Manif pour tous : liaison dangereuse
Lundi dernier, alors que j’initiais ma fille de huit ans aux finesses du conditionnel passé deuxième forme, conjuguant vainement « il eût fallu que tu rangeasses ta chambre » et l’activité de baby-sitter occasionnel, j’ai tenté d'expliquer à ma chère tête blonde les tenants et les aboutissants du débat sur le mariage pour tous après avoir lu un article publié sur 20Minutes.fr intitulé « Mariage pour tous : Hollande reçoit les « anti » vendredi ».
Avant de me faire reprendre par ma progéniture en plein apprentissage de la grammaire, je l'ai collée devant la télévision avec le DVD de Tom Ford A Single Man, j’ai bondi sur mon siège de bureau et l’occasion pour écrire cette chronique…
En découvrant le titre de cet article en ligne, les mots ont tourné dans ma tête pour rester quelques instants en suspens dans les méandres confus de mon cerveau joueur, tentant d’analyser la liaison sonore et zézayante entre l’article défini pluriel et la préposition décrivant l’opposition ainsi substantivée : « les anti »… Vous imaginez sans peine la pléthore de jeux de mots de plus ou moins bonne facture et de parallèles facétieux qui m’est venue à l’esprit. Je me suis aussitôt mis en quête d'exemples où je pourrais remplacer le mot « gentil » par le préfixe signifiant « contre ». Quitte à en inventer s’il le fallait pour illustrer mon propos au mépris de ma principale résolution pour 2013 : cesser les jeux de mots teintés d’homophonie primaire et arrêter de truffer mes écrits de honteux calembours.
Je me suis demandé s’il fallait lire en faisant la liaison et si l’on devait dire « les [z]antis » ou bien « les [h]antis ». Sacrifiant la modification phonétique sur l’autel de l’humour approximatif, j’ai donc pris le parti de parler de cette question de grammaire en versant avec une facilité coupable dans l’ineptie, quitte à placer au détour d’une phrase des « [z]antis Ghana » par ici ou des « [z]antis Berry » par là… Jusqu’à prétendre sans vergogne qu’aux dires des organisateurs de la manifestation du 13 janvier dernier, tout le monde il était beau, tout le monde il était [z]anti. Même si dans ce dernier cas de figure c’est une faute. D’accord.
La règle de l’amuïssement souffre d’exceptions qu’il est bon de connaître. Au risque de pratiquer l’élision dangereuse, voire fatale. Ainsi, il est facultatif et déconseillé de lier deux mots entre deux groupes nominaux dont l'un complète l'autre, principalement lorsque celui-ci est en tête. Et pas seulement de cortège, comme dans la phrase « vers 14h sur le Champ-de-Mars, les pelouses [z]intactes [z]accueillaient les premiers [z]arrivants ». De même, il est incongru de dire « ils sont allés [z]au zoo avant de rejoindre le défilé Porte d’Italie ». Devant un h dit aspiré, même problématique : il y a disjonction et il est fautif d’unir par ce sacré lien ce qui n’a pas lieu de marier. Tout le monde sait par exemple qu’il est incorrect de parler des [z]handicapés ; des [z]hannetons (quand bien même ils prendraient leur faucille) ; des [z]heaumes (tant qu’il y en aura)... ou des [z]Hans du nord, qui ont dans leurs yeux le bleu qui manque à leur décor.
Ce qui me chagrine dans le titre de 20Minutes.fr, c’est qu’il consacrerait les [z]antis comme un groupe d’opinion à part entière, réuni sous la bannière de la « Manif pour tous », hostile au mariage pour tous, contre le mariage homosexuel, ses gentils organisateurs attendus à l’Élysée à l'avant-veille de la grande manifestation de soutien au projet de loi du gouvernement... J’ai été tenté un instant d’écrire « les [z]anti [z]organisateurs », mais je me suis dit que je pourrais être accusé de vouloir minimiser leur légitimité. Ce qui n’est pas mon intention, je ne suis pas intolérant au point de leur refuser un droit. Surtout celui de s’exprimer.
