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Une leçon d'optimisme venue d'Amérique latine

Travailler avec l’Amérique latine est rafraîchissant. Cela ne permettrait-il pas de retrouver les fondamentaux de notre métier d’urbaniste ? Quelques explications… Au mois de décembre 2007, une vingtaine de professionnels latinos américains issus de 15 pays différents sont venus en France à l’initiative de SIRCHAL 2. Ce programme a pour objectif de développer la qualité de projets de revitalisation de centres de grandes villes grâce à un travail collectif d’échange d’expériences entre professionnels latino-américains auxquels se joignent quelques français. Plus de 30 Ateliers ont ainsi eu lieu en Colombie, Bolivie, Equateur, République Dominicaine, au Pérou, au Mexique, au Chili, au Costa Rica, au Brésil, au Venezuela et au Honduras. Cette fois et pour la deuxième année consécutive, un Atelier se tenait à Paris (Maison de l’Amérique latine) et à Plaine Commune, Saint-Denis, Aubervilliers et Stains. A l’initiative de ces collectivités et avec l’appui de la Région Ile de France, une semaine d’échanges intenses a été organisée par Léo Orellana, architecte franco chilien coordonnateur du programme. Ils ont mobilisé des porteurs de projets latino américains (venant de Bogota, Tegucigalpa, Santa Cruz de la Sierra, Santo Domingo, Puerto Plata, Ciudad Del Carmen, Valparaiso, Santiago, Barranquilla, Quito…) et des professionnels et des élus locaux. Par son implication, Plaine Commune entend ainsi assumer sa place de communauté d’agglomération responsable, ouverte aux réalités (positives ou négatives) du monde, aux cités du monde. Les professionnels des pays latinos américains ont d’abord travaillé entre eux, améliorant ainsi la qualité des processus de rénovation urbaine dans lesquels ils sont engagés chacun dans sa cité. Puis ils ont visité les centres des trois villes françaises, rencontré professionnels et élus, pris connaissance des processus en marche, s’en nourrissant tout en y apportant un regard critique. Et cela a bien fonctionné dans les deux sens ! Quelques exemples... La structure même de communauté d’agglomération, son fonctionnement, sa dimension politique, ses avantages tels qu’ils s’expriment par exemple au travers du SCOT, les ont beaucoup intéressés. La gouvernance est en effet une question cruciale dans beaucoup de villes d’Amérique latine, conscientes du rôle de la revitalisation urbaine pour améliorer la vie locale,pour renforcer la vitalité démocratique ou sociale de leur territoire. Mais les systèmes démocratiques sont souvent jeunes et pas toujours adaptés à la complexité des projets, rendant problématique le passage à l’acte. Même si certaines cités comme Bogota ont depuis longtemps engagé des actions très concrètes, comme en témoigne le Transmilenio, transport en commun en site propre qui irrigue toute la ville du nord au sud. De même ont-ils beaucoup commenté la manière dont la rénovation du centre-ville de Saint-Denis a été conduite. Elle a constitué un véritable projet politique intégrant une forte dimension sociale et conjugué des actions coordonnées sur tous les domaines de l’urbain (espaces publics, commerce, accessibilité, culture, etc.) en un temps court et avec un processus de partenariat très actif. Or coordonner les initiatives, cumuler les effets n’est pas chose facile en Amérique latine où souvent les logiques urbaines se marient peu. A l’inverse, l’expérience de Quito a été très éclairante pour Saint-Denis qui a vu depuis la fin des travaux s’installer de manière illégale de nombreux vendeurs à la sauvette (on en compte 150 certains jours). Dans la capitale de l’Equateur, la responsable du centre-ville, présente à l’Atelier Sirchal 2, a montré comment une solution négociée, concertée, a été trouvée avec les représentants de plusieurs milliers de commerçants ambulants qui envahissaient le centre historique. Un centre commercial a été créé à proximité dans lequel ils se sont installés et ont pu exercer leur activité dans de bonnes conditions. Pour de multiples raisons, l’on ne peut, à Saint-Denis, appliquer une telle solution. Mais l’expérience équatorienne a beaucoup intéressé et la personne qui l’a conduite pourrait revenir en France conseiller les collectivités dans leur recherche de solutions. Un autre thème récurrent est celui de la « gentrification » des centres historiques, voir de leur muséification à la suite d’un processus de rénovation. Les visiteurs étrangers ont bien pris note de ce qui s’est passé à Saint-Denis où, dés les années 80, la rénovation urbaine du centre s’accompagnait de la création de logement social sur place, permettant qu’aujourd’hui elle se poursuive sans conduire à la relégation des personnes à faibles revenus en périphérie. Mais les latinos américains ont pointé du doigt les problèmes liés à l’habitat ancien dégradé. Il serait en effet dangereux qu’une action résolue ne soit