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Les critiques de la Revue du Projet (N°22)


Le Capital de Marx, son apport, son dépassement au-delà de l’économie, Le Big bang n’est pas une théorie comme les autres, Aliénation et émancipation, Où est passée la critique sociale ? Penser le global au croisement des savoirs,  l'« Abécédaire » de la revue Europe, l'entretien avec Emmanuel Terray... découvrez nos critiques du mois coordonnées par Marine Rousillon. 

Le Capital de Marx, son apport, son dépassement au-delà de l’économie, Paul Boccara

Le Temps des Cerises, 2012

Par Igor Martinache
La nouvelle crise du capitalisme que nous traversons a ramené la figure de Karl Marx sur le devant de la scène. Même les plus libéraux se sont sentis sommés de rendre hommage au grand natif de Trèves, comme pour s’amender de leur incapacité totale à prévoir le cataclysme. Pas question pour autant de  débattre plus avant des analyses en question afin d’en tirer des enseignements pour « corriger le tir ». C’est ce (faux) paradoxe que Paul Boccara s’emploie ainsi à corriger, sans pour autant traiter Le Capital comme un livre saint rédigé par un prophète qui aurait tout prévu. Bien au contraire, l’œuvre de Marx était à l’image de sa pensée, tortueuse et inachevée, et ce serait lui faire injure que de ne pas s’appliquer à la « dépasser », au sens hégélien du terme : c’est-à-dire à prendre appui sur elle pour penser les défis de notre temps. C’est donc en quelque sorte deux livres en un que propose l’un des chefs de file de la réflexion économique du PCF : une présentation pédagogique des principaux concepts qui permettent d’analyser le mouvement historique du capitalisme, que viennent compléter un certain nombre de propositions pour sortir de la crise indissociablement économique et « anthroponomique », comme le dit l’auteur pour désigner un processus de transformation de la « nature humaine » ,  dans laquelle nous a mené la logique actuelle du capitalisme. Non sans pointer les insuffisances des tenants du keynésianisme ou du régulationnisme comme Marx en son temps celles des socialistes utopiques, ni mettre l’accent sur la « révolution informationnelle » qui caractérise selon lui la phase actuelle du développement capitaliste, l’auteur reprend et développe ainsi un certain nombre de propositions qu’il a déjà présentées par ailleurs : « nouveau statut d’emploi ou de formation », monétarisation de la dette publique et redirection du crédit vers des finalités sociales, véritable coopération internationale sur les plans commercial, monétaire et pour l’élargissement des services publics, qui passerait par une réelle démocratisation des instances supranationales, elle-même indissociable de la promotion d’une culture de partage et d’ « intercréativité ». Vaste et ambitieux programme dont les détails nécessitent encore d’être précisés collectivement, avec les conditions pour établir un rapport de forces favorable à sa mise en œuvre.

Le Big bang n’est pas une théorie comme les autres, Jean-Marc Bonnet-Bidaud, François-Xavier Désert, Dominique Leglu, Gilbert Reinish

La Ville Brûle, 2009

Par Ivan Lavallée

Des particules qui se déplacent plus vite que la lumière, des OGM qui empoisonnent, un boson qui fait les Unes. La science superstar des média, et un ouvrage qui « remet les pendules à l’heure » pour ma concierge et moi, une vision humaniste sur la médiation des sciences. Auparavant, nous nous positionnions comme observateurs. Maintenant, en parlant de l’univers, nous parlons implicitement de nous-mêmes, et la charge émotionnelle est devenue plus forte et retentit sur notre vision du monde.
Le Big Bang qui suscite les fantasmes d’écrivaillons en mal de « Pensée de Dieu » est présenté ici pour ce qu’il est. Pas une théorie physique au plein sens du terme, mais un scénario cosmologique, cohérent avec les équations de la relativité générale, le modèle qui s’ajuste le mieux aux observations actuelles. Le prix à payer est élevé ; avec 96% de matière (et énergie) noire inconnue, il pose plus de questions qu’il n’en résout. Il apparaît là plus comme une mesure de notre ignorance. Pourtant, surmédiatisé, il permet des opérations de marketing scientifique et l’occultation de cosmologies alternatives. Le consensus actuel, trop dominant, est probablement un frein aux progrès dans notre compréhension de l’univers.
Cet ouvrage multiplie les angles de vue sur la cosmologie et essaie de distinguer les différents enjeux qui y sont liés, tant scientifiques que médiatiques, économiques ou politiques. Les enjeux idéologiques sont prégnants, et la communication de la NASA autour de son programme « Origins » n’est pas de nature à ramener la sérénité dont le débat scientifique a impérieusement besoin. Pourtant, parce que nous vivons des temps troublés, il faut que la connaissance, le savoir, la persévérance, la qualité et le refus de l’agitation redeviennent des valeurs cardinales.
Les auteurs, tous scientifiques reconnus, se livrent à une discussion à bâtons rompus au cours de laquelle, pour chaque question abordée, ils nous livrent chacun un point de vue qui contribue à faire émerger chez le lecteur une réflexion éclairée et critique.

