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Extraits choisis autour de questions posées par la numérisation du monde (1)

Le 13 janvier 2011 nous avons consacré notre séance du séminaire « La numérisation du monde » à quelques questions posées par l'évolution d'une société de plus en plus centrée sur les chiffres et pilotée par les nombres.

Tout peut-il, en particulier, se réduire à une suite de 0 ou de 1 ?

Vous trouverez ci-dessous les extraits de texte de Hannah Arendt étudiés.

La question de la science et du langage(Hannah Arendt) [1]Peut-être ces possibilités relèvent-elles encore d'un avenir lointain; mais les premiers effets de boomerang des grandes victoires de la science se sont fait sentir dans une crise survenue au sein des sciences naturelles elles-mêmes. Il s'agit du fait que les « vérités » de la conception scientifique moderne du monde, bien que démontrables en formules mathématiques et susceptibles de preuves technologiques, ne se prêtent plus à une expression normale dans le langage et la pensée. Lorsque ces « vérités »peuvent s'exprimer en concepts cohérents, l'on obtient des énoncés « moins absurdes peut-être que cercle triangulaire, mais beaucoup plus que lion ailé» (Erwin Schrödinger). Nous ne savons pas encore si cette situation est définitive. Mais il se pourrait, créatures terrestres qui avons commencé d'agir en habitants de l'univers, que nous ne soyons plus jamais capables decomprendre, c'est-à-dire de penser et d'exprimer, les choses que nous sommescependant capables de faire. En ce cas tout se passerait comme si notrecerveau, qui constitue la condition matérielle, physique, de nos pensées, nepouvait plus suivre ce que nous faisons, de sorte que désormais nous aurionsvraiment besoin de machines pour penser et pour parler à notre place. S'ils'avérait que le savoir (au sens moderne de savoir-faire) et la pensée se sontséparés pour de bon, nous serions bien alors les jouets et les esclaves non pastant de nos machines que de nos connaissances pratiques, créatures écervelées àla merci de tous les engins techniquement possibles, si meurtriers soient-ils.

Toutefois, en dehors même de ces dernières conséquences,encore incertaines, la situation créée par les sciences est d'une grande importance politique. Dès que le rôle du langage est en jeu, le problème devient politique par définition, puisque c'est le langage qui fait de l'hommeun animal politique. Si nous suivions le conseil, si souvent répétéaujourd'hui, d'adapter nos attitudes culturelles à l'état actuel des sciences,nous adopterions en toute honnêteté un mode de vie dans lequel le langagen'aurait plus de sens. Car les sciences ont été contraintes d'adopter une «langue » de symboles mathématiques qui, uniquement conçue à l'origine comme abréviation de propositions appartenant au langage,contient à présent des propositions absolument intraduisibles dans le langage.S'il est bon, peut-être, de se méfier du jugement politique des savants en tantque savants, ce n'est pas principalement en raison de leur manque de «caractère » (pour n'avoir pas refusé de fabriquer les armes atomiques), ni deleur naïveté (pour n'avoir pas compris qu'une fois ces armes inventées ilsseraient les derniers consultés sur leur emploi), c'est en raison précisémentde ce fait qu'ils se meuvent dans un monde où le langage a perdu son pouvoir.Et toute action de l'homme, tout savoir, toute expérience n'ade sens que dans la mesure où l'on en peut parler. Il peut y avoir des véritésineffables et elles peuvent être précieuses à l'homme au singulier,c'est-à-dire à l'homme en tant qu'il n'est pas animal politique, quelle quesoit alors son autre définition. Les hommes au pluriel, c'est-à-dire les hommesen tant qu'ils vivent et se meuvent et agissent en ce monde, n'ont l'expériencede l'intelligible que parce qu'ils parlent, se comprennent les uns les autres,se comprennent eux-mêmes.

La question de la vérité et du mensonge(Hannah Arendt)[2]Le secret - ce qu'on appelle diplomatiquement la «discrétion », ou encore arcanaimperii, les mystères du pouvoir - la tromperie, la falsificationdélibérée et le mensonge pur et simple employés comme moyens légitimes deparvenir à la réalisation d'objectifs politiques, font partie de l'histoireaussi loin qu'on remonte dans le passé. La véracité n'a jamais figuré au nombredes vertus politiques, et le mensonge a toujours été considéré comme un moyenparfaitement justifié dans les affaires politiques. Qui prend la peine deréfléchir à ce propos ne pourra qu'être frappé de voir à quel point notrepensée politique et philosophique traditionnelle a négligé de prêter attention,d'une part à la nature de l'action et, de l'autre, à notre aptitude à déformer,par la pensée et par la parole, tout ce qui se présente clairement comme unfait réel. Cette sorte de capacité active, voire agressive, est bien différentede notre tendance passive à l'erreur, à l'illusion, aux distorsions de lamémoire, et à tout ce qui peut être imputé aux insuffisances des mécanismes dela pensée et de la sensibilité.

