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Banque Postale, Caisse d’Epargne, BNP Paribas… A qui le tour ?

Près de dix ans après la Banque Postale, et quatre après la Caisse d’Epargne, c’est maintenant BNP Paribas qui est épinglée pour s’être livrée à des pratiques délictueuses à l’égard de ses clients. Elle aussi leur a délivré des informations incomplètes, inexactes ou trompeuses au sujet de produits « innovants », dans la catégorie des fonds à formule ou à promesse, basés sur des produits dérivés tenant plus des jeux de hasard (orienté) que de l’ingénierie financière sérieuse et réaliste.

Bénéfic, le FCP de la Banque Postale, avait été souscrit à hauteur d’un milliard et demi d’euros par un contingent de 300.000 épargnants dans les années 2000 ; la Banque avait été fort heureuse que le « contexte boursier » entraîne l’échec du pari qu’elle avait fait prendre par ses clients à leur insu. Des clients à qui elle ne devait restituer, quatre ans plus tard, qu’une fraction estimée, selon les sources, entre 1 et 1,3 milliards d’euros.

Pour sa part, c’est à un contingent de 267.000 étourneaux que la Caisse d’Épargne a fait miroiter, en 2001 et 2002, les mirages de sa famille de FCP Doubl’Ô. Elle fut fort heureuse qu’aucun des six membres n’engendre le doublement annoncé. Un miracle qui lui a ainsi permis cette triple prouesse primo de se faire prêter gratis 2,13 milliards d’euros pendant six ans, deuxio de n’avoir pas à décaisser les 2,13 milliards d’euros qu’auraient représentés ce doublement, et tertio d’avoir réussi à engranger au passage quelque 40 millions d’euros au titre des droits d’entrée et 90 autres millions qualifiés de « frais de gestion ». Un mécanisme plus subtil, mais aussi nettement mieux « optimisé »que celui de la Banque Postale (mais toujours au détriment des épargnants, naturellement).

BNP Paribas se trouve désormais sous les projecteurs de l’actualité, pour son produit Garantie Jet3, dont le credo était, excusez du peu, le triplement de l’investissement !... Jouant petit bras, la BNP a conçu un piège d’ampleur plus modeste, qui n’a touché qu’environ 11.000 de ses clients, pour un investissement total d’un peu plus de 250 millions d’euros ; mais ce montant, elle l’a simplement remboursé, dix ans plus tard, le triplement de la promesse ayant opportunément échoué, tout comme pour Doubl’Ô, en raison de la contre-performance de quelques-unes des actions d’un panier de douze valeurs internationales (pourtant « réputées pour leur potentiel de croissance »), dès la toute première des dates de constatation retenues. Non sans avoir négligé d’encaisser au passage 10% environ des sommes investies, au titre de frais aussi divers que variés.

Il est du reste frappant de constater que ce sont pour une bonne partie les mêmes actions que celles retenues par les experts de la Société Générale pour composer les paniers de Doubl’Ô, avant que ce concept ne fut cédé à la Caisse d’Epargne, comme l’ont révélé les rapports sur lesquels le juge Séguy a fondé la condamnation de la CELDA à Saint-Etienne, le 13 décembre 2012, pour « publicité mensongère ou de nature à induire en erreur ».

A croire que tout le monde s’était donné rendez-vous au même endroit, avec les mêmes idées géniales en tête et à la même époque du XXème siècle déclinant pour construire des variantes des mêmes « machines à perdre » ! Une coïncidence qui n’en est peut-être pas tout à fait une si l’on veut bien se souvenir qu’en 1999 l’alors Crédit Lyonnais dut subir une privatisation partielle pour échapper à la quasi-faillite qui le guettait, après que le Consortium de réalisation (CDR) ait été créé avec pour alléchante perspective d’héritier du passif de la banque. C’est à la même époque que les autres institutions voulurent (« me too » !…) « jouer dans la cour des grands ». Quelle coïncidence que ce soit au moment où elles venaient de recruter les brillants et féconds esprits qui avaient préféré anticiper le tournant de leur carrière plutôt que d’attendre passivement le plan social qui se profilait de plus en plus nettement à l’horizon de la banque au lion ! ! !...

Il s’avère que la gangrène, du reste, aurait pu métastaser bien  au-delà du secteur bancaire, pour atteindre le monde de l’assurance (si l’on s’arrête par exemple au contrat Tellus/Triplus, proposé par les AGF avant qu’elles ne deviennent Allianz), voire même celui du monde mutualiste, puisque le nom de la GMF est cité ici et là.

Devant la tournure judiciaire incertaine que prenaient pour elle le cours des évènements, la Banque Postale eut la sagesse de préférer transiger avec quelques milliers de ses victimes, plutôt que de courir le risque de voir le phénomène prendre une ampleur telle que son image de marque, déjà suffisamment écornée, en conserve une trace définitive, indélébile et fatale, conduisant à une fuite éperdue d’une clientèle pourtant réputée pour sa fidélité à toute épreuve.

La stratégie de la Banque Postale, pourrait cependant être mise à mal, car le risque est grand pour elle de continuer à être indirectement éclaboussée, par contagion, au fur et à mesure que remontent en surface les turpitudes de ses concurrentes et néanmoins consœurs.

Car la Caisse d’Epargne ne semble pas (encore) résolue à s’inspirer de cette sagesse, puisqu’elle a fait appel du jugement de Saint-Etienne, un péché de gourmandise qui pourrait bien se retourner contre elle, car en fait, c’est un « prix d’ami » que lui avait consenti le tribunal correctionnel. En effet, si l’on cumule l’amende, les indemnisations et les dommages intérêts auxquels les juges l’ont condamnée, on n’atteint qu’un coût infinitésimal par rapport aux bénéfices encaissés par le biais de Doubl’Ô (pour mémoire, le cumul atteint moins de 80.000 euros, à mettre en regard des quelque 130 millions d’euros encaissés par l’écureuil en ne s’en tenant qu’aux seuls droits d’entrée et frais de gestion).

C’est à dire sans même évoquer le demi-milliard engendré par le contrat de « swap » mis en place pour garantir à moindres frais le remboursement du capital. L’identité du bénéficiaire de ce contrat reste encore mystérieuse ; mais on imagine sans peine qu’il pourrait graviter dans la galaxie de la Caisse des Dépôts, puisque des documents publiés au très officiel BALO (Bulletin des Annonces Légales Obligatoires) démontrent la présence de Doubl’Ô Monde 4 aux bilans consolidés 2005, 2006 et 2007 de la Caisse Nationale de Prévoyance, devenue CNP Assurances. La Cour des Comptes décidera-t-elle un jour de se montrer plus curieuse que l’Autorité des Marchés Financiers ?

A ce sujet, seul le profond sommeil de la Belle endormie à Bercy pourrait expliquer de troublantes bizarreries. Passe encore qu’elle ait permis à des établissements de commercialiser ouvertement des loteries dont le monopole était, à l’époque, strictement réservé à la Française des Jeux. Mais les autorités des Finances, en autorisant que ces placements hasardeux soient éligibles au PEA, n’ont pas jugé approprié d’exercer leurs prérogatives régaliennes ; il est en effet évident que selon que l’on se place juste avant ou juste après, les conditions d’éligibilité ne sont remplies que durant la fraction de seconde qui entoure la signature et l’exécution du contrat de « swap ».

On se prend à rêver qu’un prince charmant vienne la réveiller d’un baiser des plus opportuns, au moment où elle s’apprête à pratiquer l’acte chirurgical par lequel seront séparées les sœurs siamoises que sont devenues la finance et la spéculation.

Alors, à qui le tour ? ? ?

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