Aliénation et émancipation, Lucien Sève

La Dispute, 2012.

Par Shirley Wirden

Passé/présent, réédition/nouveauté : Lucien Sève persiste et signe. L’idée claire, le verbe affûté : il veut faire entendre enfin l’importance de l’aliénation dans Le Capital.
L’enjeu est simple mais de poids. Les philosophes ont tendance à être d’accord sur le fait que Marx et le marxisme ne font pas qu’un. Il y aurait, d’abord, les écrits de jeunesse, dont les Manuscrits de 1844 sont un parfait exemple en raison de la carence d’analyse économique et donc de matérialisme, et par la suite, les écrits de la maturité dont Le Capital constitue l’apogée. Le Capital pour Lucien Sève « dépasse l’analyse juvénile » des Manuscrits de 1844 en y redéveloppant « un sens innovant ». En effet, les Manuscrits de 1844 développent une vision « compatissante » envers l’ouvrier tandis que le Capital expose une vraie analyse du mode de production. On y découvre alors une société aliénée dans toutes ses strates par le capitalisme. Le vocabulaire est sans doute similaire, mais l’analyse devient véritablement marxiste.
La question fondamentale qui divise est : quelle est la place de l’aliénation dans Le Capital ? La vision althussérienne (sur laquelle beaucoup de penseurs sont revenus) expose la relégation de l’aliénation au second plan, et même sa disparition dans l’œuvre. En relevant 82 textes, Lucien Sève affirme et prouve que le Capital place au cœur de sa réflexion l’aliénation et que celle-ci doit être enfin prise au sérieux pour comprendre la nécessité du communisme au XXIe siècle. L’intérêt serait de comprendre comment l’aliénation (ce dépouillement) est « l’essence même de la formation sociale capitaliste ». Elle n’est pas une dérive du système capitaliste, c’est le cœur même du système. D’où le titre : Aliénation et (ou) émancipation.

Le procès de la colonisation française et autres textes de jeunesse, Hô Chi Minh

Le Temps des Cerises, deuxième édition omplétée, 2012.

Par Alexis Coskun
Présenté par Alain Ruscio et réédité pour la première fois en 1999, cet ouvrage constitue à la fois un document d’histoire très riche et un texte politique toujours pertinent.
Décortiquant méthodiquement les injustices du processus colonial français, celui qui deviendra le leader de la lutte des Vietnamiens pour leur indépendance livre un témoignage précis. Chaque chapitre renvoie à un ensemble d’humiliations exercées par l’État colonial français à l’encontre des Annamites (dénomination des Vietnamiens de l’époque) et des autres peuples soumis à l’impérialisme tricolore, de la patente imposée aux enfants cireurs de chaussure du marché d’Alger aux sévices sexuels et corporels brutaux infligés aux femmes « indigènes ». Les faits consignés sont datés et circonstanciés et constituent une mine d’informations pour le lecteur féru d’histoire. L’analyse tranchante est complétée par les textes de jeunesse, biographie et articles du dirigeant vietnamien reproduits en introduction et en conclusion de l’ouvrage. Après ce réquisitoire, on ne peut que partager l’avis d’Hô Chi Minh battant en brèche la soi-disant mission civilisatrice de la colonisation et soulignant avec amertume que « lorsque l’on a la peau blanche, on est d’office un civilisateur. Et lorsque l’on est un civilisateur on peut commettre des actes de sauvages tout en restant civilisé ».
L’importance politique de l’œuvre de celui que Kateb Yacine nommait « l’héritier direct de Lénine » transparaît notamment au travers de deux éléments.
Le premier tient à l’ancrage du texte dans le contexte de la Révolution d’Octobre et de la fondation du Parti communiste français lors du congrès de Tours. Hô Chi Minh y était le délégué pour l’Indochine et choisit de voter en faveur de l’adhésion à la Troisième Internationale. Plusieurs chapitres reviennent sur l’importance de ce tournant historique pour la lutte anticolonialiste. Pour l’auteur, il s’agit d’une évolution majeure du mouvement ouvrier international, qui crée les conditions d’une solidarité internationale active. Prenant appui sur Lénine et son ouvrage L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, Hô Chi Minh estime que ce n’est que par le renversement du capitalisme que les peuples colonisés pourront définitivement se libérer et accueille avec enthousiasme la création de l’Union soviétique et du collège d’Orient à Moscou dont il détaille le fonctionnement.
Surtout, le caractère politique et contemporain de ce Procès de la colonisation française est affiché dès les premières pages, Hô Chi Minh soulignant que son texte permettra à « l’humanité future, que nous espérons meilleure et plus heureuse » de « juger la croisade coloniale à sa véritable valeur ». De quels échos résonnent aujourd’hui ces lignes, tandis que la droite réactionnaire tente par tous les moyens, que ce soit au travers de la loi inscrivant les côtés positifs de la colonisation ou des édiles municipaux proches des milieux pro-Algérie française, de réhabiliter la colonisation !
Une lecture nécessaire donc pour répondre à la nostalgie d’une partie de la droite française. Sans s’effrayer de la somme considérable d’informations livrées, ce texte est à conseiller, tout comme la courte biographie placée en introduction et relatant le parcours de l’auteur de l’indépendantisme au communisme.