Un des traits marquants de l'action humaine est qu'elleentreprend toujours du nouveau, ce qui ne signifie pas qu'elle puisse alorspartir de rien, créer à partir du néant. On ne peut faire place à une actionnouvelle qu'à partir du déplacement ou de la destruction de ce qui préexistaitet de la modification de l'état de choses existant. Ces transformations ne sontpossibles que du fait que nous possédons la faculté de nous écarter par lapensée de notre environnement et d'imaginer que les choses pourraientêtre différentes de ce qu'elles sont en réalité. Autrement dit, la négationdélibérée de la réalité - la capacité de mentir -, et la possibilité demodifier les faits - celle d'agir - sont intimement liées ; elles procèdentl'une et l'autre de la même source : l'imagination. Car il ne va pas de soi quenous soyons capables de dire : « le soleil brille », à l'instant même oùil pleut (certaines lésions cérébrales entraînent la perte de cette faculté) ;ce fait indique plutôt que, tout en étant parfaitement aptes à appréhender lemonde par les sens et le raisonnement, nous ne sommes pas insérés, rattachés àlui, de la façon dont une partie est inséparable du tout. Nous sommes libresde changer le monde et d'y introduire de la nouveauté. Sans cette libertémentale de reconnaître ou de nier l'existence, de dire « oui » ou « non » - enexprimant notre approbation ou notre désaccord non seulement en face d'uneproposition ou d'une déclaration, mais aux réalités telles qu'elles nous sontdonnées, sans contestation possible, par nos organes de perception et deconnaissance - il n'y aurait aucune possibilité d'action ; et l'action estévidemment la substance même dont est faite la politique.

Il faut ainsi nous souvenir, quand nous parlons de mensonge,et particulièrement du mensonge chez les hommes d'action, que celui-ci ne s'estpas introduit dans la politique à la suite de quelque accident dû à l'humanitépécheresse. De ce fait, l'indignation morale n'est pas susceptible de le fairedisparaître. La falsification délibérée porte sur une réalité contingente, c'est-à-diresur une matière qui n'est pas porteuse d'une vérité intrinsèque et intangible,qui pourrait être autre qu'elle n'est. L'historien sait à quel point estvulnérable la trame des réalités parmi lesquelles nous vivons notre existencequotidienne ; elle peut sans cesse être déchirée par l'effet de mensongesisolés, mise en pièces par les propagandes organisées et mensongères degroupes, de nations, de classes, ou rejetée et déformée, souvent soigneusementdissimulée sous d'épaisses couches de fictions, ou simplement écartée, aux finsd'être ainsi rejetée dans l'oubli. Pour que les faits soient assurés de trouverdurablement place dans le domaine de la vie publique, il leur faut letémoignage du souvenir et la justification de témoins dignes de foi. Il enrésulte qu'aucune déclaration portant sur des faits ne peut être entièrement àl'abri du doute - aussi invulnérable à toute forme d'attaques que, par exemple,cette affirmation : deux et deux font quatre.

C'est cette fragilité qui fait que, jusqu'à un certainpoint, il est si facile et si tentant de tromper. La tromperie n'entrejamais en conflit avec la raison, car les choses auraient pu se passereffectivement de la façon dont le menteur le prétend. Le mensonge est souventplus plausible, plus tentant pour la raison que la réalité, car le menteurpossède le grand avantage de savoir d'avance ce que le public souhaite entendreou s'attend à entendre. Sa version a été préparée à l'intention du public, ens'attachant tout particulièrement à la crédibilité, tandis que la réalité acette habitude déconcertante de nous mettre en présence de l'inattendu, auquelnous n'étions nullement préparés.

En temps normal, la réalité, qui n'a pas d'équivalent, vientconfondre le menteur. Quelle que soit l'ampleur de la trame mensongère que peutprésenter le menteur expérimenté, elle ne parviendra jamais, même avec leconcours des ordinateurs, à recouvrir la texture entière du réel. Le menteur,qui pourra peut-être faire illusion, quel que soit le nombre de ses mensongesisolés, ne pourra le faire en ce qui concerne le principe même du mensonge.C'est là une des leçons que l'on pourrait tirer des expériences totalitaires,et de cette effrayante confiance des dirigeants totalitaires dans le pouvoir dumensonge - dans leur aptitude, par exemple, à réécrire sans cesse l'histoire, àadapter l'interprétation du passé aux nécessités de la « ligne politique » duprésent, ou à éliminer toutes les données qui ne cadrent pas avec leuridéologie. Ainsi, ils prouveront que, dans un système d'économie socialiste, iln'existe pas de chômage en refusant de reconnaître son existence ; dès lors, unchômeur n'est plus qu'une entité non existante.

Les résultats de telles expériences, effectuées par deshommes disposant des moyens de la violence, sont assez effrayants, mais ils nedisposent pas du pouvoir d'abuser indéfiniment. Poussé au-delà d'une certainelimite, le mensonge produit des résultats contraires au but recherché ; cettelimite est atteinte quand le public auquel le mensonge est destiné estcontraint, afin de pouvoir survivre, d'ignorer la frontière qui sépare lavérité du mensonge. Quand nous sommes convaincus que certaines actions sontpour nous d'une nécessité vitale, il n'importe plus que cette croyance se fondesur le mensonge ou sur la vérité ; la vérité en laquelle on peut se fierdisparaît entièrement de la vie publique, et avec elle disparaît le principalfacteur de stabilité dans le perpétuel mouvement des affaires humaines.


A suivre....


[1]Extrait du prologue de Condition de l'homme moderne

[2]Extrait du texte « Du mensonge en politique »

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