Mais qui sont vraiment ces [z]antis ? S’agit-il de bons samaritains de la pensée unique qui entendaient, désintéressés, « arrêter de filer cette cause à des gens [Civitas, NDLR] qui organisent des manifestations contre les homos » ? S’agit-il de cette fameuse majorité silencieuse qui pense tout bas ce que certains politiques estiment devoir dire tout haut en se défendant de tout populisme ? S’agit-il de cette catégorie de la population française qui n’est pas [z]homophobe (et compte même parmi les gens qu’elle aime bien un couple gay ou lesbien) mais refuse à tout prix à ces femmes et ces [z]hommes (oh, comme ils disent) la possibilité d’aller divorcer légalement en se jetant des insultes et de la vaisselle à la figure comme cela se pratique quotidiennement chez les [z]hétéros depuis la nuit des temps ?
Parce que parmi ces [z]antis à qui on a donné des pancartes, parfois la parole et le bon Dieu sans confession à la télévision le 13 janvier dernier, combien d’entres eux connaissent vraiment le texte du projet de loi et l'étude présentés en novembre 2012 ?
Combien de ces belles âmes qui se sont déplacées en nombre, à douze dans un Kangoo ou un Opel Meriva, en RER ou en taxi, pour se presser sur le Champ-de-Mars à la mi-janvier savaient que le jardin public lieu de ralliement des [z]antis manifestant en 2013 est célèbre pour avoir accueilli le Noël Montagnard, la Fête de l’Être suprême, en juin 1794 (300 000 personnes présentes selon la police - 100 000 selon Lafayette) et plus près de nous (mon Dieu) des artistes de renom comme Jean-Michel Jarre, Johnny Hallyday ou Dorothée ?
Combien de ces chers [z]urbains, qui ont exhibé leur descendance en leur faisant scander des slogans fleuris tels que « le mariage c’est sacré », « tous gardiens du code civil » ou « pas d’ovule dans les testicules », sont allés manifester en ayant pleinement conscience qu’ils le faisaient pour dénier à leurs semblables un droit dont ils jouissent (eux) par la loi ? Et seulement la loi. Loin du sacré et d’une quelconque morale dépassée depuis bien longtemps : « prérogative exclusive de l’Église durant l’Ancien régime, la sécularisation du mariage fut consacrée à l’article 7 de la Constitution de 1791 aux termes duquel « la loi ne considère le mariage que comme un contrat civil ». (…) Cette conception civile et laïque du mariage sera reprise par les rédacteurs du code civil ». (Etude d’impact).
Ce qui m’interpelle vraiment, alors que les [z]opposants au projet sont attendus au palais de l’Élysée deux jours avant la nouvelle manifestation en sa faveur, c’est la somme d’arguments fallacieux qui se sont succédés jusqu’à l’abus de langage que j’ai pu lire ici et là. Je cite ici les moins virulents (mais pas les moins effrayants) : « Mariage à deux vitesses », « réalité anthropologique »… Sur le site de La Manif pour tous on peut lire le projet de loi aurait pour conséquence « d’imposer le « mariage » homo à tous ! ». Qu’est-ce que c’est que ce sophisme de malheur ? Il ne s’agit nullement d’imposer quoi que ce soit. Il s’agit de rendre possible, de donner à tous le même droit. De donner à ceux qui ne l’ont pas, la liberté de se marier ou de ne pas le faire. Le mariage, dans sa forme actuelle (i.e. dans le Code Civil), est-il aujourd’hui « imposé » aux [z]hétéros ? Pas que je sache.
En 1999, 100 000 personnes avaient défilé contre une loi, le PACS, qui prenait déjà en compte plus qu’un fait de société, une réalité humaine. En 2013, les [z]antis se gargarisent d’avoir rassemblé un million de personnes sur le Champ-de-Mars, niant à nouveau et un peu plus cette réalité. Tout en prétendant le contraire.
Ceux qui sont allés bigotter par chapelets entiers dimanche 13 janvier après avoir fait rédiger au gros feutre et sans faute par leurs bambins télégéniques sur des pancartes maison « Un papa, une maman, c’est ce qu’on fait de mieux pour faire des enfants », n’ont-ils pas l’impression de prêcher à rebours et de regarder le monde par le petit bout de leur lorgnette offusquée ? Avec leurs amalgames douteux, leurs liaisons suspectes, leur étroitesse d’esprit et leurs postures médiatiques, les [z]antis glosent sur le nombre (de participants) et le genre (qui créerait à les entendre « un nouvel ordre anthropologique, fondé non plus sur le sexe mais sur la préférence sexuelle »). Ils s’érigent en défenseurs clivants d’une conception archaïque de la société. Avec les [z]antis d’un côté.
Et les méchants de l’autre ?
