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Télé(d)rama

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Il y a des jours comme ça où l'on se dit que la vie est bien faite. Comme aujourd'hui où lisant distraitement Télérama, magazine réputé pour sa tendance à la gaudriole, je découvre que Mediapart manquerait, je cite, «d'(auto)dérision». Et «vend ses scoops en feuilleton, façon Les Feux de l'Amour (...)». Qu'il m'a été doux de lire ces mots dans cet hebdomadaire aussi enclin à la déconne qu'un membre de l'ordre des Chartreux est bavard.

Samedi soir dans Salut les Terriens sur Canal +, Stéphane Guillon brocardait Nicolas Sarkozy en ces termes (parlant de la sortie off de notre président disant tout le bien qu'il pense de Benyamin Netanyahou) : «se faire traiter de menteur par Nicolas Sarkozy, c'est comme se faire traiter de pervers par Dominique Strauss-Kahn ou de poissonnière par Nadine Morano».

Je ne pensais pas trouver Mediapart en bonne place dans Télérama, cherchant justement dans la grille illisible (dont même les abonnés de Télé 7 jours arrivent à se moquer) de l'hebdomadaire culturel l'horaire de diffusion des Feux de l'Amour dont je ne rate aucun épisode jour après jour. Ou de je ne sais plus quelle télénovela comme Plus belle la vie (qui est tout de même moins surannée et beaucoup plus populaire).

«Du papier (trop long) transposé sur le web, une présentation austère (il faut aimer le commentaire de procès-verbal), voire sentencieuse» (Télérama, N°3226, page 32). C'est ainsi que Télérama définit Mediapart, affectant un style «poêle contre chaudron» et un courage que je leur envie sincèrement. Que les journalistes et les maquettistes de Télérama me pardonnent mais je tiens toutefois à dire deux choses: je n'ai pu venir à bout de l'article «Dans les eaux troubles de la République» (pages 46 à 52) à cause de sa lisibilité incertaine (des caractères gras par-ci, des italiques par-là) et de la mise en page extrêmement complexe qui m'a fait passer d'un corps de texte au portrait incrusté au milieu. Suis-je ballot aussi de lire sottement de gauche à droite.

Dans cet article intitulé «Les nouveaux conquérants de l'info», Télérama enquête sur cinq pages (en comptant la double très aérée pleine de graphiques en couleur pour faire joli) sur les acteurs de la presse en ligne. Dans un ton qui transpire l'objectivité et la sincérité comme Jean-François Copé disant que François Fillon peut compter sur son entier soutien, l'article décrit les affres de ces sites d'information qui ont choisi de n'exister que sur Internet.

On découvre dans ce papier les «plus» et les «moins» des pure players de l'information en ligne : Rue89, Lepost, Mediapart, Slate, Owni, Atlantico, Leplus (créé en mai 2011), auxquels il faut ajouter Quoi.info, Newsring, Huffpo et The Pariser qui «font leur entrée sur le marché en novembre».

Avec une impartialité et une exhaustivité toutes relatives, le magazine livres-cinéma-musique-scènes-art/formes-télévision-radio explique au détour d'une phrase de cent-treize caractères (espaces compris) que le «payant» était «un choix que seuls avaient osé (et réussi) des sites spécialisés, comme @rrêt sur images de Daniel Schneidermann». Je me suis arrêté sur cette phrase sentencieuse, ne pouvant me contenter d'un exemple bien esseulé après avoir été par le pluriel ainsi alléché. Je me suis alors dit qu'il n'y avait pas tant de parangons sur la planète numérique pour que les rédacteurs de l'article en soient réduits à cette unique citation. Mais qu'un cas avéré de succès donnerait lieu à une saine émulation dans le comparatif façon Auto-Journal délivré par l'hebdomadaire culturel. J'ai pourtant été surpris de ne pas trouver @si dans la belle infographie tout en camemberts et en colonnes chatoyantes qui «passe au crible» les sites d'info. Alors qu'Owni y est en bonne place, autre «spécialisé» des médias parmi les généralistes. J'ai eu beau chercher, rien. Si ce n'est une deuxième mention quelques paragraphes plus loin toujours à propos de la spécialisation. J'écrirais dans @rrêt sur images, je serais passablement énervé de ne pas compter au nombre des sites «enquêtés»... C'est de la discrimination ou je ne m'y connais pas. Un oubli malheureux sûrement. Ou un bouclage difficile.

En septembre 2009, le même journal (du moins dans sa version en ligne) parlait déjà du phénomène en prenant le biais d'une question: «Sites d'info : le lecteur est-il prêt à payer?». Question à laquelle on peut répondre par ‘oui', ‘non'... Ou: ‘peut-être, ça dépend du prix s'il me reste encore assez d'argent parce que je dois aussi renouveler mon abonnement à mon magazine télé préféré à 35,90 € pour six mois ou 60 € pour un an'.

