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Article d'édition

Aragon, l’intime et le politique (par Olivier Barbarant*)


"Où cela commence, où cela finit-il, moi ?"

 


Notre temps tente de reconsidérer les rapports de l’individualité avec la politique. Nul n’accepterait plus une « discipline de parti » où les subjectivités ne trouveraient leur place.

Cette conquête, dont on peut se réjouir, se double cependant d’une difficulté : il reste à penser un groupe véritable, qui ne s’émiette pas en singularités inefficaces. Dans le domaine littéraire, cette inflexion se traduit par une reconsidération de la dimension politique de l’écriture. Pour ne plus la confondre avec l’écriture partisane, l’on met plutôt en avant une perception de l’Histoire au ras des subjectivités. Ainsi Jacques Rancière montre-t-il comment c’est en étant pleinement littéraire qu’elle travaille à inventer un « partage du sensible » (Politique de la littérature, Galilée, 2007). Le Journal du dehors (Gallimard, 1993) d’Annie Ernaux prend la mesure de la réalité politique en recueillant des aperçus personnels, des choses vues  ou entendues dans le RER.

C’est par le retentissement intérieur de quelques phénomènes (une conversation, un comportement) qu’on entrerait au plus profond de l’époque, en évitant les discours à la fois superficiels et grossiers qui proclament un « nous » indéfini, et distribuent des slogans. Loin des trajectoires prédéfinies, d’une mise en scène militante, on s’y met à l’affût de ce que le monde nous dit, que l’écriture dévoile, cerne, donne à voir. Pas de sens du monde, que l’écrivain détiendrait, mais une sensibilité au réel. L’écriture pourrait aussi brouiller les identités, les catégories, contester les représentations figées, et en cela rouvrirait, sans fanfares ni sentiment de tenir le volant de l’Histoire, au domaine du possible.

L’ancrage du politique

S’il a un pied dans la vision politique du XIXe siècle (le Hugo des Châtiments, le poète détenteur des premières lueurs de l’avenir), s’il a pratiqué toutes les poétiques, je me demande cependant si Aragon ne nous aurait pas aussi, dans ces sortes d’explorations en partie précédés. À côté des quelques salves directement militantes, l’ancrage du politique se fait chez lui au cœur de la personne, au creux des identités indécises, qu’il s’agisse de celles des personnages romanesques, et de façon plus troublée encore dans les miroitements vertigineux d’un « je » lyrique. S’il la présente quelquefois comme un accès à la vérité, la politique lui est presque toujours une forêt : celle d’une vie confuse, complexe, où le sujet se perd en se réalisant, se déchire quand il aspirait à se réconcilier.

Un de ses rares inédits (Pour expliquer ce que j’étais, Gallimard, 1989) le confirme. Rédigée en 1943, cette « confession » suppose que le créateur trouve urgent de faire le point sur lui-même, pour des mobiles qui croisent le plus intime (notamment la mort récente de sa mère) à la politique (faire l’autopsie idéologique de sa génération, des erreurs de jeunesse qui ont conduit de la première à la deuxième guerre mondiale). Au plus près de l’expérience autobiographique, l’écrit est cependant conduit à s’ouvrir : « j’hésite à cesser de dire je, pour dire nous. Ce que je devrais pourtant honnêtement faire ». Il s’agit là d’une conscience de ce que l’individu dans sa singularité n’est pas exempt des conditions historiques qui le façonnent : « j’étais de ceux qui achevèrent leurs années de collège après la Marne »…

La leçon est d’importance ; elle mérite de se voir rappelée aujourd’hui, quand le fantasme de la toute-puissance, le culte consumériste de l’individu fait accroire aux comportements les plus banals qu’ils auraient le lustre d’une irréductible singularité. On ne le voit que trop : ce ne sont plus jamais les appareils collectifs (pourtant considérablement décriés) qui écrasent les individus, c’est la célébration publicitaire d’un « individu-roi » qui fabrique des comportements moutonniers.

Mais ce rappel se montre très insuffisant au regard de ce qui se joue dans l’œuvre d’Aragon. S’inaugure dans la Résistance ce qui ne cessera de travailler l’œuvre : quand il prend la mesure des désastres politiques en 1956 par le biais d’une autobiographie (Le Roman inachevé), quand il noue délibérément le combat résistant à la volonté de montrer « à ce pays déchiré le visage resplendissant de l’amour » au seuil des Yeux d’Elsa, quand il affirme n’en « avoir jamais fini de cet enfantement de moi-même » dans Les Poètes, quand il fait de la quête identitaire le cœur de La Mise à mort comme du « Mentir-vrai », il ne cesse de montrer comment la complexité de l’Histoire se noue à celle de la personne.

Quand la critique perçoit l’importance de cet aspect de l’œuvre, elle le fait presque systématiquement pour l’éloigner de la politique : la doxa est qu’un Aragon défait par la faillite du rêve chercherait à se replier sur la quête de soi. Pis encore : on « explique » un comportement « aberrant » (avoir été communiste si longtemps !) par une psychanalyse sommaire : l’enfance illégitime, la quête d’une famille, l’absence de père… S’il est certain que ces données dramatisent, chez Aragon, la quête d’une cohérence, elles ne l’expliquent pas.

La construction identitaire

L’entrée en politique d’Aragon n’a jamais abandonné le souci de la construction identitaire. Les deux vont de pair, et leur solidarité peut parfois, dans la déroute, prendre l’allure d’une catastrophe subjective. Mais la leçon de l’œuvre demeure devant nous. Comme le montrent Le Crève-cœur aussi bien que Le Fou d’Elsa, Aragon ne sépare pas artificiellement une proclamation « épique » et combattante d’une intériorité « lyrique ». Aurélien choisit un éclairage indirect qui permet de figurer, dans leurs tensions, les dérives intérieures d’un sujet sensible et une époque dans laquelle il flotte s’en savoir s’y inscrire.

Ce n’est pas par hasard qu’Aragon a toujours célébré les premières pages de La Confession d’un enfant du siècle, de Musset : dans l’éclat d’une écriture musicale, s’y construisent d’un même pas un autoportrait et une vision de la génération née après l’Empire. Repenser aujourd’hui la politique, et une littérature politique, c’est considérer ce feuilleté d’enjeux qui fait une existence. Aragon nous enseigne à tisser sans les inféoder les données les plus intérieures avec celles de notre situation historique.

Le réalisme au sens propre n’a jamais été une fixation simpliste sur quelques données sociales, mais une volonté de prendre en considération à la fois l’intérieur et l’extérieur, les plis et les nœuds de ce qui fait l’humanité. Il fut toujours chez Aragon du côté de la « perception » autant que de la « représentation », ouvrant en cela à la complexité d’un rapport au monde qui s’étage et s’étoile en plans divers dont on cherche plus que jamais à figurer les liens. « Il n’y a pas que moi qui ai perdu mon image. C’est tout un siècle qui ne peut plus comparer son âme à ce qu’il voit » (La Mise à mort). Aragon est aussi un guide pour reconstruire aujourd’hui ces miroirs conjoints du monde et du moi. 

*Olivier Barbarant est poète et docteur ès-lettres. Il est inspecteur général de l’Éducation nationale. Il a notamment dirigé la publication de l’œuvre poétique d'Aragon dans la collection de La Pléiade.

La Revue du projet, n° 20, octobre 2012
 

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