pas engagée dés à présent sur ce thème difficile, coûteux et qui demande du temps pour aboutir à de réels résultats. C’est d’ailleurs un des grands enjeux de certaines villes d’Amérique latine, où les coeurs anciens témoignent certes d’une identité forte mais sont souvent dégradés, regroupant les populations parmi les plus pauvres (ainsi à Barranquilla en Colombie). Il a été noté, à Aubervilliers, le souci que la rénovation du centre renforce le sentiment d’appartenance à une communauté. Mais une plus grande implication de l’investissement privé a été recommandée. Cela n’est pas étonnant quand, en Amérique latine, les capacités financières publiques sont souvent peu développées, rendant le partenariat avec le privé déterminant pour obtenir l’effet de transformation nécessaire. En témoignent les projets portés par la représentante de la Chambre de Commerce de Bogota ou par le responsable de l’organisme public-privé chargé de la rénovation du centre historique de Puerto Plata en République dominicaine. A Stains, la volonté de renforcer le centre rejoint une préoccupation des latinos américains qui reconnaissent en ces lieux des supports culturel, symbolique, social ou urbain de la communauté, dans des pays qui ont souvent subi des régimes autoritaires et où le voisin nord américain imprime une pression culturelle et économique très forte. Les centres sont alors, dans ces jeunes démocraties, l’expression de l’appartenance à une histoire singulière et riche(au contraire d’une sorte d’internationalisation banalisante) dont le métissage est une des caractéristiques comme à Santa Cruz de la Sierra en Bolivie ou à Barinas au Vénézuela. En cela, on est loin de la perception que nous autres professionnels de l’urbain européens avons trop souvent des centres historiques : des musées ou des pièges à touristes extra territoriaux de la vie locale et auxquels il n’est pas nécessaire d’accorder beaucoup d’importance, la vie urbaine et les enjeux étant ailleurs. En Amérique latine au contraire, un véritable engagement existe souvent pour que ces témoignages soient préservés, revitalisés, soutenus par des programmes nationaux comme au Honduras ou au Chili. Et ce processus est justement porté par les communautés locales, conscientes de l’enjeu qu’il y a à ce qu’elles continuent à en être les habitants et les acteurs. Un urbanisme optimiste qui prendrait le patrimoine comme une valeur culturelle et sociale et un levier et non comme une lubie passéiste imposée? De nouveau concernant Stains, il a été recommandé par la Directrice de l’Architecture du Chili, non seulement de s’appuyer sur les valeurs de la ville (sa cité jardins, son histoire rurale…) mais également de veiller à ce que les projets soient concentrés de manière à ce que leurs effets s’additionnent et non se concurrencent. Car multiplier les actions de manière trop éclatée présente le risque de créer un centre trop vaste pour qu’il possède vraiment l’intensité d’usages nécessaire. C’est d’ailleurs une situation commune à bien des villes que de ne pas forcément savoir comment créer de l’intensité urbaine. Plaine Commune et les collectivités visitées ont fait preuve d’une belle ouverture en acceptant d’ouvrir les dossiers de manière aussi claire, en favorisant même une critique constructive. A l’inverse, les latinos américains ont démontré leur professionnalisme doublé d’un véritable engagement au service de leurs villes et de leurs communautés, donnant une leçon d’optimisme sans naïveté à ceux qu’ils ont côtoyés pendant ces 10 jours. L’Atelier Sirchal 2 a été conduit par Léo Orellana selon une méthode participative aboutie qui a rendu possibles des échanges riches, très équilibrés entre les participants français et les latino-américains. Ce n’est pas toujours le cas dans ce type de rencontre où perdure parfois un certain paternalisme. Les villes françaises ou d’Amérique latine ont donc bien des points communs, même si les contextes et souvent les échelles sont différents. L’Atelier a participé de manière pragmatique à la construction d’un savoir sur la gestion, le développement des villes et de leurs territoires, à partir d’échanges d’expériences sur des problèmes concrets. Bien sûr les cités concentrent souvent des problèmes difficiles, mais elles ont aussi des atouts. Il faut donc dépasser le simple constat trop général pour apporter des solutions concrètes qui améliorent la vie urbaine, même si elles sont imparfaites, incomplètes, locales. Nous avons pu le mesurer à Plaine Commune, avec nos collègues d’Amérique latine : l’action urbaine ne se rapporte pas au seul marketing territorial mais concerne la vie de chacun et de la communauté urbaine tout entière et son objectif est bien celui d’une meilleure société urbaine. Une leçon d’optimisme et d’humanisme urbain ? http://sympa.archi.fr/wws/info/amphi-sirchal http://jpcharbonneau-urbaniste.com

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