Où est passée la critique sociale ? Penser le global au croisement des savoirs. Philippe Corcuff

La Découverte, 2012.

Par Patrick Coulon
On savait Philippe Corcuff friand des approches sociologiques originales. Le présent ouvrage le confirme. Il peut traiter de l’actualité à partir d’un court extrait de roman noir. Comme il se sert aussi de la chanson comme matériau pour ses réflexions sociologiques et philosophiques. S’y côtoieront – dans un patchwork stimulant – Rancière et Jonasz, Luc Boltanski et Eddy Mitchell, Hegel et Al Pacino, Marx, Bourdieu et quelques autres.
Le livre du maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Lyon et chercheur au Centre de recherche sur les liens sociaux se situe de plain-pied dans notre temps. D’altermondialisme en « printemps arabe », d’Indignados espagnols en Occupy Wall Street américains, de Wikileaks aux Anonymous, un vent critique refait surface à travers des mouvements sociaux vivaces. Au regard de cette nouvelle période, cet ouvrage fait l’hypothèse qu’un des enjeux principaux de la galaxie critique aujourd’hui consiste à réexaminer les « logiciels » de la critique et de l’émancipation.
L’effort de clarification théorique proposé ici se situe au croisement de différents registres intellectuels et culturels : sociologie critique, philosophie politique, critiques sociales issues des mouvements sociaux et cultures ordinaires. Il suggère également de prendre appui sur certaines tensions dynamiques au sein des théories critiques contemporaines (Foucault, Bourdieu, Rancière). Ce livre veut (selon l’éditeur) dessiner une vision globale renouvelée du monde, à distance tant des charmes nostalgiques des lectures totalisatrices d’antan que de l’émiettement « postmoderne » du sens. Une approche globale des sociétés actuelles, adossée à des engagements anticapitalistes, libertaires et altermondialistes.
J’attirerais volontiers l’attention du lecteur vers les chapitres fortement stimulants traitant de l’articulation-tension entre, d’un coté, la théorie critique de la domination de Bourdieu, de l‘autre la philosophie de l’émancipation de Rancière. Remarquons aussi le long hommage aux travaux de Daniel Bensaïd (compagnon de parti – la LCR puis le NPA – de Corcuff). Le livre – selon l’auteur lui-même – étant à vocation universitaire il demande un effort soutenu quoique agréable tellement les idées se croisent et s’enchevêtrent.
Il suggère  également : « Quatorze propositions vers une épistémologie de la fragilité ».
Un ouvrage foisonnant et (ce qui ne gâte rien) qui se termine par un extrait d’un polar nord-américain vaut de toute façon le détour.

