils l’entendirent longtemps après pousser sa clameur étrange, son beuglement mélancolique… ». « Ils l’entendirent longtemps z après… » […] ou bien sentait sous sa semelle – virgule- … ou bien sentait sous sa semelle – virgule- s’écraser r’une russule croquante…– virgule- s’écraser r’une russule croquante…– virgule- un lactaire mou qui suintait – point t’à la ligne -… un lactaire mou qui suintait – point t’à la ligne -
Doucement – virgule- Aïcha - Point d’exclamation final -… Doucement – virgule- Aïcha - Point d’exclamation final –

Maurice Genevoix, Raboliot


- Bien ! Je vous écris les noms propres au tableau : Raboliot, Maurice Genevoix, Aïcha .


Quelle cruauté dans cette dictée qui invitait à la course dans les bois, au rêve, à l’évasion, au moment même où la voix tonnante du maître bouclait tout espoir.


- Je vous laisse le temps de relire une fois. Les premiers de rangée, vous ramassez les cahiers ouverts dans l’ordre et vous les posez sur mon bureau.


Le sort en était jeté. Mais l’instrument de torture s’était une fois de plus révélé être la corde de l’évadé. Ceux d’entre nous que la musique des mots envoûtait s’étaient encore laissé prendre à ces appeaux posés au dessus des tilleuls de la cour ; leurres de poètes que les hirondelles faisaient frémir à chaque passage jusqu’aux vacances d’été.


Peut mieux faire. Tu parles !

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