Sun.
27
May

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Fermer

Dis Mémé...

« Dis Mémé, qu'est ce qu'on fête le 10 mai ? »

C'est la question qu'a posée ma petite fille de 6 ans à sa grand-mère, tandis que nous parlions à table de l'élection de François Mitterrand il y a trente ans jour pour jour. Parce que la jeune demoiselle ne savait pas qui était ce «Tonton» et se demandait pourquoi elle n'avait pas été invitée à son anniversaire.
«Et bien, le 10 mai, nous célébrons l'arrivée au pouvoir de la gauche il y a trente ans», ai-je répondu, considérant qu'il n'était pas trop tôt pour lui apprendre l'histoire de France au lieu de m'embarquer dans des explications alambiquées. Il faut dire que j'avais déjà épuisé mon stock de réponses évasives le 8 mai dernier quand la jeune demoiselle s'est mise en tête de savoir pourquoi il y avait écrit 1945 après le prénom Victoire sur le calendrier des postes.

J'avais bredouillé alors un galimatias inepte afin de ne pas avoir à lui expliquer la guerre, les méchants Allemands, le Pétainisme, la collaboration, la francisque et les lois raciales, préférant marmonner que le monsieur des calendriers avait écrit Victoire 1945 pour ne pas confondre avec celle de 1998, qui est la seconde victoire historique dont les Français se souviennent et qui tombe un 12 juillet.

La question pleine d'une rafraichissante innocence de ma petite fille m'a fait réfléchir. Et aussi parce que la télévision n'arrêtait pas de déverser reportages nostalgiques, portraits sensibles et respectueux sur une musique d'orgue Bontempi. Tout au long de la journée, les hommages se sont succédé, ramenant sur le devant de la scène cet historique mois de mai 1981 qui a vu l'accession au pouvoir de la gauche le 10 et Bob Marley mourir le 11. Faisant dire aux mauvaises langues de l'époque que décidément un malheur n'arrivait jamais seul...

En ce 10 mai 2011 toutefois, les sentiments étaient inégalement partagés. On a pu lire ça et là des avis très critiques en totale contradiction avec la ferveur ambiante. Dans le Figaro d'hier, Etienne Mougeotte a même titré : «Mitterrand, trop, c'est trop !»...

Que les contempteurs de feu François Mitterrand se rassurent : ça ne durera pas.

Ça ne durera pas, car même si la génération Mitterrand se rappelle du 10 mai 1981 comme si c'était hier, larme à l'œil et poings serrés, je doute sincèrement que les générations futures aient autant de mémoire. Mémoire qui n'est pas une faculté équitablement et universellement partagée. Elle possède même une tendance naturelle à la sélectivité.

Certains (dont je fais partie) préfèrent par exemple sciemment occulter certains souvenirs douloureux, comme le fait d'avoir porté fièrement la nuque longue et des «Nastase», écouté en boucle Richard Sanderson ou Herbert Léonard, bu du «Pacific» pour faire le malin et collectionné les autocollants «Groquik». Avant de se rabattre sur les pin's et les télécartes à l'approche du second mandat du premier et seul président socialiste que la Vème république ait connu.

D'autres, en revanche, préfèrent cultiver des réminiscences doucereuses et chérir un héritage qui, sans cesse réclamé depuis, n'a jamais été officiellement légué. Ainsi, alors que la gauche d'aujourd'hui s'évertue à pérenniser la théorie de l'homme providentiel comme certains attendent le retour du Messie (je ne jette la pierre ni aux uns ni autres, guettant moi-même avec impatience qu'un individu de la trempe d'un Platini ou d'un Zidane daigne enfin se pointer en sélection nationale histoire de gagner un ou deux matchs avec la manière avant que l'équipe de France de football ait épuisé son quota de sympathie).

Mais 1981, il y a trente ans, c'est déjà de l'histoire. Et l'actualité nous prouve chaque jour qu'il est parfois important de se souvenir de certaines choses... En 1981, Le président Habib Bourguiba opte pour le multipartisme en Tunisie ; Ronald Reagan devient président des Etats-Unis en janvier et décide huit mois plus tard la production et le stockage de 1200 bombes à neutrons : Jacques Lacan et René Clair décèdent, Paris Hilton et Britney Spears naissent ; le Prince Charles et Lady Diana se marient devant des millions de téléspectateurs et l'airbag est commercialisé pour la première fois en Europe par le constructeur Mercedes...

En France, le gouvernement Mauroy comprend quatre ministres communistes, la durée hebdomadaire légale du travail est réduite d'une heure, une cinquième semaine de congés payés est accordée aux salariés, l'impôt sur la fortune est créé, la retraite à soixante ans instituée, la peine de mort abolie, 132 000 étrangers seront régularisés en deux ans, le remboursement de l'IVG est adopté, la «loi Lang» impose le prix unique sur les livres... Certes, après la «vague rose», la «rigueur» va venir pointer le bout de son nez. Bien sûr, tout n'est pas idyllique : Nicolas Sirkis fonde le groupe Indochine...

Trente ans plus tard, prenez un(e) lycéen(ne) moyen(ne). Agé(e) de dix-sept ans et donc bientôt en âge d'aller exercer son devoir civique entre deux sms écrits en langage phonétique et un billet de blog publié à la hâte pour dire que Madonna devrait prendre exemple sur Lady Gaga si elle veut encore durer dans le métier, l'aspirant(e) citoyen(ne) se contrefout de l'ère Mitterrand.

Il ou elle n'en a peut-être jamais entendu parler, soumis à l'omerta familiale pour peu que ses géniteurs lisent quotidiennement le Figaro ou regardent le journal de 20 heures de TF1 et estiment comme Laurent Wauquiez (jusque-là ministre aux affaires européennes et depuis peu docteur en oncologie sociale) que l'assistanat débridé ça suffit comme ça, parce que bon c'est toujours les mêmes qui payent et que ça peut plus durer !

Non, l'impétrant votant de demain ne connaît pas nécessairement le passé trouble et l'œuvre ambiguë du séparatiste du congrès d'Epinay... Pour une grande partie de la jeune génération appelée aux urnes dès l'année prochaine, François Mitterrand est peut-être même déjà «le bibliothécaire qui a donné son nom à une station de métro». Que les empêcheurs de commémorer en rond se tranquillisent, au même titre que Max Dormoy et Charles Michels, dans quelques temps François Mitterrand aura cessé de briller au firmament du souvenir entretenu.

A partir de la rentrée 2011, le programme d'histoire de France de Terminale s'arrête en 1962.

Un peu de patience messieurs les détracteurs. Ce n'est qu'une question de temps.

 

DB

Newsletter
Je m'identifie