« Abécédaire » Europe, n° 1000-1001

Par Juliette Farjat

Pour son millième numéro, la revue Europe a choisi la forme de l’abécédaire. Comme toujours, elle associe des auteurs, des écrivains, des artistes, aussi divers que les formes qu’ils emploient, pour parler, chacun, d’un mot qu’ils ont eux-mêmes choisi.
À regarder le sommaire, on trouve des mots attendus, qui renvoient à des grandes notions (Absolu, Âme, Exister, Paix…) mais aussi des mots simples du quotidien, parfois saugrenus, (Bain-marie, Tarabuster…). Mais ce que l’on remarque d’abord, c’est que le choix des mots importe peu. Chaque mot n’est qu’une occasion de parler ou d’écrire, qu’un point de départ à déployer aussi loin qu’on le souhaite, un point que l’on peut mener n’importe où. En somme, un mot semble ici pouvoir tout contenir.
Ces articles, malgré leur diversité – ou plutôt par leur diversité même – témoignent tous à leur manière d’une volonté d’engagement, même si ce mot est à prendre au sens large : engagement politique, direct, mais aussi engagement théorique ou affectif. Dans tous les cas, il s’agit avant tout de refuser, de contrebalancer une sorte de méfiance grandissante envers toute chose, le renoncement ambiant, l’accablement général. Ce numéro nous dit qu’il faut continuer à faire confiance aux mots, aux choses, aux idées, bref à la vie, même s’il est toujours nécessaire de garder à leur égard une attitude interrogative, ouverte. Chaque mot et ici chaque article ménagent des trous d’air qu’une pensée en mouvement doit toujours chercher à combler, tout en sachant qu’aucun comblement définitif n’est possible. Pierre Macherey écrit ainsi (au mot « orientation ») qu’il « n’est pas vain de s’intéresser à des ‘‘histoires’’, fictives ou réelles : celles-ci, si elles ne permettent pas de résoudre définitivement les difficultés […] en déplient certains attendus ; et ainsi elles ‘‘orientent’’ la réflexion qu’on peut leur consacrer ».
Ce numéro montre qu’il est possible de trouver une certaine orientation (de la vie, de la pensée) sans réduire la multiplicité qui l’a engendrée. Autrement dit, la revue Europe défend à sa manière l’existence et la persistance toujours actuelle d’une « volonté inébranlable de s’orienter […] avec une entière résolution, même quand [on] a toutes les raisons de considérer qu’[on] est complètement désorienté[s] »  (Pierre Macherey).

La Revue du projet, n° 22 

Emmanuel Terray : de l’économique au politique

Entretien réalisé par Augustin Pallière

L’anthropologie économique a connu, avec des auteurs comme Godelier, Meillassoux ou vous-même, un grand développement dans les années 1960 et 1970. Quels ont été les principaux apports de cette discipline et qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

Le caractère spécifique des sociétés capitalistes, et là je ne me réfère pas seulement à Marx mais aussi et peut-être surtout à Polanyi et à La Grande Transformation, c’est l’indépendance de la sphère économique à l’intérieur de la société. Quand le marché se généralise, les lois du marché s’imposent à l’économie et effacent toutes interférences avec les autres institutions sociales.
En regard, ce qui caractérise les sociétés non capitalistes, c’est le fait que des contraintes de nature extra-économique – religieuses ou politiques – interviennent dans le mouvement même de l’économie. Marx le disait lui-même : là où le travailleur met en œuvre ses propres moyens de production, il faut un rapport de type extra-économique, pour le contraindre à effectuer du surtravail.
L’anthropologie marxiste a développé toute une série d’instruments conceptuels extrêmement opératoires. La notion de mode de production – défini comme un rapport de production fondamental et de reproduction – la notion de formation sociale – c’est-à-dire un conglomérat de modes de production dont l’un est dominant par rapport aux autres et soumet les autres aux exigences de sa propre reproduction – tout cela était très efficace.
C’est grâce au développement de l’anthropologie marxiste que l’on est passé, dans l’histoire africaine, de la notion d’un aimable esclavagisme de case, où les esclaves étaient confondus avec les cadets de la famille, à la mise en évidence d’un véritable mode de production esclavagiste qui a été présent jusqu’à l’aube de la colonisation.
Dans les années 1980-1990, l’anthropologie marxiste a été entraînée dans la catastrophe globale de la pensée marxiste. Mais un jour ou un autre, nous reviendrons aux acquis de l’anthropologie marxiste : il y a là un gisement de catégories et de concepts extrêmement féconds qui ouvrent des perspectives nouvelles. Les événements qui se déroulent sous nos yeux apportent chaque jour de nouvelles justifications à la pensée marxiste.

Peut-on encore qualifier les sociétés rurales africaines de précapitalistes ?

Il y a encore des sociétés où le rapport de production direct n’est pas de type capitaliste. Le travail salarié s’est beaucoup étendu dans le monde, mais il ne s’est pas généralisé. Marx distingue la domination réelle du capital et sa domination formelle, par le biais du marché. En Côte d’Ivoire, dans une partie des plantations, la domination directe du système capitaliste était déjà en place, on a des ouvriers agricoles travaillant pour des patrons. Mais dans tout l’ouest du pays, les systèmes de production restent familiaux ou lignagers. Reste que les prix du cacao sont fixés sur le marché mondial, déterminant directement le revenu des intéressés et leur niveau de vie.

La recherche et l’analyse de la nature des rapports de production, voire d’exploitation, sont au centre de l’anthropologie économique marxiste. Après vos premiers écrits, il y a une sorte de glissement, vous semblez de plus en plus intéressé par les rapports politiques, ou de domination.

