Ven.
24
Oct

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Article d'édition

Je me souviens des fantômes du cagibi

Il y régnait une légère odeur de  térébenthine, relevée d’une touche de citronnelle, le tout sur un fond de cire d’abeille. L’air y était immobile, et pour cause, il n’y avait aucune fenêtre et la porte en était rarement ouverte. Pourtant, phénomène physique inexplicable, la poussière y tombait : légère, impalpable, une sorte de poudre de riz que le temps aurait laissé tomber comme par inadvertance en se maquillant d’impatience.  Tous les bruits y parvenaient feutrés, comme étouffés. A peine si on entendait la porte d’entrée s’ouvrir ou se refermer, la sonnette résonner.  Notre cagibi, c’était notre antre, notre vingt-mille-lieues-sous-les-mers, le dernier lieu où ils iraient nous chercher, pensait-on, avec même un pincement au cœur à l’idée qu’un jour la porte en vienne à claquer, nous y laissant enfermées.  Bref, notre réduit secret, notre royaume, à nous qui avions décidé d’investir et de nous approprier chaque centimètre carré de chaque recoin, palier, encoignure de cette maison biscornue à souhait que nous habitions. Nous étions bonnes joueuses : aux « grands », nous concédions les pièces nobles, entrée, salon, salle à manger, cuisine, chambres (hormis la nôtre, qui était mansardée). Bref, à eux celles qu’on cirait, celles qu’on entretenait, celles dans lesquelles on recevait.  Nous, nous contentions des rabicoins.  Les « fausses pièces ». Qu’on les nomme cagibi, réduit, placard, débarras, souillarde ou appentis, c’était notre « chez-nous ». Et ça ne se discutait pas.  C’était comme ça. « Non négociable », comme on dit maintenant.

 

A droite, sagement alignés sous leur housse, pendaient les costumes du dimanche ou les robes d’un soir,  ainsi que les lourds manteaux d’hiver, comme momifiés dans leur poids et la roideur de leurs secrets, toutes tenues qui nous faisaient rêver et dont nous rêvions de nous parer, mais auxquelles, comme de bien entendu, nous n’avions pas le droit de toucher.  Encore que…. Au dessus de la tringle à habits, c’était l’étage des chapeaux, bonnets, moufles, gants, mitaines, sagement emballés dans des boîtes en carton de toutes les formes dans leur écrin de papier de soie. Et en dessous, les chaussures de toute la maisonnée, après-ski, bottes, bottillons, escarpins à talons (ah, les escarpins de Maman en faux python !), sans talons, ballerines, brodequins, mocassins, sandales, nu-pieds, et même les ineffables « méduses » de plastique semi-opaque qu’on était censées « mettre aux pieds » avant d’aller caracoler sur les rochers l’été. Ainsi que le nécessaire d’entretien, une sorte d’immense coffre en bois articulé et repliable, plein à craquer de grattoirs, brosses, chiffons doux, chiffons de laine, boîtes de cirage Kiwi — je revois encore l’image de l’oiseau sur le couvercle — noir, brun acajou, brun parisien, rouge, incolore ou marine, tubes de crèmes assouplissantes,  kilomètres de lacets neufs ou dépareillés, semelles intérieures en cuir, en gomme verte dite à la « chlorophylle » ou d’une sorte de laine moumouteuse pour les grands froids.

 

Le long du mur de gauche, cette fois, des rayonnages d’étagères de gros bois rugueux que la main paternelle avait pris soin d’aligner bien

parallèlement — on voyait encore les marques dessinées au crayon sur le mur  à l’aide du niveau— recelaient des trésors variés qu’aucune housse, aucun papier journal ne protégeait… et constituaient donc par défaut des cibles autorisées aux mains audacieuses des petites fées.  Au plus près de la porte, les réserves de produits d’entretien. Aucun intérêt.  Lessive, savon noir, cire d’abeille, tampons Jex , balais Océdar et autres éponges ou détachants n’avaient déjà à l’époque vraiment pas de quoi nous faire vibrer.  Plus loin, en revanche, on trouvait des anciens cageots à fruits pleins de ficelle, de cordes à linge, d’écheveaux de raphia, de rouleaux de fil électrique, des boîtes contenant tous les boutons dépareillés de la maisonnée ou quantité de ces vieilles pinces à linge en bois qui étaient à cette époque les seules en usage. Poupées improvisées. Scoubidous de concours. Pompons de ficelle.  Monnaie d’échange. Osselets de toutes les merveilles.  Combien de jeudis après-midi de pluie avons-nous passé à vous triturer, à vous tordre, à vous  tresser, à vous lancer, vous rattrapper, à vous réinventer ? On jouait au théâtre des pinces à linge, distribuant les rôles aussi sérieusement qu’à la Comédie française. On organisait la sarabande des boutons : un ballet en plusieurs actes et autant de tableaux qu’une musique de Tchaïkovski n’aurait pas dénaturé. On déployait l’assaut des bouts de ficelle,  un véritable Fort Apache entre raphia, chanvre et lin, assises à même la poussière du sol du cagibi, sales comme des peignes, excitées comme des puces, mais heureuses comme jamais.

