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Article d'édition

L'invention par le peuple de nouveaux modes de vie (Jean-François Parent*)

© Fredo Coyère© Fredo Coyère

Une démarche novatrice  afin de développer une dynamique de transformation des conditions de production de l’habitat populaire.

Individus déplacés, victimes de la violence et de la misère, « d’impératifs » économiques aveugles, relégués et stigmatisés dans des quartiers insalubres ou en périphéries de la « Ville »… Populations déracinées au sein de zones pavillonnaires devenues le cadre moderne de la solitude, de l’abandon social et du vide existentiel… Nul ne peut ignorer qu’une fraction toujours croissante de la population mondiale « vit » dans des conditions matérielles et humaines indignes.

Une demande sociale insatisfaite

Ces situations sont connues et unanimement déplorées. Elles donnent lieu à des mesures de rattrapage concernant l’environnement matériel ; mesures d’ordre quantitatif, mesures réactives car soumises à l’urgence, stéréotypées car produisant les mêmes logements soumis aux mêmes impératifs partout dans le monde, réductrices et conservatrices car censées répondre aux besoins présumés d’un certain mode de vie individuel et familial – et non aux besoins différenciés et aux attentes collectives de citoyens auteurs de leur vie en société. Ces mesures provoquent une demande sociale insatisfaite, de plus en plus critique et soucieuse de dépasser une position de demandeurs et de consommateurs insatisfaits, pour faire reconnaître « un droit » de participants responsables.
Cette situation – crise multiforme, croissante, insupportable et mesures  inadéquates  pour y faire face – n’est pas celle d’une période conjoncturelle de tension et de désordre dont il suffira d’attendre le dénouement pour retrouver une situation « normale ».  Elle est révélatrice d’un système général qui, par sa cohérence masquée, isole chacun des acteurs institutionnels dans un cadre où s’imposent à lui des « solutions » nécessairement partielles et conservatrices.  Ce cadre détermine les modes de représentation et de compréhension de la réalité, les formes de recherche et de formation (lesquelles ne produisent plus l’indispensable réflexion critique et des outils d’engagements créatifs), les modes de production (lesquels privilégient des moyens techniques rentables et des visions « expertes » standardisées), et enfin les choix étatiques et les pratiques politiques plus souvent gestionnaires et réactives que prospectives et émancipatrices.

La création du Laboratoire international pour l’habitat populaire

C’est dans ce cadre général que le Laboratoire international pour l’habitat populaire s’est créé en 2008, qu’il a conçu et fait évoluer ses questionnements et ses propositions afin de développer une dynamique de transformation des conditions de production de l’habitat populaire, non pas un habitat pour le pauvre mais l’habitat d’un peuple qui prend le pouvoir de s’inventer de nouveaux modes de vie.
Pour affronter la dictature du marché et le formatage correspondant de consommateurs mystifiés, pour tenter de résister à toute tentation d’aliénation conceptuelle, le LIHP a progressivement précisé un horizon d’attente qui ne dissocie pas environnement matériel et environnement humain, production de l’habitat (ville et quartier) et développement d’une culture de l’habiter, de la prise de conscience des différents effets des processus de construction (données économiques, techniques, scientifiques et humaines). Horizon d’attente dont le premier corollaire est la nécessaire implication de l’ensemble des acteurs concernés et, tout particulièrement, les citoyens, non plus consommateurs de logements mais  concepteurs d’habitats ! Le droit à la recherche et à l’action pour tous…

Le choix de la démarche a pris progressivement la forme de la recherche-action : mettre en situation de responsabilité partagée des personnes de compétences et de statuts différents, chacune étant à la fois et solidairement chercheur et acteur et apportant – à partir de son expérience – des savoirs, des interrogations, des motivations et des représentations qui vont se confronter à celles des autres dans la conduite d’une production commune nécessairement inédite. Démarche conflictuelle, inhérente à tout projet émancipateur, et source de son dynamisme, de sa créativité et de son efficacité.

Des champs d’action prioritaires

Après trois ans d’expériences dans des contextes aussi différents que ceux engagés par le LIHP se sont précisés des champs d’interrogations et d’action prioritaires :
Au plan conceptuel, à propos du phénomène urbain (la ville comme contrainte ségrégative vs cadre de vie émancipateur ; de la place du travail et des activités de production dans la ville ; des rapports ville-campagne (en interrogeant les clivages entre espace urbain et espace rural, environnement et milieux) ; des distinctions essentielles entre : être logé vs habiter, logement social vs habitat populaire ; de l’intégration d’une écologie environnementale dans une écologie globale incluant l’humain…

Au plan méthodologique et stratégique, la participation des populations a à la fois validé le bien-fondé de la démarche proposée, renforcé la conviction qu’il est possible de modifier radicalement l’état présent… et souligné la complexité du projet. En effet, les tensions produites témoignent de la réalité, du monde tel qu’il est et des acteurs tels qu’ils sont, souvent trop rapidement qualifiés de partenaires indifférenciés ou d’adversaires à éviter. La démarche de recherche-action consiste ainsi à travailler collectivement sur des situations d’échanges, de mise au point et d’approfondissement nécessaires afin d’élever la conscience de la nature et des enjeux des problèmes abordés : cela, non abstraitement au plan idéologique, mais dans le questionnement et dans l’analyse de situations concrètes où s’engage leur transformation. La recherche-action est bien ce travail rigoureux de recherche sur les effets d’une action impliquant la diversité contradictoire de partenaires dont l’engagement à égalité dans la même nécessité  va ébranler certitudes,  représentations et modes de pensée et  déboucher sur de nouvelles cohérences, reflet dialectique et de la réalité nouvelle et de la démarche qui la produit. On ne comprend que ce qu’on transforme…

D’où la complexité des missions du LIHP à la fois acteur parmi d’autres – ses membres sont souvent architectes et urbanistes – et acteur particulier car garant de démarches novatrices à mettre à la disposition de tous. En bref, il doit s’associer localement à la conception et à la réalisation de projets progressistes et émancipateurs sans cesser de faire vivre les modèles théoriques que de telles pratiques permettent d’élaborer… Ambi­tieux programme à la mesure de la gravité de la situation ! 

*Jean-François Parent est architecte DPLG (diplômé par le gouvernement). Il est président du Laboratoire international pour l’habitat populaire.

La Revue du projet, n° 21, novembre 2012

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