On oppose très souvent les sociétés précapitalistes, où la domination est sur le devant de la scène, et les sociétés capitalistes, où l’exploitation nous est présentée comme un mécanisme fonctionnant de lui-même et par lui-même. Mais un point nous arrête : c’est le problème, dans le mode de production capitaliste même, de la détermination du salaire, du prix de la force de travail. Il ne s’agit pas d’une donnée naturelle ou objective, mais d’une donnée profondément déterminée par les circonstances historiques et en particulier par la domination. Dans  Le Capital , on a parfois, pas toujours, l’impression que c’est une donnée première, à la limite d’un caractère biologique : il faudrait une certaine quantité de biens pour que la force de travail se reproduise. Je crois que, biologiquement parlant, les marges de variations sont considérables : il y a des gens qui survivent à un niveau de vie où d’autres, dans un autre état social, ne survivraient pas. Par conséquent, ce sont bien les rapports de domination qui finalement déterminent le prix de la force de travail.

Les rapports de production transcendent-ils les modes de production ? Dans Penser à droite, vous écrivez que la droite n’est pas le parti de la défense d’un intérêt et qu’il y a eu une droite avant le capitalisme et qu’il y en aura toujours une. Le découpage droite/gauche ne recoupe donc pas pour vous la lutte du capital contre le travail ? Y a-t-il finalement un communisme de droite ?

Un communisme de droite ?… Bien sûr : dans le débat qui opposait, en Union soviétique, Staline à Trotsky, dans les années 1920 : il y avait la ligne de l’aventure de la révolution permanente et la ligne conservatrice du socialisme dans un seul pays et de la consolidation des acquis. J’ai une formule dans le livre : « la gauche c’est Don Quichotte et la droite, Sancho Pança ». C’est simpliste mais on peut retrouver ce schéma dans des contextes politiques et des régimes extrêmement divers.
Actuellement, nous avons tendance à considérer, la droite comme le parti des privilégiés. Mais elle réunit les suffrages de personnes qui ne sont pas du tout des privilégiés : depuis le début de la IIIe République, la droite c’est plus ou moins la moitié de la population. Ces gens-là sont-ils trompés, dupés par ces privilégiés ? Notre tâche est-elle pédagogique : éclairer ces aveugles de façon à leur faire découvrir leurs véritables intérêts ? C’est très contestable. Les gens qui votent à droite, même sans être privilégiés, ont des raisons précises de voter à droite. Ils souhaitent la conservation de l’ordre établi et se préserver des aventures politiques risquées dont le résultat a parfois été catastrophique.

Pensez vous être « de gauche », communiste ou les deux ?

En 1990, au pire moment, alors que le communisme était considéré comme une idée morte, j’ai écrit un petit livre : Le troisième jour du communisme, dont l’exergue était un verset de l’évangile de saint Mathieu : « Il est mort mais le 3e jour il ressuscitera ». Saint Mathieu faisait allusion au Christ, je transposais la formule à l’idée communiste. Je n’ai jamais appartenu au Parti communiste, mais je me définirais volontiers comme communiste.
Or le communisme, c’est le contenu essentiel pour la gauche. Être de gauche, c’est ne pas considérer l’ordre établi comme un fait indépassable, c’est penser qu’il y a une alternative qu’il faut construire. Ce sont bien les communistes qui sont les plus précis dans la définition de cette alternative.

Bibliographie sélective

Le marxisme devant les sociétés primitives, Maspero, 1969.
Le troisième jour du communisme, Actes Sud, 1992.
Une histoire du royaume abron, Karthala, 1995.
Combats avec Méduse, Galilée, 2011.
Penser à droite, Galilée, 2012.

Biographie sommaire

Emmanuel Terray fait partie de cette génération de philosophes marxistes français qui, dans les années 1960, ont renouvelé les concepts et les méthodes de l’anthropologie. Sa contribution, théorique et pratique, a été fondamentale. Depuis, sa formation initiale a repris le dessus et il a écrit de nombreux essais de philosophie politique sur des thèmes aussi variés que Clausewitz ou les enjeux de la mémoire.
Mais Emmanuel Terray n’est pas qu’un chercheur, c’est aussi un militant actif. Membre dans sa jeunesse du PSU puis de groupuscules Mao, il s’engagera, par exemple, auprès des salariés de LIP en lutte ou sur le plateau du Larzac. Il est connu aujourd’hui pour être le fidèle compagnon de la lutte des sans-papiers depuis l’expulsion de l’église Saint Bernard à Paris jusqu’à la grande grève de la faim de 1998.

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