 

Mais le fin du fin était tout au bout du mur de gauche, là où le plafond en soupente était incliné à en toucher le sol : des piles et des piles de vieux journaux et de vieilles revues soigneusement triés, classés, alignés en piles  bien régulières.  Des « Rustica », des « La France à table », des « Modes de Paris », des « Catalogues des armes et cycles de Saint-Etienne », des « Votre Jardin » des « Ma Maison & mon Jardin »,  des « Votre Beauté », etc. parfois hérités de génération en génération d’occupants de la maison. Le papier en était parfois presque roussâtre et s’effritait entre les doigts. Les pages étaient cornées. Et parfois même, lorsque l’une de nous tournait une page, un minuscule insecte mordoré s’en échappait. Que de délices ! Du couteau inusable à la gaine invisible, de la pâte à blanchir la peau au sécateur multi-fonctions, de l’onguent pour retrouver de beaux seins fermes à la talonnette insoupçonnable à porter dans les chaussures,  de l’anti-limace révolutionnaire à l’art de coiffer ses cheveux en crans sans les chauffer, que de secrets nous étaient enfin révélés !  « Regarde, regarde ! » Nous pouffions. Nous dévorions. Nous apprenions.  Nous vivions.

 

Vint un jeudi de novembre, tout spécialement frileux, je me souviens.  Nous tournions en rond dans la maison. « Mais ne restez pas dans mes jambes, les filles, vous allez me rendre chèvre à tournicoter ! »  bougonnait Marienne, qui ne faisait jamais que semblant de bougonner mais que nous faisions toujours semblant de croire, par égard. Aussitôt dit, aussitôt fait : le goûter à peine avalé, cavalcade dans l’escalier, nous allâmes trouver refuge dans notre cagibi adoré.  Nous attaquions la pile de Rustica, quand soudain, deux feuillets bleu pâle, écrits d’une écriture tremblée, tombèrent sur nos genoux, d’entre les pages où ils avaient été soigneusement cachés.  Une lettre d’amour.  La première qu’il nous était donné de lire. Nous en avions le feu aux joues. Le cœur battant à rompre.  Bien

sûr que ça ne nous regardait pas, mais comment renoncer ? « Regarde la date ! » dit l’une de nous.  Juillet 1938, soit plus de vingt ans avant que notre famille n’emménage dans cette maison.  Les occupants d’avant ? Ou ceux d’encore avant ? De toute façon nous ne les connaissions pas, et à cette date, nos parents eux-mêmes étaient tout jeunes et ne s’étaient même pas encore rencontrés. Autant de raisons de ne pas hésiter…

                                                                                                               11 Juillet 1938


Mon amour,

Ma mère a tout découvert, lorsque je suis rentrée à la nuit, la dernière fois. J’ai eu droit à une scène terrible, elle m’a giflée, tapée, confisqué mes souliers.  Pour ne pas que je te revoye (sic), elle a décidé de m’envoyer chez mes tantes, à Voiron, pour aider à la boutique.  Mes bagages sont prêts et je pleure que je ne te reverrai pas.  Si je reviens un jour, tu seras sûrement parti à l’armée et je ne saurai pas comment te retrouver. J’ai été si heureuse entre tes bras.  Même que tu es déjà marié, ça m’est égal. C’est toi que j’aime et que j’aimerai toujours.

 

Ta Odette

 

PS : en plus, les règles ne sont pas venues. Il paraît que ma tante connaît quelqu’un là-bas qui sait faire ça. Mais j’ai si peur sans toi !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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