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Culture de masse ou cultures de classes ? (par Philippe Coulangeon*)

Les écarts entre les groupes sociaux, vis à vis des pratiques culturelles, apparaissent plus importants aujourd’hui qu’ils ne l’étaient il y a trente ou quarante ans. L’émancipation par la culture demeure ainsi plus que jamais un enjeu pleinement politique.

Les pratiques culturelles des Français, comme celle des ressortissants de la plupart des pays occidentaux, font, depuis une trentaine d’années l’objet d’observations régulières et fouillées. Il n’est d’ailleurs pas fortuit que l’attention portée aux habitudes en matière de lecture, d’usage des média ou des technologies de l’information et de la communication, de fréquentation des équipements culturels comme d’activités artistiques amateurs se concentre principalement dans cette partie du monde où la culture s’envisage de plus en plus comme un segment parmi d’autres du monde marchand, et les observateurs les plus scrupuleux de nos comportements en la matière se recrutent désormais chez les professionnels du marketing. Il n’est ainsi sans doute pas aujourd’hui de caractérisation des pratiques plus efficacement « prédictive » que celle produite par les algorithmes des  data miners (les défricheurs de données)  recrutés à prix d’or par les sites de vente en ligne de produits culturels, dont, pour un peu, l’on croirait les suggestions d’achat sorties de La Distinction de Bourdieu…

Aussi ce que nous apprend aujourd’hui la sociologie des pratiques culturelles est-il indissociable d’une certaine marchandisation de la culture qui, pour n’être pas parfaitement nouvelle, connaît aujourd’hui une intensification portée par la rencontre de l’épuisement d’un régime de croissance fondé sur la consommation des biens matériels, d’une élévation généralisée des niveaux d’éducation, ainsi que d’un accroissement global du temps libre. Mais aucune de ces transformations ne se déploie de manière uniforme, bien que l’idée d’une certaine standardisation des styles de vie et de la culture fasse aujourd’hui recette, chez les prophètes de la société des loisirs comme chez les contempteurs du déclin des humanités. Consensus surprenant autour d’un diagnostic pourtant assez largement erroné.

Jamais sans doute la Culture ne fut aussi discriminante

Dans sa forme scolaire, le capital culturel continue tout d’abord de peser très puissamment sur les destins sociaux. Au terme de trois décennies d’une expansion scolaire sans précédent, il est même vraisemblable que la valeur sociale des diplômes n’ait jamais été aussi forte, comme le montrent, a contrario, les difficultés d’insertion professionnelle considérablement accrues des non-diplômés. Et si l’on dépasse cette dimension strictement scolaire de la culture, nombreuses sont les épreuves de la vie sociale – que l’on pense notamment aux entretiens d’embauche – où les discriminations s’opèrent de manière souvent peu visible mais extrêmement puissante sur la base d’un ensemble de caractéristiques et de compétences « molles » – manières de parler, de se comporter, etc...– qui relèvent d’un capital culturel très largement et très inégalement hérité, dont les apprentissages scolaires compensent imparfaitement l’emprise. Or, et l’on reconnaîtra là – l’un des principaux legs politiques de la sociologie de Pierre Bourdieu – ces dimensions culturelles, au sens large, de la domination en rendent la contestation d’autant plus difficile que celle-ci se donne, pour les dominés eux-mêmes, les apparences d’une domination légitimée par un principe extérieur, qu’il s’agisse du « mérite » scolaire, de la « distinction » culturelle ou de « la classe », dont la polysémie dit pourtant on ne peut mieux la nature.

© Fredo Coyère© Fredo Coyère

Du reste, même en adoptant une définition de la Culture étroitement calée sur le périmètre d’intervention du Ministère en charge de ce domaine, les écarts entre les groupes sociaux, quels que soient les indicateurs pris en compte, apparaissent plus importants aujourd’hui qu’ils ne l’étaient il y a trente ou quarante ans. Les enquêtes du ministère de la Culture sur les pratiques culturelles des Français nous apprennent ainsi qu’en 1973, plus de la moitié des ouvriers (54%) ne fréquentaient ni musées, ni monuments historiques, ni théâtres, concerts de musique classique ou spectacles chorégraphiques, pour ne retenir que des pratiques particulièrement emblématiques de l’univers des loisirs cultivés, mais qu’ils étaient 65% dans ce cas en 2008. D’une manière générale, la proportion de Français ne fréquentant aucun de ces équipements s’est sensiblement accrue dans la plupart des groupes socioprofessionnels, à l’exception des cadres supérieurs, dont le « privilège culturel » semble ainsi s’être renforcé au fil du temps. Des écarts de même nature se manifestent dans le domaine de la lecture. Toujours selon la même source, les cadres supérieurs étaient ainsi en 2008 environ un tiers à lire au moins 20 livres par an, contre 21% chez les cadres moyens, 14% chez les patrons de l’industrie, de l’artisanat et du commerce et chez les employés, 7% chez les ouvriers et 5% chez les agriculteurs.

