Terre ! Terre !
Il s’est rarement senti aussi apaisé, monsieur Janus. Allongé sur les planches chaudes du roof, rôties par toute une journée de grand soleil, il contemple les étoiles piquées dans le velours du ciel. Le tangage fait grincer les gréements dans un rythme qui en prend à son aise avec le tempo du moteur. Son ronron sourd et rassurant l’endormirait presque si le matelot ne le tenait en éveil avec ses histoires de « croches ». Les « croches » sont des épaves accumulées depuis des siècles un peu partout dans le golfe de Gascogne. Chaque pêcheur en établit consciencieusement la carte, au prix souvent de la perte d’un filet, pour éviter de s’y reprendre à nouveau. Les « croches » sont aussi un vivier à rêves qui passent sans chronologie aucune des U-boat furtifs aux resplendissants bâtiments de l’invincible Armada, le tout sous une somptueuse houle vert bouteille gardant jalousement ses secrets.
Une petite ligne sombre et dérisoire à l’horizon rappelle que la terre existe. Elle essaye vainement de se donner l’illusion de son importance en lançant sans répit les éclats fugaces du triangle des feux de Cordouan, La Coubre et Chassiron. Le roulis les escamote spasmodiquement, les renvoyant eux aussi à leur plus stricte et relative utilité de phares et balises.
"Qu’elle est petite et mesquine la terre ! Qu’ils sont futiles et insignifiants les problèmes des terriens, enfin ce qu’ils prennent pour des problèmes", se dit monsieur Janus. "Vus d’ici, sur l’océan, les êtres et les choses reprennent leur véritable dimension, à commencer par l’homme qui retrouve la place qui est la sienne, seul face aux éléments, arc-bouté sur l’essentiel". Monsieur Janus laisse ainsi ses pensées divaguer en s’étirant d’aise, fier d’être partie prenante dans cette aventure d’hommes. Il se sent paradoxalement habité par une force étrange alors que tout devrait le conduire à plus d’humilité. « Pauvres terriens ! », finit-il par lâcher à haute voix, « ils ne savent pas ce qu’ils perdent ».
- Quoi ? questionne en écho le matelot.
- Non, rien. Je pensais.
- Ah !
Une odeur inhabituelle d’huile chaude semble sourdre des moteurs. Le « Mobby Dick » paraît plus lourd tout à coup. Le matelot arrête son récit tranquille ponctué de suçotements de pipe ; il semble aux aguets, presque inquiet. Il se met debout et glisse vers l’écoutille du compartiment moteur qu’il lève prestement. Il a un haut le corps.
- Réveillez le patron, crie-t-il aussitôt à monsieur Janus, on est en train de couler.
Monsieur Janus descend quatre à quatre dans la couchette mais il n’a pas besoin de secouer le boss. Il est déjà debout en train d’enfiler ses bottes, le suroît de travers. « Mobby Dick » semble devenu un gros sabot ingouvernable. Le patron avait senti son bateau avant d’entendre l’appel du matelot.
- La durite du circuit de refroidissement a pété, patron, ê dégueule tout en cale à en combuger l’bateau. A ce train là, l’bloc moteur il est couvert dans dix minutes, si on coule pas avant, crie le matelot.
- Coupe les gaz, on est en train d’embarquer gros comme le bras, si t’ajoutes les funs du chalut qui nous plombent et qu’on peut pas rel’ver… putain, on n’est pas frais.
- Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui se passe ? bégaye Monsieur Janus.
- Mais si on coupe les gaz patron on n’aura plus d’jus pour activer les pompes de cales. On va tirer sur batterie. On n’ira pas loin comme ça. Et pis pour refout’ le moteur en route sans batterie…
- Fais ce que je te dis et va t’en essayer de rabouter cette saloperie d’ durite qu’on relance le moteur. S’ra toujours temps d’pomper quand on n’embarquera plus.
Le matelot descend dans le compartiment moteur. Il trempe à mi-cuisse dans l’eau graisseuse. Moteurs coupés, le bateau n’est plus parcouru par la vibration nerveuse qui le met nez à la lame. Il dodeline sa mature, comme un ivrogne endormi laisserait balloter sa tête inerte. Le matelot se dégueule sur les doigts. Il souffle comme un phoque, s’essuie la goule avec la manche du ciré, y retourne, buffe comme une accouchée, expire :
- J’y arrive pas, patron.
Monsieur Janus risque : « Vous feriez pas mieux d’appeler les secours ? »
Le patron l’envoie dinguer :
- Ah, non ! Là c’est trop tard. Le temps qu’y z’arrivent, de nuit en plus, et nous on fait trempette. Avec ce courant de Gironde, marée descendante, y nous r’trouvent aux Sargasses ; s’y nous r’trouvent ! Non ! Non ! Y faut qu’on se démerde tout seuls.
Monsieur Janus, blanc comme une seiche, dégueule à son tour par-dessus la lice. Puis hoquette à fendre l’âme.
- Ça y est, patron, j’ai réussi à rabouter, gueule le matelot en reniflant sa morve. Remettez en route qu’on foute la pompe de cale !
Le Patron du « Mobby Dick » s’exécute. Les vibrations reprennent accompagnées du glouglou de plus en plus ténu de la pompe.
- Je crois bien que la crépine est bouchée, Patron !
Le ventre de Monsieur Janus qui se voyait déjà sauvé se tord à nouveau douloureusement. Il envoie de nouveaux jets de glaires. Rien dans le coco comme dit le patron, c’est atroce.
- J’arrête et je relance. Dis-moi c’que ça fait, gueule le patron..
- C’est bon maintenant. Ça y va plein pot, répond le matelot après deux tentatives.
Le niveau baisse doucement en cale. Le moteur se dégage progressivement de l’eau graisseuse. « Mobby Dick » refait route, cap à la côte, houle par le travers mais piaffant de tous ses chevaux libérés.
Une ligne rose apparaît au loin sur le tracé sombre de la terre. Le matin ! La marée touche à sa fin. La terre se rapproche. Monsieur Janus retrouve peu à peu un visage presque humain. Il n’a jamais été aussi heureux de voir la terre ferme se rapprocher, se préciser, se faire sentir avec cette odeur de pain brûlé et d’orage proche. Finie, l’ombre fantomatique des goélands surgissant furtivement de la nuit pour raser les gréements comme autant de sales présages. Terminée, la crainte de ne pas être retrouvé dans l’eau glacée. Oublié le naufrage inexorable, le gouffre sous la quille.
Qu’elle est délicieuse la terre, grande et accueillante ! Ah, le bonheur de la retrouver, bien ferme, sûre sous le pied, rassurante, immobile, quiète. Se sentir enfin à l’abri. Une légère brise de terre caresse le front de monsieur Janus, encore poissé par sa fièvre de cauchemar. Il se sent enfin apaisé.
- Vous r’venez d’main ? lui demande le patron.
- Euh ! Non. Demain j’peux pas, j’ai prévu autre chose.
- J’espère que c’est pas parce que vous avez eu peur, des fois ?
- Non, non. Enfin, une petite frousse quand même. Hi! hi!
- Vous savez, c’est surtout dans les bouquins qu’elle est une maîtresse la mer. Dans la vraie vie c’est une foutue garce qui vous loupe jamais. Même nous, ça nous arrive des fois, d’avoir vraiment la trouille ; même qu’une fois j’ai prié et pourtant je suis pas croyant.