L'article s'ouvrait sur ces mots: «Serpent de mer? Syndrome de rentrée? Difficultés financières croissantes? À l'exemple du magnat de la presse Rupert Murdoch, qui, ô stupeur, semble découvrir qu'il est difficile de fournir de l'info de qualité toujours gratuite sur la Toile, Le Figaro, L'Express et même Libé envisagent de faire payer l'internaute en échange d'un service supplémentaire. Le problème étant de savoir lequel... Analyse (gratuite...) à l'intérieur». La parenthèse est d'origine et l'article un tantinet persiffleur et hésitant. Et ne répond pas vraiment à la question qu'il posait.

Pour revenir à ce sommet d'humour et de dérision qui ose le calembour avec parcimonie entre deux publicités pour une marque d'alcool et une assurance auto, passons en revue les «pour et contre» des sites d'info visés par «l'enquête». Je vous les livre pêle-mêle: «poil à gratter», «fidèle communauté» (Rue89) ; «se veut exhaustif... et s'y perd», «le bruit de la rue», «des vidéos de chat» (Le Post) ; «des moins-soldats de l'enquête», «peu de participatif» (Mediapart) ; «une approche visuelle de l'information», «profusion brouillonne» (Owni) ; «quelques contributions intéressantes», «un côté ‘boîte aux lettres de l'Elysée'» (Atlantico) ; «un gros pool de contributeurs», «du bruit sur du bruit, sur du bruit, sur de l'écume» (Le Plus). Et pour finir, non sans ironie: «des articles décalés, souvent enlevés», «un tantinet superficiel, voire anecdotique», «quelques contributeurs talentueux» (Slate). Ah, les «contributeurs talentueux» de Slate... dont faisait partie Olivier Tesquet par ailleurs co-rédacteur de l'article. Sur Twitter, accusé de superficialité et répondant à Johan Hufnagel (un des fondateurs de Slate), Olivier Tesquet a écrit: «tous mes articles anecdotiques et superficiels sont d'ailleurs ici». Renvoyant ainsi à sa page sur Slate dans un élan de contrition et de modestie à peine suspect. Ou faisant preuve «d'(auto)dérision» peut-être.

Interviewé sur Télérama radio le 10 novembre dernier, Olivier Tesquet débat sur le thème du «défi des pure players», en prolongement de l'article papier. Dans l'enregistrement, on peut entendre (à 1'47) que Mediapart «a dégagé 500 000 euros de bénéfices» et «sont les seuls à l'équilibre». Par écrit, cela devient (page 30) «aujourd'hui, le site revendique 56 000 souscripteurs, se dit à l'équilibre». Du problème des paroles qui s'envolent et des écrits qui restent. Quand oralement le ton se fait affirmatif voire péremptoire, le papier fait son timide.

Mais Olivier Tesquet déroule (10'10): «le Huffington Post est devenu le premier site américain en termes de traffic, devant le NY Times»... «Incroyable !» répond son interviewer, Richard Sénéjoux. Tellement incroyable que selon Owni (chez qui ce brave Olivier a également travaillé ) relayant une info du Guardian, on peut lire que le ‘Huffpo' n'est en réalité qu'à la troisième place derrière le Daily Mail britannique et... le NY Times.

Que dire alors sans partir d'un rire inextinguible à la lecture de l'article de Télérama? Peut-on dire que se moquer des buveurs de «bière tiède» quand on compte parmi ses annonceurs un brasseur trappiste et brocarder la diversification quand on vend moult coffrets dvd et autres hors-séries (frais de port offerts) tient sinon de la jalousie perfide, du moins et peut-être de l'inquiétude quant à son propre avenir? Cela mérite réflexion et ce n'est ni anodin ni improbable car il faut souligner que «l'enquête» s'ouvre sur ce chapô: «La presse papier est en crise? De plus en plus de médias font le pari d'une présence exclusive sur le Net. Entre quête du clic et précarité financière, ces ‘pure players' peuvent-ils tirer leur épingle du jeu?».

À mon avis, Télérama s'est simplement emmêlé les crayons. Après avoir conclu (provisoirement) que «la gratuité est un leurre» en 2009, la crise de la presse écrite les conduit en 2011 à se mettre en abyme avec subtilité en parlant des autres pour mieux se poser de réelles questions existentielles. Personnellement, je leur suggérerais bien de réfléchir à un modèle gratuit pour la version papier... Je m'y abonnerais certainement.

 

DB

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