Le renforcement de ces écarts n’est du reste pas sans rapport avec l’accroissement des inégalités de nature économique, comme le montre l’examen sur longue période des données de l’INSEE sur les budgets de consommation des ménages. Alors que la part des dépenses consacrée à la culture et aux loisirs n’a cessé – au moins jusqu’à une période récente – de croître dans les classes supérieures, celle-ci demeure ainsi étroitement limitée, dans les ménages ouvriers, par le poids des dépenses contraintes (logement, combustible, etc.).

Le savant, le populaire et le mélange des genres

Qu’en est-il alors de cette uniformisation des pratiques (et des goûts) dont les média de masse et l’industrie du divertissement seraient, nous dit-on, aujourd’hui les vecteurs ? En la matière il convient de ne pas surestimer la force de frappe d’une industrie dont la puissance demeure d’autant plus limitée que l’on s’élève dans la hiérarchie sociale. Rappelons, par exemple, que la télévision demeure aujourd’hui le seul bien dont le taux d’équipement est plus élevé dans les ménages ouvriers que dans les ménages de cadres (respectivement 97 et 92,5% en 2006, selon l’Insee). Mais il faut pourtant sans doute se démarquer partiellement à cet égard de l’héritage de la philosophie critique de l’école de Francfort, prompte à considérer les classes populaires comme inévitablement et radicalement aliénées par la « consommation » passive des « produits » de l’industrie culturelle. Issu lui aussi du marxisme, le courant des cultural studies, très florissant au Royaume-Uni, s’est de longue date employé à montrer les marges d’autonomie et de résistance dont disposent les dominés dans l’élaboration de répertoires culturels – ou plus exactement « contre-culturels » – qui s’appuient souvent sur un « braconnage » subtil des produits de l’industrie de la culture de masse, comme le montre par exemple l’histoire contemporaine de bien des courants de la musique populaire.

À l’opposé, on ne saurait se méprendre sur la signification sociale de l’éclectisme culturel aujourd’hui observé au sein des classes supérieures, et qui est parfois présenté comme la norme contemporaine de la « distinction » et du goût « cultivé ». La frontière qui sépare la culture savante de la culture populaire s’est certes sans doute brouillée, mais cela ne signifie pas que les frontières culturelles et les hiérarchies symboliques entre les groupes sociaux aient totalement disparu. Ces frontières sont peut-être même d’un certain point de vue plus brutales que ne l’était l’opposition du « savant » et du « populaire », car la norme d’éclectisme est sans doute plus résistante à la « bonne volonté culturelle » et au mimétisme « scolaire », pour citer de nouveau Bourdieu, que ne l’était la norme « savante » traditionnelle. Bref plus difficile à conquérir… et à contester.

Pour conclure, on voit bien le type de parallèle qui peut être établi entre ce qui s’observe – et ce qui se dit – au sujet des pratiques culturelles et au sujet des attitudes politiques. Dans un cas comme dans l’autre, on peut s’accommoder de l’idée qu’il y aurait, en gros, d’un côté des élites éclairées, tolérantes, ouvertes à la diversité (culturelle, esthétique, morale, politique, etc.) et de l’autre, des « masses » enfermées dans leurs petites singularités. Mais cette vision très essentialisante des rapports sociaux est évidemment largement aveugle aux déterminismes sociaux qui commandent l’accès aux biens culturels – comme aux biens politiques – dans un contexte où, par ailleurs, l’humeur nostalgique de celles et ceux pour qui toute entreprise de démocratisation culturelle est inévitablement vouée à se muer en une corruption de la « vraie » culture, bénéficie de puissants relais dans le débat public. L’émancipation par la culture demeure ainsi plus que jamais un enjeu pleinement politique. n

*Philippe Coulangeon est sociologue. Il est directeur de recherches au CNRS.
La Revue du projet, n° 20, octobre 2012

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