Politique fiction: le président est mort (10/12)
C'est dans le cadre verdoyant de Berville sur Mer qu'il avait annoncé sa candidature à l'élection présidentielle de 2012. C'est dans un cadre non moins coloré que le Président de la République Hervé Morin est mort ce matin à Pont-Audemer, ville qui l'a vu naître, alors qu'il s'apprêtait à repeindre le plafond de son bureau profitant des fêtes de fin d'année pour faire un peu de bricolage. Tombant de haut et chutant lourdement et mortellement sur les pots de peinture posés à terre.
Crédité de 0,5 à 1 % des intentions de vote au moment de sa déclaration de candidature fin 2011, Hervé Morin avait alors fait une percée digne des meilleurs grimpeurs de la grande boucle en dépassant ses concurrents mois après mois pour finalement arriver en tête au soir du premier tour face à Christine Boutin.
Les analystes avaient relevé a posteriori qu'Hervé Morin avait été le grand bénéficiaire d'un vote contestataire inédit au premier tour d'une élection sous la Vème République après le désistement de Nicolas Sarkozy au profit de Claude Guéant ; celui de François Bayrou au profit de Christine Boutin (ils se seraient rencontrés nuitamment au domicile du candidat MoDem pour sceller une alliance électorale devant notaire) ; celui de Marine Le Pen au profit d'Eric Besson, celui de François Hollande au profit de Manuel Valls et celui d'Eva Joly au profit de Corinne Lepage.
Ces retraits avaient été motivés par le résultat d'un sondage pré-électoral montrant la désaffection des électeurs pour les politiques et avançant que si les candidats déclarés persistaient dans leur intention de briguer la magistrature suprême, les Français voteraient massivement pour Nicolas Dupont-Aignan et à 65 % dès le premier tour... Prenant les chiffres au mot et au pied de la lettre afin d'empêcher ce que toute la presse avait appelé un « 21 avril à la con », chaque candidat avait alors propulsé son dauphin le plus probable en fonction de ses affinités électoralistes.
Intronisé 24ème Président de la République, Hervé Morin se voulut l'homme des grands chantiers de la deuxième décennie du XXIème siècle : il fit transférer les cendres du Soldat inconnu à Bruères-Allichamp ; dès les premiers jours de son mandat, Hervé Morin (ancien maire d'Epaignes rappelons-le) fit nationaliser Jacques Dessange et Franck Provost ; il réforma la Fédération Française de Football en imposant des quotas de recrutement de joueurs évoluant uniquement au centre, remplaçant de fait le très vieillissant «4-4-2» par un moderne et novateur «1-10» en ligne qui en déstabilisa plus d'un lors du Championnat d'Europe 2012 ; il mit un point d'honneur à revivifier le tissu économique local (il délocalisa les grandes administrations en région, Châteauroux, Tours, Orléans, Chartres et même Blois retrouvèrent un peu de leur lustre d'antan) ; l'Assemblée Nationale (le Nouveau Centre ayant entre-temps obtenu la majorité des sièges) fut transférée à Saint-Amand-Montrond dans un nouvel hémicycle et le Sénat, passé à gauche fin 2011, fut invité à quitter le Palais du Luxembourg pour le Centre Pompidou.
Enfin, Hervé Morin travailla activement en faveur de l'indépendance de la presse, en déposant le terme «Centre» à l'INPI ce qui eut pour effet de voir débaptiser quelques organes de presse régionaux. Il est vrai que des journaux comme L'Echo du Centre ou Le Journal du Centre auraient pu, s'ils avaient gardé leur ancien nom, être suspectés de connivence. La presse, justement, n'avait pas manqué de souligner ce «grand virage au milieu» que connaissait le pays avec l'élection d'un centriste à la tête de l'Etat. Au mépris des règles mathématiques les plus élémentaires mais ouvrant un champ des possibles inépuisable en termes de jeux de mots imbéciles en manchette.
Ainsi, les journalistes s'étaient interrogés sur la capacité de la nouvelle majorité à rester «unie et unique» (Le Point), «concentrée et concentrique» (Ça m'intéresse). Le Journal Inconséquent de l'Information Dérisoire se demandant quant à lui «jusqu'où pourrait aller Hervé Morin avant que le Centre y pète»...
Rappelons pour mémoire la légendaire répartie du fondateur du Nouveau Centre à l'adresse de ses détracteurs qui se sont souvent amusés à le brocarder : Hervé Morin répondait qu'il était «normal d'être pris pour cible quand on incarne le centre».
DB
